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un site de Didier Moulinier |
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Autre - Impossible - Maîtres - Sujet
SZ :
oui, j'ai écrit un texte, avec beaucoup d'animosité, sur la question du
grand Autre chez Lévinas… son titre c'est( inaudible…)
Lecture
mathématique du carré des formules de la sexuation
Qu’est-ce que le sujet pour Badiou ? A vrai dire, le problème
de ce dernier n’est pas simple : comment adapter à la philosophie, autant
dire à l’ontologie, la théorie du sujet psychanalytique ? La démarche est
incontestablement originale car, d’habitude, c’est l’inverse que l’on veut
établir, soit comment Lacan réussit à adapter l’ontologie philosophique (la
“métaphysique”, avec son sujet aussi bien) au sujet psychanalytique. Il
s’agit pour Badiou d’établir une “loi de compossibilité" (p. 277) entre
philosophie et psychanalyse. Mais cette loi, n’est-elle pas d’abord une loi
de la philosophie, plus spécialement de l’ontologie qui s’astreint à penser
le vide de l’être ? Pour preuve : “la pensée ne s’autorise que du vide qui
la sépare des réalités" (p. 278). Ou encore : “Et nous serons aussi
d’accord que philosophie et psychanalyse n’ont aucun sens, hors du désir
qu’ait lieu quelque chose d’autre que le lieu" (id.). Seuls diffèrent les
lieux où localiser le vide comme condition du penser : la philosophie
l’appelle l’être en tant qu’être, la psychanalyse lui a donné le nom de
sujet. Dans sa veine antiphilosophique, Lacan voit dans la première formule
l’expression du Même, la confusion de la pensée et de l’être, et au
contraire il n’hésite pas à souligner l’altérité, le caractère excentré du
second. On peut encore dire qu’en philosophie, le vide se localise dans la
contradiction discursive, tandis que la psychanalyse le voit surgir dans
l’excès d’une parole. Mais ce qui intéresse Badiou, c’est le dénominateur
commun, soit l’impasse (ou l’incomplétude du savoir) d’où se fraye une
vérité et se formalise finalement un savoir de cette vérité : Badiou propose
le terme platonicien d’Idée pour désigner cela, et voit dans la mathématique
le lieu consacré de l’Idée (le “mathème” lacanien). Du coup il revient à la
mathématique d’assumer que la localisation du vide se fait dans l’être : “Il
n’y a pas d’autre ontologie que la mathématique effective" (p. 285)
écrit-il. Il devrait préciser alors que ce qui s’ensuit ne s’autorise que
d’une méta-mathématique (ce qui ne fait pas une bien grande différence avec
la définition traditionnelle de la philosophie) avant de glisser vers
l’éthique (ce qui est encore plus classique). En quoi l’éthique, l’éthique
des vérités, concerne et remet en selle le sujet de la philosophie.
Le sujet est reconstruit par Badiou selon la voie déductive
(Voir Alain Badiou, L’Etre et l’événement, Paris, Seuil, 1981). La
thèse méta-ontologique en elle-même fait état du caractère soustractif de
l’être en tant qu’être (dont le nom est le vide). De là on peut définir une
vérité comme “un abord de l’être qui ne se démontre pas" (p. 285), soit un
indiscernable. Mais l’occurrence de cet abord est une “rencontre” que Badiou
appelle “événement” et qui s’avère indécidable. Le sujet, lui, est une “pure
quantité évanouissante de vérité" (p. 286) qui occupe “l’entre-deux de
l’indécidabilité de l’événement et de l’indiscernabilité de la vérité”.
Badiou fait remarquer que la traduction lacanienne, c’est-à-dire analytique,
de l’événement n’est pas autre chose que la “rencontre” amoureuse. Une telle
rencontre localise un vide, plus exactement elle l’éprouve dans le
non-rapport sexuel, alors que la mathématique le prouve au niveau de la
lettre. Ces deux procédures définissent un bord commun entre psychanalyse et
philosophie, qui n’autorise cependant aucun lien mais plutôt la déliaison ou
le vide du lien. Finalement, le sujet “fidèle” de cette liaison/déliaison,
de cette compossibilité mais non communauté de la psychanalyse et de la
philosophie, nous maintenons qu’il revient au sujet éthique. Badiou lui-même
lui attribue une vertu (il en faut pour supporter le non-rapport
systématique !), la vertu éthique par excellence : le courage. Ainsi
réinterprété, le lacanisme peut bien en effet passer pour un platonisme
moderne…
Au fond Badiou a fait subir un déplacement au sujet lacanien
; mais nous disons, nous, que c’est un recentrement philosophique. Là où le
sujet de Lacan se tenait dans le pur vide de sa soustraction, Badiou replace
l’être en tant qu’être dont le nom est alors l’ensemble vide. Quant au sujet
il est suspendu à l’événement, à sa rareté, et se dispose par conséquent du
côté de ce que Badiou appelle “l’ultra-un”. Moins-un (Lacan) ou plus-un (Badiou),
tel est selon les cas le chiffre du sujet. Le sujet lacanien devrait encore
à Descartes une forme de substantialité ou de présence : qu’il y en ait
toujours. Car pour Badiou, tout comme la vérité qu’il supporte, il peut ne
pas y avoir de sujet : le sujet est essentiellement “rare”.
Voyant une sorte de permanence dans la dispersivité propre au
sujet lacanien, Badiou à cet égard s’en tient manifestement à la définition
du sujet par le signifiant, ou plutôt par le symbolique. Or ce qu’avec
l’évolution de sa théorie Lacan remet plus ou moins en cause, c’est
précisément cette notion d’un sujet “du” symbolique ; jusqu’à la théorie des
nœuds borroméens où il n’est plus de définition univoque du sujet qui
“tienne”, justement sans tenir compte aussi du réel et de l’imaginaire.
L’intérêt de Badiou se porte sur le (non)rapport entre réel et symbolique,
d’où émerge un sujet. Le concept des “trois-en-un”, R.S.I., n’est pas
opérant dans sa théorisation. Or cette trinité R.S.I. est exigible en droit
car elle constitue l’instance du sujet et commande notamment, depuis
toujours, la distinction entre “signifiant” et “symbolique” dans la théorie
de Lacan. On doit à Alain Juranville cette déduction rigoureuse des “trois
ordres que porte en lui le signifiant" (Lacan et la Philosophie, PUF, 1984,
p. 83) à partir du moment où “être-selon-le-signifiant, c’est désirer"
(id.). “Car l’imaginaire, c’est d’une certaine façon le signifiant pris
isolément, présence illusoire de l’objet absolu qu’il évoque, que l’on croit
qu’il est ; le symbolique, c’est le signifiant aussi en tant que pris au
contraire dans tout le système des signifiants, selon une essentielle
synchronie (...). Et le réel, c’est l’entre-deux, la coupure qui sépare les
deux signifiants, le néant où ils s’abolissent de n’être que des leurres"
(id.). La dialectique signifiante n’est donc pas différente du désir
lui-même, et le “sujet du signifiant” équivaut au “sujet du désir”. Bien
sûr, en un sens, le sujet peut être dit “produit” par le signifiant, voire
par le symbolique, faisant donc partie de la structure signifiante ; mais
cela même le propulse en quatrième position, en quelque sorte après R.S.I.,
dans et hors cette même structure dont il est à la fois le “quart-élément”
et le principe (ou le nom), soit la “signifiance” elle-même. C’est ce qui
nous autorise à parler d’une structure signifiante quadripartite
constitutive du sujet — en tant que sujet... du signifiant (divisé),
du désir (castré), mais aussi du symptôme (clinique) et de la jouissance
(séparée). Tout ce dont, en somme, oublie de parler Alain Badiou.
Ce dernier réinterprète dans sa propre conception le sujet
comme charnière du réel (ou ce qu’il appelle l’événement) et du symbolique
(pour lui : l’être mathématique, dans sa dimension soustractive). Aussi la
philosophie d’Alain Badiou, parfaitement unitaire, prend-elle le double
aspect d’une théorie du sujet et d’une ontologie. Toutes deux sont premières
à leur façon : l’ontologie au niveau des principes, la théorie du sujet au
niveau des fins ; mais celle-ci assurant finalement l’unité centrale du
dispositif, nous dirons que cette philosophie est, comme toute philosophie,
une éthique générale. En fin de compte la loi de “compossibilité”
imaginée par Badiou entre la psychanalyse et la philosophie ne tient plus. A
travers l’éthique, l’ancienne vocation hégémonique de la philosophie refait
surface ; quant à la psychanalyse, elle ne peut pas accepter cette
unification conceptuelle, pour elle métalinguisique, opérée par l’être et
l’événement. Elle ne peut que se poser en concurrente du discours
philosophique et lui ravir ses objets. Revenons une dernière fois sur la dualité du sujet et du réel. D’une part on ne doit jamais oublier que, pour Lacan, le réel n’est qu’une dimension ou un a priori du sujet, mais non un “transcendantal” philosophique. D’autre part le lacanisme est une théorie du sujet et non une simple “philosophie du sujet”, c’est-à-dire une éthique couplée à une ontologie. Mais en réalité sujet et réel sont en concurrence chez Lacan, car tout deux synonymes d’exclusion et de soustraction. Or “il n’y pas d’Autre de l’Autre”, donc on ne peut penser les deux en même temps (comme le sujet, en lui-même, ne peut penser et être en même temps, ou plutôt à la même place). Le “il y a” du sujet, chez Lacan, n’est donc pas de l’ordre de la permanence, encore moins de la substance, et pas vraiment non plus de la récurrence : ce qui le définit est cependant aussi ce qui le nie, à savoir le réel. A s’en tenir à la lettre de Lacan, on ne sort pas de cette ambiguïté ou de cette aporie. Badiou propose une solution illusoire en plaçant le sujet sous la condition d’un “réel” événementiel, qui certes n’est pas l’être en tant qu’être, mais dont l’expression est à la fois ontologique et mathématique (il est indécidable car surnuméraire dans la présentation) et dont la raison dernière reste éthique (il faut un sujet, justement pour témoigner de l’événement, dire ou mi-dire la vérité, etc.). Or, d’un tout autre point de vue, c’est pourtant vers une théorie transcendantale du réel, mais un réel immanent ou “joui”, non soustractif et non événementiel, que cette théorie laanienne peut faire signe comme “théorie” ou “quasi-science” non philosophique. Un point de vue qui consacre l’identité “en-dernière-instance”, et non équivoque comme chez Lacan, du sujet et du réel. Cependant, face au recentrement éthico-philosophique du sujet chez Badiou, on ne peut que rappeler encore la particularité lacanienne, l’existence d’un sujet du désir et aussi d’un “quasi-sujet” de la jouissance (certes lié au signifiant) seulement repérable dans la clinique. A partir de là, deux voies s’offrent à la pensée. Soit l’on identifie tendanciellement l’Autre et le Réel : l’“Autre réel”, la Chose, devient un concept central et inséparable de celui de sujet, mais l’on contredit peut-être Lacan sur l’essentiel puisque le réel devient une instance en soi, l’Autre “lui-même”, et plus seulement une “dit-mention” du sujet. Soit l’on prend la jouissance pour ce qu’elle est, à notre avis un reflet du réel-Un et non un rapport (d’ailleurs impossible) au réel-Autre, et nous refondons une théorie originale du “sujet de la jouissance” identifiable en-dernière-instance à un “Joui” réel, lequel n’est pas en soi sujet. A vrai dire il n’y a pas de passage de la théorie du sujet à la science du réel. La vérité du lacanisme est qu’il n’y a de réel que pour ou d’après un sujet ; en non-philosophie, il convient d’inverser la proposition, placer le sujet sous condition du réel, mais à modifier complètement le sens du réel devenant l’Un plutôt que l’Autre. Le lacanisme lu ou plutôt utilisé par la non-philosophie permet de dégager un sujet de la jouissance qui est celui de la clinique (sous ces conditions — non-philosophiques, non-psychiatriques — très spéciales, celle-ci possibilise la jouissance), non celui de l’éthique (qui n’infinitise que le désir, et ne conçoit qu’une jouissance impossible). Le lacanisme devient l’“occasion” d’une telle théorie du sujet (de la jouissance, avec sa “clinique”), parce qu’elle s’y trouve en germe, bien sûr, et cette occasion n’est à prendre qu’à court-circuiter le commentaire philosophique (ici Badiou) ; mais nous ne dirons pas que de Lacan ou grâce à la théorie lacanienne du sujet (interprété comme sujet de la jouissance) nous passons “enfin” à une science du réel… Ce n’est pas que cela soit “impossible” ; c’est plutôt l’inverse qui est “réel”. (1997)
15/06/2007
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