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Avertissement

Le menu de gauche laisse apparaître deux types de relation. Lorsque qu'il est question de telle ou telle lecture philosophique de ou par Lacan, nous l'indiquons ainsi : "Lacan et... Descartes", par exemple. Lorsqu'il s'agit plutôt des lectures philosophiques (contemporaines ou post-lacaniennes) sur ou à propos de Lacan, nous le mentionnons inversement : "Badiou... et Lacan" par exemple. Même si parfois, le plus souvent, conformément à la logique inter-symptomatique qui prévaut ici, il serait pertinent de faire apparaître des triades, telle que "Lacan/Badiou/Platon" par exemple...

 

 

 

I. Les lectures philosophiques de Lacan

 

Il est toujours intéressant d'étudier les principales interprétations philosophiques de la pensée lacanienne. Cependant celles-ci ne peuvent s’opérer qu’à partir des propres lectures philosophiques de Lacan, son dialogue acharné et permanent avec la philosophie en général et certains auteurs en particulier. En réalité les liens de Lacan avec les philosophes apparaissent doubles et peut-être triples : il faut y inclure ses rapports avec les auteurs classiques, l’intérêt (plus ou moins critique) que lui portent les auteurs contemporains, enfin la relation de ces derniers avec les premiers. C’est pourquoi nous dirons que les lectures philosophiques de Lacan et les études philosophiques sur Lacan (autant que le “lacanisme” affiché de certains philosophes) forment un système s’auto-interprétant.

Donc si Lacan n’est pas “philosophe”, il fréquente assidûment la philosophie c’est-à-dire tous les grands philosophes, comme s’il s’agissait pour lui de (se) détourner (de) la philosophie en la contournant le plus largement, le plus complètement possible. Il ne pouvait plus se contenter de l’éviter, à l’instar de Freud, au nom d’un simple idéal scientiste. Non seulement Lacan a “emprunté” les voies de la philosophie, mais il a utilisé les doctrines philosophiques en les détournant, en les pillant (au grand dam de certains). D’Aristote à Heidegger, en passant par Descartes, l’enjeu de ces lectures reste sans aucun doute le statut et la structure du Sujet. Les “classiques” sont ainsi questionnés par lui et sommés d’apporter leur contribution “posthume” au fondement d’un Sujet qui a priori n’est pas le leur : le “Sujet de l’inconscient”.

Il est intéressant d’examiner comment ces lectures philosophiques de Lacan suscitent parallèlement les interprétations des philosophes contemporains, et comment ces lectures nouvelles reviennent à faire triompher le “principe de philosophie suffisante” en émoussant bien souvent les avancées lacaniennes à propos du Sujet, de la Jouissance et du Réel. A partir du détournement de la philosophie par Lacan, ils tentent bien souvent de faire un retour désespéré à la philosophie... Il n’est pas sûr que les philosophes lecteurs de Lacan aient bien perçus ce qui motivait l’insistance de Lacan dans la quête du Sujet, taxée par certains d’anachronique, de phallo­centrique, etc. S’ils ne peuvent reconnaître ce Sujet, c’est qu’il est le produit non pas seulement du signifiant mais le produit d’une perte réelle. Bref, ce Sujet lacanien est le Sujet de la clinique, et bien sûr il n’y a pas de clinique philosophique. Aussi impertinente qu’elle puisse paraître, notre thèse est donc que Lacan est plutôt “mal lu” par les philosophes... Non que ces lectures ne soient excellentes et remarquables philosophiquement, tout au contraire ; mais d’une part la véritable dimension du Sujet, soit le ternaire R.S.I., leur échappe souvent, et d’autre part l’instance théorique elle-même n’est pas relevée ou problématisée. Car si les meilleurs de ces commentaires voient justement dans le Sujet le roc (d’autant plus inébranlable qu’il est faillé) de la pensée lacanienne, ils sont loin d’appréhender cette théorie du Sujet comme telle ; ce qui veut dire d’une part qu’ils rabattent ladite théorie sur une des quelconques philosophies du sujet (cartésienne, hégélienne, etc.) et d’autre part qu’ils croient détenir la vérité sur Lacan à partir de l’influence selon eux décisive de tel ou tel grand philosophe. Il est tellement commode et réjouissant d’exhiber ou de révéler au monde un Lacan “hégélien”, “heideggerien”, etc. On pourrait dire de tous ces commentaires philosophiques de Lacan qu’ils sont “collants” ; ils nouent des liens (le fameux “Lacan avec les philosophes”) là où Lacan cherchait plutôt des ruptures. Or dans un premier temps, il est bien plus utile d’historiciser ces fréquentations pour définir leur influence réelle sur l’ensemble et surtout tenter de découvrir la logique — s’il y en a une — de ce parcours ; ensuite seulement, nous serons fondés à établir la complète équivalence de ces apports philosophiques sur la théorie lacanienne comme telle.

On se fera l’écho des lectures hégéliennes de Lacan, sous les auspices de Kojève que Lacan reconnaissait comme son “maître” ; d’où la tentation en retour, chez certains lecteurs de Lacan, de voir en celui-ci un “maître absolu” de style essentiellement hégélien. Puis vient la figure non moins mythique d’un Lacan “ami” de Heidegger, adepte de la “différence ontologique” et de la “parole vraie” ; un Lacan heideggerien en somme que les “déconstructeurs” néo-heideggeriens récupèrent à leur tour dans les filets de la différance — sans qu’ils ne cessent de l’“aimer” beaucoup, bien sûr, ni de le “relire”. Pour d’autres, le “vrai Lacan” est cartésien, il est celui qui a repris le cogito et identifié le Sujet de l’inconscient au Sujet de la science moderne, forclos comme tel ; mais comment ne pas lui imputer dès lors les impasses métaphysiques d’un Descartes et les limites inhérentes à la science mathématisable (limites entrevues à la fin de son enseignement avec la doctrine de la Lettre et la topologie des nœuds). Enfin serait-il possible de ne pas relire Platon pour saisir les présupposés ontologiques et les enjeux éthiques essentiels, savoir ce qu’il en est enfin de la philosophie, de la non-philosophie ou de l’anti-philosophie de Lacan ? A confronter ainsi le désir du psychanalyste au désir du philosophe, tous deux attestés historiquement, l’on ne peut que retrouver la pointe d’une problématique désignée comme étant celle du Sujet.

Un fil conducteur s’impose si l’on admet que la méthode de Lacan est bien celle du détournement. Celle-ci inclut dans son principe la pratique généralisée du retour ; un retour élargi au maximum comme si le contournement le plus large de la philosophie et de son histoire était le plus sûr moyen de s’en dé­tourner.  On n’a pas assez relevé chez Lacan ce désir de maîtriser totalement la geste philosophique, qui le conduit sans cesse à revenir aux origines mêmes de la philosophie, Platon et Aristote notamment. Lacan étudie et apostrophe les “grands”, c’est-à-dire s’explique avec La philosophie, dont il suppose la clôture. Dans ces conditions on peut parler de l’“anti-philosophie” de Lacan : l’image de celui qui, tout seul, s’oppose à la philosophie (dans un contexte polémique, il faut le signaler, qui est celui de 1972-74 où il s’agit de riposter à l’“anti-psychanalyse” de Deleuze et Guattari). Soulignons combien ce geste en lui-même, ces opérations de détournement et de déplacement restent ambigus et foncièrement philosophiques ; mais rappelons aussi que le résultat, la “théorie lacanienne” elle-même, n’est pas simplement “une” philosophie mais bien une division d’avec la philosophie. A chaque fois une telle division se produit, car si Lacan prend appui sur des “points indivis”, comme l’écrit François Regnault (Conférences d’esthétique lacanienne, Paris, Aglama, 1997), entre lui-même et les auteurs qu’il fréquente, c’est pour “diviser ces points indivis de sorte qu’on aperçoive leur versant philosophique, renvoyant à un système ou une vision du monde, et leur versant analytique, relatif à une opération des chaînes signifiantes, aux formations de l’inconscient ou aux propriétés du sujet”.

Munis de cette "clef" de lecture, on peut refaire le grand tour de Lacan, dont on a dit que c’était un retour, et en marquer chronologiquement les quatre grandes étapes dans la mesure où elles balisent une réflexion sur le Sujet et correspondent à une “division” spécifique, déterminante pour l’ensemble de la théorie. A ce “sujet”, donc, les références essentielles de Lacan sont successivement — on observera le mouvement régressif vers l’“origine” — Hegel via Kojève et Bataille (années 30 et 40, sur l’intersubjectivité et le Sujet du désir), Heidegger (années 50, sur le “parlêtre” ou Sujet de la parole), Descartes (années 60, sur le Sujet du signifiant ou Sujet de l’inconscient), Platon et Aristote (années 70 — par extrapolation, sur le Sujet du symptôme ou “Sinthome”). Ces dernières références sont les plus difficiles car elles ne recoupent la doctrine du Sujet que de manière sous-jacente, mais aussi, n’en doutons pas, fondamentale. Si dans la dernière partie de son enseignement, Lacan fait un usage tellement intensif d’Aristote, c’est pour tenter d’extirper de sa propre théorie du Sujet les toutes dernières racines métaphysiques. Il faudrait une réflexion majeure pour renouer les liens abyssaux entre, d’une part le Sujet d’Aristote — conçu à la fois comme essence et matière, sujet du changement et disponibilité au multiple —, et d’autre part le Sujet du désir ou du signifiant selon Lacan, c’est-à-dire la subversion du premier par le second via le concept lui-même dévié de “causalité matérielle” ; le tout se passant au niveau de la jouissance, finalement, de la jouissance de l’être et de sa logique, donc en-deça de la reformulation purement signifiante du cogito cartésien (beaucoup plus connue).

 

 

II. Les lectures psychanalytiques et la lecture "lacanienne" de Lacan

 

Il est probable qu'une telle vision globale du lacanisme, dont l'une des conséquences serait d'établir la stricte égalité des lectures philosophiques de Lacan, échappe précisément à la lecture de type philosophique (polémique et partisane par essence). Peut-on espérer mieux de la part des lectures psychanalytiques de Lacan, c'est-à-dire émanant des psychanalystes eux-mêmes ? A quelles conditions ces lectures peuvent-elles s'affranchir du discours philosophique, parfois si pesant confronté à la psychanalyse et à la théorie lacanienne ? Les lectures psychanalytiques de l’œuvre lacanienne sont plurielles, comme on sait. Elles sont souvent partielles et partiales, du fait qu’elles se bloquent sur une période de l’enseignement de Lacan et n’en démordent plus, ou se laissent dominer par un aspect de cet enseignement, mesurant ensuite à cette aune le reste de la doctrine. Au minimum il faudrait distinguer entre les lectures freudo-lacaniennes (c’est le lacanisme “orthodoxe", en fait) et les lectures spécifiquement lacaniennes. Celles-ci n’ignorent pas le caractère décisif du “retour à Freud” de Lacan, bien au contraire elles se proposent de lire Lacan comme celui-ci a lu Freud, c’est-à-dire intégralement et de façon critique. D’où la nécessité pour certains psychanalystes s’étant auto-baptisés “lacaniens” d’un “retour à Lacan”, d’ailleurs déjà bien avancé. En effet il faut prendre la mesure de ce retour à Freud, chez Lacan, à l’occasion de ce commentaire exigeant et inspiré que constitue un Séminaire de plusieurs décennies, pour admettre sinon l’unité du moins l’originalité de la découverte freudienne et le statut théorique de la psychanalyse : soit le paradigme du Sujet de l’inconscient. Chez Lacan il prend une dimension triple et transcendantale, certes comme “Sujet du signifiant”, mais surtout selon les trois a priori du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire : R.S.I.. Peu de commentateurs ayant aperçu le caractère paradigmatique du Sujet en sa ternarité — Lacan lui-même n’étant pas très explicite —, c’est le propre d’une lecture lacanienne (et psychanalytique) de Lacan que de mettre ceci en évidence. A condition de l’étudier dans sa totalité et son historicité (ce n’est pas contradictoire), l’œuvre de Lacan donne bien lieu à une théorie du Sujet où chaque dimension doit être problématisée à la fois pour elle-même et dans son rapport avec les autres.

Avec les psychanalystes lacaniens, nous pourrions reprocher aux philosophes leur incapacité congénitale à théoriser, tout occupés qu'ils sont à spéculer et à rêver de pratique dans leurs écrits. Pour spécifier le lacanisme comme théorie, au contraire, il est important de rappeler le principe de la lecture. Car seule la lecture peut engendrer, rétroactivement, la théorie. On n’“écrit” pas une théorie, on la lit, on la voit, et toujours dans une vision totale qui correspond au dé­chiffrement intégral d’une œuvre. Chez les grecs et chez les philosophes, Theoria est cette sphère qui peut recouvrir la totalité du réel de l’expérience ; pour nous elle ne conserve cette fonction que sous forme de mythe, de fiction ; elle est la Lettre même, et celle-ci doit bien nous parvenir intégralement. Philippe Julien (“Lacan, symptôme de Freud”, in Esquisses psychanalytiques, n°15, 1991) part d’une distinction entre l’élève de Lacan et le lecteur de son œuvre. L’élève est partiel, il ne retient qu’un aspect de l’enseignement de Lacan: celui-là même qui lui permet de répondre à sa propre question posée à Lacan et à son enseignement. C’est ce qui advient inévitablement lorsque les auditeurs de Lacan et ses analysants ne font qu’un. Le lecteur, lui, n’a pas de question à poser si ce n’est qu’il s’intéresse à la question de Lacan beaucoup plus qu’aux réponses aléatoires qui lui sont apportées. Encore faut-il distinguer plusieurs sortes de lecture. Une première se fait sur le principe du “ça-me-dit” qui consiste à choisir un point de la théorie dont on fait sa spécialité. Une seconde tente de dogmatiser et de réduire la théorie à quelque “standard”, dans le but de la protéger à la fois contre les attaques extérieures et les dérives intérieures. Face à cela il faut revendiquer une lecture elle-même vraiment analytique, qui marque une “attention également flottante” sur toute l’œuvre, qui ne dogmatise pas mais plutôt qui problématise. Pour cela il est nécessaire, comme nous l’avons déjà dit, de prendre tout Lacan mais en le périodisant, pour montrer que si l’on doit totaliser l’on ne peut pas unifier: “prendre tout Lacan de telle sorte que puisse se révéler le point exact où ce tout achoppe et échoue à faire-tout" (p. 133). Le problème de la périodisation est en soi assez complexe. L’on peut s’entendre à coup sûr autour des trois dates essentielles : 36, 53, 75 selon les critères de Jean Allouch, en l’occurrence le sort à chaque fois réservé au ternaire (utilisé, nommé, noué). On a vu que l’on pouvait aussi associer à chacune de ces dates l’une des grandes catégories de Lacan : respectivement l’imaginaire, le symbolique et le réel. Mais Philippe Julien va plus loin puisqu’il entend étudier, en fonction des époques, le rapport qu’entretiennent entre elles ces trois lettres. Pour ce qui concerne la période avant 53, seule une approche plus précise (topologique, en fait) du lacanisme comme théorie de la cure pourra nous fournir des éléments d’appréciation, pour y articuler rétroactivement les trois lettres. Pour l’instant l’on peut simplement rappeler les deux occurrences faisant intervenir massivement la catégorie de l’imaginaire. 1932 : dans le “cas Aimé” (la Thèse de Lacan sur la paranoïa), tout repose sur l’amour d’Aimée pour sa propre image. 1936 : avec le “Stade du miroir”, il est question d’une projection de l’image du semblable dans la constitution moïque.

Ce n’est qu’après cette phase du tout imaginaire (qui annonce pourtant autre chose) que se fait l’articulation véritable des problématiques lacaniennes au moyen des trois lettres. Les dates retenues par Philippe Julien sont les suivantes : 1953, 1959, 1966, 1973. Pourtant la dernière date, celle qui correspond à l’introduction des nœuds borroméens, doit être mise à part puisque seule cette nouvelle topologie permet de réunir consistamment le symbolique, l’imaginaire et le réel (S-I-R). Pour les dates et les problématiques antérieures, il faut se contenter de rapports binaires tels que : S-I (53), I-R (59), S-R (66). Cette répartition est très astucieuse, mais il nous semble qu’elle est une sous-partie de la grande division proposée par Jean Allouch : 36, 53, 75, c’est-à-dire qu’elle articule plus précisément la période du milieu. Ceci dit il existe une autre nuance à saisir, non négligeable : c’est celle qui nous voit avancer parfois la date de 1973, d’autres fois celle de 1975. 1973 voit l’introduction véritable des nœuds borroméens dans la théorie de Lacan ; 1975 est l’année du Séminaire Le Sinthome où une nouvelle espèce de nœud fait son apparition : le “nœud à quatre”. Il se peut bien qu’un débordement de la seule théma­tique R.S.I. se dessine alors ; nous en aurons confirmation avec cette autre date que nous proposons de considérer comme capitale pour la compréhension d’ensemble de la théorie : 1980 ou la “dissolution”. Voyons maintenant le contenu doctrinal de ces diverses phases (ou sous-phases).

La première phase de cette seconde grande période, donc, débute avec le fameux “Discours de Rome” en 1953 qui consacre le pri­mat du symbolique sur l’imaginaire. En effet une des formules de Lacan est que “la vérité parle” à travers les formations de l’inconscient, et ne consiste qu’en ce dire ou plutôt en ce mi-dire. C’est d’abord pour défendre la conception freudienne de la fonction paternelle et de l’Œdipe que Lacan met en avant la dimension symbolique. — Or “à partir de 1959, Lacan ne part plus des réponses de Freud, mais de ses questions laissées en suspens" (p. 133). Il lui importe, non plus de distinguer le symbolique et l’imaginaire, mais cette fois l’imaginaire et le réel. On peut se demander par exemple si l’éthique de la psychanalyse ne doit pas évacuer le surmoi, conséquence de l’Œdipe d’après Freud, au pro­fit de la sublimation ? Si, par l’effet métaphorisant du transfert, l’analyse n’est pas davantage une “prise de désir” qu’une prise de conscience ? C’est à cette époque que Lacan invente littéralement l’objet ‘a’, en distinguant deux identifications, l’une par l’aliénation en grand A (selon l’Idéal), l’autre par la séparation comme objet ‘a’ (dans le réel). — La troisième phase (1966-73) voit Lacan opposer directement le symbolique et le réel au moyen de la logique. Voici, un peu longuement, les balises essentielles proposées par Philippe Julien : “1° Le dire vrai qu’est la vérité qui parle ne dispense pas du savoir. Laisser parler la vérité conduit à l’analyse indéfinie, dixit Freud. Mais il y a du savoir à conquérir sur la vérité, de ce savoir qu’est l’inconscient lui-même, à distinguer de ses formations par lesquelles la vérité parle sans fin. 2° A la distinction entre symbolique et réel, entre vérité et savoir, correspond cet autre : entre le signifiant de la parole et la lettre qui est de l’ordre de l’écrit. En effet, pas de savoir du réel sans l’inscription de la lettre, pour une transmission qui tienne en fin d’analyse et au-delà. Ainsi Lacan se fait logicien en partant d’Aristote ; il promeut un ‘discours sans parole’, c’est-à-dire le mathème. 3° De cette recherche d’un bout de réel vont résulter deux sortes de mathèmes : d’une part, ceux des quatre liens sociaux existants, que l’analyse permet de repérer ; d’autre part les formules quantiques de la sexuation, soit côté homme soit côté femme, là où justement “il n’y a pas de rapport sexuel”, pas de lien social inscriptible entre un homme et une femme, parce qu’il n’y a pas de savoir de la jouissance de l’Autre, de l’autre sexe" (p. 135). — Enfin, en 1973, pour Philippe Julien a lieu une quatrième phase où se trouvent réunies enfin les trois lettres S.I.R.. Le logicien bute sur la limite du mathème, justement sur l’impossible du rapport sexuel — impossible à démontrer aussi bien. La logique n’est donc pas la science du réel attendue. Peut-être alors la topologie peut en montrer, en transmettre même quelque chose. L’écriture topologique ne se fonde que sur des rapports de voisinage ; or, pour accoler le symbolique et le réel, il faut réintroduire la dimension de l’imaginaire. Justement c’est ce que permet le nœud borroméen : imaginariser la jonction ininscriptible entre le symbolique et le réel. Le nœud “lacanien” se nomme dé­sormais S.I.R., mais les trois dimensions elles-mêmes ne se distinguent plus par leur nomination respective ; autrement dit elles s’appliquent moins à chacun des ronds pris séparément qu’elles ne définissent le nœud lui-même, dans sa triplicité. Les équivalences sont les suivantes : 1° Le réel représente l’existence du nœud ; 2° l’imaginaire en est la consistance borroméenne (ce qui fait que chaque rond ne tient avec un deuxième que par l’intermédiaire d’un troisième) ; 3° enfin le symbolique fait le trou où peut se nicher la cause du désir, soit l’objet petit ‘a’.

Mais en 1975, une modification est apportée à la théorie du nœud borroméen. En effet une nomination est toujours nécessaire pour conduire la cure et parvenir à la mise en place finale de l’objet ‘a’. Or cela n’est pas possible par le nœud à trois; il faut retrouver la fonction nommante prêtée autrefois par Lacan au symbolique, ou plus précisé­ment au Père symbolique. Dans la cure ce “père nommant” est le psychanalyste ; c’est lui qui finalement distingue mais aussi noue les trois dimensions. Ainsi le réel, c’est-à-dire le réel du nœud, comme tel, n’existe pas en soi ; à nouveau il faut du symbolique, de la nomination, bref du sujet. Car c’est toujours lui, au fond qui fait symptôme, qui resurgit ici en vue d’une nouvelle définition dans le cadre de la théorie borroméenne. Ce n’est pas autre chose que Lacan baptise du nom de sinthome ; c’est le psychanalyste aussi bien, fai­sant office de quatrième rond de ficelle ; enfin c’est Lacan, le père de toute cette histoire… Comme toujours, Lacan s’est mis en scène dans la théorie. Lui-même se définit comme l’inventeur, le père nommant de la dimension du réel, ou le réel comme “dit-mention” (il le dira aussi de l’objet ‘a’ et la jouissance : “champ de la jouissance (...) champ laca­nien”. Ceci après avoir trouvé l’imaginaire dans la deuxième topique freudienne et le symbolique dans la première. Alors Lacan, symptôme de Freud? Oui, comme le réel est la réponse apportée à l’inconscient. “Le réel est ma réponse symptômatique à Freud”, dit Lacan. Mais le véritable symptôme-Lacan, de notre point de vue, ce n’est pas tant le réel que la réponse elle-même, c’est la nomination du réel, c’est Lacan-sujet ou Lacan-sinthome. C’est bien ce qu’écrit Philippe Julien : “Par son dire, Lacan-le-sinthome ‘désigne’ ce qui chez Freud ‘ne tombe pas d’accord’ : le symbolique, l’imaginaire et le réel qui ne se nomment pas d’eux-mêmes, ne font pas coincidence, accord. Il y faut ce quart-élément qu’est Lacan" (p. 137). Seulement donner une réponse n’est pas nécessairement apporter une solution. Lacan jugeait lui-même assez sévèrement son “bilan”,  savoir l’état de la psychanalyse à la fin des années 70. La plus grande difficulté que rencontre celle-ci, ce n’est pas la bataille théorique, mais c’est elle-même à la fois en dehors et en dedans. Lui manque précisément de “savoir y faire” avec le symbolique qu’elle est, qu’elle fait proliférer, dès lors qu’“elle s’attache seulement à conquérir ce savoir qu’est l’Unbewusst freudien" (p. 138). Comment éviter que la psychanalyse ne donne préférence à l’inconscient selon l’ordre symbolique et ne verse ainsi, habi­tuellement, dans l’hystérisation langagière ? La réponse de Lacan à ce problème fut de créer un lieu propre à instaurer une contre-analyse. Ce réel, ce fut l’Ecole freudienne de Paris, l’é­cole de Lacan, où devait s’inventer un “lien entre analystes qui soit de l’ordre de l’effet même de l’expérience analytique" (p. 139). Ce fut aussi sa dissolution en 1980, et donc aussi la reconnaissance d’un échec. L’EFP, symptôme de Lacan ? Sans doute, mais inversement, lorsque cette école oublie le retour à Freud, Lacan se fait le symptôme de cet oubli par l’acte de dissolution qui est aussi la décision de s’exclure lui-même. 1980 : cette date ne doit pas être oubliée (à son tour!) de la périodisation tentée jusque là, elle marque la fin de la dernière phase, et ne constitue rien moins qu’une assez spectaculaire “défense et illustration du sujet”. Il faut montrer que la dissolution de l’EFP ne fut pas une véritable fin, car pour les “lacaniens” il n’y a pas d’autre issue que de se faire le symptôme de Lacan et de proposer, comme le voulait Lacan lui-même au moment de dissoudre, “une contre-expérience qui compense" (J. Lacan, “Lettre de dissolution”, 5 janvier 1980, in Ornicar ?, 20/21, 1980, p. 10). La réponse des lacaniens — freudiens également en ce sens qu’ils restent pris dans le “champ du symptôme” — sera de privilégier et de suivre la piste du “nouvel imaginaire”, en tentant de concilier l’inconciliable, soit une catégorie (l’imaginaire) et un paradigme (en partie occulté : le sujet). Nous concevons très bien que, ayant débuté par ce problème, la psychanalyse lacanienne y revienne comme à un port d’attache. C’est tout naturellement en développant cette “science” de l’imaginaire qu’est la topologie, et en enveloppant en retour toute la théorie analytique en elle, que s’effectuent les plus récentes et plus décisives avancées du lacanisme.

Cependant, comme cet abord lacanien de Lacan se veut essentiellement topologique, l’interprétation globale qui en résulte tend à privilégier plutôt l’Imaginaire au détriment du Réel (de même que l’interprétation freudo-lacanienne insiste globalement sur le Symbolique, et suture la théorie lacanienne soit au thème de la parole, soit à la théorie du signifiant, soit encore à la logique). D’autre part, la psychanalyse reste avant tout une théorie du Sujet-symptôme ; elle ne peut se penser elle-même que comme manquante ou manquée, et son symptôme majeur reste l’antinomie non résolue du Sujet et du Réel ; ou plutôt elle croit la résoudre en s’inscrivant comme Sujet dans le Réel (c’est justement ce que les psychanalystes appelle leur “Ecole”).

 

 

III. La lecture non-psychanalytique de Lacan

 

Pour notre part, seule une lecture "non-psychanalytique" (et bien-sûr non-philosophique) de Lacan peut faire droit au concept de Réel. Nous l'avons développée dans notre thèse Psychanalyse et Non-psychanalyse, Lacan et Laruelle, Kimé, 1998, qui se présente aussi bien comme une "théorie unifiée" des lectures philosophiques et psychanalytiques de Lacan. Selon cette thèse non-psychanalytique, donc, il faut s'affranchir du Réel symptômal (mixte de Sujet et de Réel, auto-généré par la psychanalyse) et partir du Réel "en tant qu'Un" (immanence radicale) si l’on veut renouveler le statut théorique du Sujet et étendre l'efficace de la psychanalyse. Mais ce point de vue fait précisément l'objet de la section "Non-Psychanalyse" du site...

 

> Pour une Théorie Non-Psychanalytique de la Psychanalyse
 

 

 

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