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 Autre - Impossible - Maîtres - Sujet

 

 

 

Autre

Titre : (entretien)
Auteur : Mehdi Belhaj Kacem et Slavoj Zizek
Source : http://antiscolastique.free.fr

SZ : oui, j'ai écrit un texte, avec beaucoup d'animosité, sur la question du grand Autre chez Lévinas… son titre c'est( inaudible…)
MBK : oui, eh bien pour tout dire, dans mes phantasmes humides, j'espérais que nous deviserions sur l'Autre de Lacan et de Badiou, contre l'Autre de Derrida ou Lévinas…
SZ : où est-ce qu'il y a un grand Autre chez Badiou?
MBK : eh bien tout simplement l'Autre est chez lui l'infini actuel, le concept de limite absolue inaccessible. La connexion avec l'Autre lacanien est la plus clair dans ce qui est son très grand texte vraiment lacanien, "Sujet et infini", où il libère l'Autre lacanien de ce qui pourrait le laisser encore marqué de finitude.
SZ : Il y a quand même un problème avec l'événement chez Badiou, lui-même me l'a dit, il y a comme une oscillation… l'événement…. comment le dire? Il ne veut pas faire le pas derridéen de dire, l'événement ne se reconnaît qu'à sa trace. Mais quand même il se refuse à substantialiser l'événement, il dit bien que ce qui compte n'est pas l'événement lui-même mais la fidélité. Le problème me semble être dans l'écart qui sépare l'événement de sa nomination. Badiou ne veut pas s'engager sur le terrain derridéen de l'événement comme trace rétroactive de ses nominations, mais c'est quand même la nomination, chez lui, qui semble importer. Ce n'est pas qu'il y a une ambiguité, mais en même temps, ça n'a jamais été clair, pour moi…
MBK : J'ai une vision plus métaphysique de la question, si vous me passez le gros mot. Un peu du tac au tac, je dirais que tout se joue, dans son dispositif, et je crois que c'était d'une certaine façon inaperçu de lui-même, entre l' indivision de l'être (du vide) et l' adhérence à soi de l'événement (l'impossible plein). C'est une métaphysique de la disjonction pure : seules deux choses ne sont pas disjointes, divisées : l'être "comme tel", le vide, et l'événement. > lire la suite

 

Impossible

Titre : L'impossible, l'être et l'existence : réponses éthiques. L'Eglise de Saint-Paul et l'Ecole de Lacan
Auteur : Jean-Claude Coste
Source : http://www.cairn.be  (version papier : L’en-je lacanien 2006/2, N° 7, p. 73-84.)

Lecture mathématique du carré des formules de la sexuation
(Extrait)
Je vais pour cela m’appuyer sur le travail d’Alain Badiou, qui aura poussé à l’extrême l’éthique de l’interprétation mathématique d’une forme ontologique de la soustraction primaire générique, pour employer un terme bienvenu de Colette Soler qui différencie cet état du réel de celui de la castration subjective. L’option mathématique radicale ne va évidemment pas sans créer de sérieux malentendus dans la lecture de Lacan.
Nous savons pourtant que ce dernier, en particulier dans le séminaire Encore, a tenté d’utiliser divers abords mathématiques pour fonder l’écriture des formules de la sexuation. Il va tout d’abord s’appuyer sur la position intuitionniste, selon laquelle de la négation apparente de l’universel qu’est le pas-tout, on ne peut déduire une affirmation existentielle négative du type de l’exception. Ainsi de « pas-tout x tel que Φ(x) » on ne peut en inférer : « il existe x tel que non Φ(x) ». Cela cadre bien avec l’intention finale, mais cette logique réfute le raisonnement par l’absurde et la notion d’infini actuel de Cantor. Or Lacan a besoin de ces deux soutiens pour mener à bien son projet d’écriture.
Ainsi, selon Badiou, va-t-il plutôt faire usage de deux positions mathématiques opposées : pour le déixis gauche selon le champ du fini, pour le déixis droit selon le champ de l’infini cantorien. Traduisons : à gauche, pas de problème particulier ; il y a clôture de la jouissance, le quelque part de l’exception pouvant s’inscrire partout dans l’infini « classique » borné de la castration. Par contre, à droite existe une jouissance qui demeure dans un infini autre que le quelque part de la castration, quelque part qui lui-même échoue à être partout. De ce fait la jouissance en question est muette, ou bien du domaine des anges… Cette jouissance autre est trop indéterminée pour supporter la négation de la castration.
Seule l’acception cantorienne de l’infini pourrait rendre compte de ce non rapport des jouissances des déixis gauche et droit. L’infini devient ici une puissance de dissymétrie. L’infini n’est nullement la négation du fini. Il en est la détermination inaccessible. Pour le dire enfin, la jouissance dite féminine ne serait qu’un point virtuel d’inaccessibilité (muette) pour la jouissance phallique. Cependant pour Alain Badiou, Lacan reculerait à faire exister l’infini cantorien dans l’usage qu’il aurait des formules de la sexuation. Car selon lui cela ne permettrait au bout du compte que de faire apparaître dans le fini une virtualité négative, une fiction de l’inaccessible de cette autre jouissance. De là ce lien quasi organique entre la jouissance autre et Dieu… Lacan s’en tiendrait ainsi à la fonction de l’impossible en termes d’inaccessibilité opératoire.
Cette lecture d’Alain Badiou contredit en partie celle de Guy Le Gaufey concernant la visée lacanienne d’une existence sans essence. Il est vrai qu’Alain Badiou, à son habitude, est radical quant à ses positions axiomatiques : ici qu’une femme, comme condition de sa jouissance autre, aurait à décider l’inaccessible quant à son existence. Cela voudrait dire qu’une femme pourrait décider de l’usage d’un point d’inaccessibilité la déterminant comme pas-toute au regard de la fonction phallique. Pour conclure sur ce point, Alain Badiou interroge Lacan sur l’inaccessible de la jouissance autre comme occurrence de l’impossible : est-il outrepassement, franchissement d’une loi, ou bien ouverture et faille dans cette loi même ? D’après lui encore, Lacan aurait plutôt répondu par la nécessité d’une faille. Et c’est ainsi qu’il aurait plutôt pris le parti de la finitude s’appuyant sur la fiction d’un infini de la jouissance autre, trop proche de Dieu.
Bien entendu sa lecture est orientée, visant à démontrer une construction axiomatique mathématique du sujet. Ici encore nous nous heurtons à un écueil d’interprétation retombant de plus, à mon sens, dans le piège d’une bipartition Homme/Femme qui par définition autorise tous les fantasmes. Car miser uniquement sur une cause indécidable va ipso facto situer celle-ci en position d’exception, et donc constituer une série localisable. Il n’en reste pas moins que l’insistance (voire la nécessité pour ce qu’il en est de l’acte) d’un inaccessible pour la jouissance phallique reste une question, pour laquelle on a fait souvent appel aux mystiques pour répondre. Par ailleurs la légitimation du choix d’existence, qui fait apparemment moins difficulté « du point de vue masculin », reste indéterminée « du point de vue exclusivement féminin ». On peut en partie se rassurer en adoptant la lecture ensembliste et dissymétrique de Guy Le Gaufey. > lire le texte (payant)

 

Maîtres

Titre : L'aveu du philosophe
Auteur : Alain Badiou
Source : http://ciepfc.rhapsodyk.net

(Extrait) - Il y a les maîtres immédiats, ceux qu'on rencontre à l'école, et puis les maîtres philosophes. Pendant la période décisive de la formation, j'en ai eu trois : Sartre, Lacan et Althusser. Ils ne furent pas les maîtres de la même chose.
Ce que Sartre m'a appris, je dirais que c'est tout simplement, quasiment en un sens naïf, l'existentialisme. Mais que veut dire existentialisme ? Cela veut dire la maintenance d'une connexion, d'un lien toujours restituable, entre le concept d'un côté, et de l'autre l'instance existentielle du choix, l'instance de la décision vitale. La conviction que le concept philosophique ne vaut pas une heure de peine si, fût-ce par des médiations d'une grande complexité, il ne renvoie, éclaire et ordonne l'instance du choix, de la décision vitale. Et qu'en ce sens le concept doit être, aussi et toujours, une affaire d'existence. Cela, c'est ce que Sartre m'a appris.
Lacan, lui, m'a appris la connexion, le lien nécessaire entre une théorie des sujets et une théorie des formes. Il m'a appris comment et pourquoi la pensée des sujets elle-même, qu'on avait si souvent opposée à la théorie des formes, n'était en réalité intelligible que dans le cadre de cette théorie. Il m'a appris que le sujet est une question qui n'est pas du tout de caractère psychologique ou phénoménologique, mais que c'est une question axiomatique et formelle. Plus que toute autre question !
Althusser m'a appris deux choses : qu'il n'y avait pas d'objet propre de la philosophie - c'est une de ses grandes thèses -, mais qu'il y avait des orientations de pensée, des lignes de partage. Et, comme l'avait déjà dit Kant, une sorte de combat perpétuel, de combat toujours recommencé, dans des conditions renouvelées. Il m'a appris par conséquent le sens de la délimitation, de ce qu'il appelait la démarcation. En particulier la conviction que la philosophie, ça n'est pas le discours vague de la totalité, ou l'interprétation générale de ce qu'il y a. Que la philosophie doit être délimitée, qu'elle doit se délimiter de ce qui n'est pas elle. La politique et la philosophie sont deux choses distinctes, l'art et la philosophie sont deux choses distinctes, la science et la philosophie sont deux choses distinctes.
Ces trois maîtres se sont donnés à moi dans des modalités très différentes. C'est toujours important de savoir non pas seulement qui a été votre maître, mais dans quelles conditions, dans quels schèmes de maîtrise, vous l'avez rencontré.
Sartre, c'était une dévorante passion adolescente, la passion du livre, la passion de l'existence. Ce n'était pas une personne visible. Je ne l'ai que très peu rencontré. C'était la toute-puissance d'une injonction des livres, la manière dont le livre peut être dévoré, non pas seulement comme un livre, mais comme plus qu'un livre, comme quelque chose qui est une éclaircie et un impératif.
Lacan, c'était pour moi une prose ; j'ai très peu suivi les séminaires. C'était une prose théorique, un style qui combinait, justement dans la prose même, les ressources du formalisme et les ressources de mon seul vrai maître en matière de poème, qui était Mallarmé. Cette conjonction dans la prose, cette possibilité, dans la prose, de la conjonction du formalisme d'un côté (le mathème) et de l'autre de la sinuosité mallarméenne, m'a convaincu que l'on pouvait, en matière de théorie du sujet, circuler en effet entre le poème et la formalisation, donc être avec la plus grande vélocité le lièvre à huit pattes de Bouveresse.
Quant à Althusser, c'est encore une autre figure de maître, car il était, lui, dans l'institution. Il était l'homme caché à l'Ecole Normale Supérieure, il était comme le portier discret et courtois de cette école. Avec lui j'ai appris quelque chose comme une distance, une élégance de la distance. J'en ai tiré, pour la philosophie, qu'elle porte des obligations complexes, qu'elle ne comporte pas un impératif simple mais des obligations enchevêtrées. J'ai toujours mené des activités disparates dans la conviction de la complexité des obligations, subjectives et discursives.
Finalement, j'ai donc pu garder tous mes maîtres. J'ai gardé Sartre contre l'oubli dont il fut longtemps l'objet. J'ai gardé Lacan contre ce qu'il faut bien appeler le caractère terrible de ses disciples. Et j'ai gardé Althusser contre les dures divergences politiques qui, à partir de Mai 68, m'ont opposé à lui. Traversant la possibilité de l'oubli, la dissémination des disciples et le conflit politique, j'ai réussi à conserver la fidélité à trois maîtres disparates. >
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Sujet

Titre : Théorie du Sujet ou Science du réel ? (D'après une lecture de : Alain Badiou, Conditions, Paris, Seuil, 1994)
Auteur : Didier Moulinier
Source : http://www.etudes-lacaniennes.net

Qu’est-ce que le sujet pour Badiou ? A vrai dire, le problème de ce dernier n’est pas simple : comment adapter à la philosophie, autant dire à l’ontologie, la théorie du sujet psychanalytique ? La démarche est incontestablement originale car, d’habitude, c’est l’inverse que l’on veut établir, soit comment Lacan réussit à adapter l’ontologie philosophique (la “métaphysique”, avec son sujet aussi bien) au sujet psychanalytique. Il s’agit pour Badiou  d’établir une “loi de com­possibilité" (p. 277) entre philosophie et psychanalyse. Mais cette loi, n’est-elle pas d’abord une loi de la philosophie, plus spécialement de l’ontologie qui s’astreint à penser le vide de l’être ? Pour preuve : “la pensée ne s’autorise que du vide qui la sépare des réalités" (p. 278). Ou encore :  “Et nous serons aussi d’accord que philosophie et psychanalyse n’ont aucun sens, hors du désir qu’ait lieu quelque chose d’autre que le lieu" (id.). Seuls diffèrent les lieux où localiser le vide comme condition du penser : la philosophie l’appelle l’être en tant qu’être, la psychana­lyse lui a donné le nom de sujet. Dans sa veine antiphilosophique, Lacan voit dans la première formule l’expression du Même, la confusion de la pensée et de l’être, et au contraire il n’hésite pas à souligner l’altérité, le caractère excentré du second. On peut encore dire qu’en philosophie, le vide se localise dans la contradiction dis­cursive, tandis que la psychanalyse le voit surgir dans l’excès d’une parole. Mais ce qui intéresse Badiou, c’est le dénominateur commun, soit l’impasse (ou l’incomplétude du savoir) d’où se fraye une vérité et se formalise finalement un savoir de cette vérité : Badiou propose le terme platonicien d’Idée pour désigner cela, et voit dans la mathématique le lieu consacré de l’Idée (le “mathème” lacanien). Du coup il revient à la mathématique d’assumer que la localisation du vide se fait dans l’être : “Il n’y a pas d’autre ontologie que la mathématique effective" (p. 285) écrit-il. Il devrait préciser alors que ce qui s’ensuit ne s’autorise que d’une méta-mathématique (ce qui ne fait pas une bien grande différence avec la définition tradition­nelle de la philosophie) avant de glisser vers l’éthique (ce qui est encore plus classique). En quoi l’éthique, l’éthique des vérités, concerne et remet en selle le sujet de la philosophie.

Le sujet est reconstruit par Badiou selon la voie déductive (Voir Alain Badiou, L’Etre et l’événement, Paris, Seuil, 1981). La thèse méta-ontologique en elle-même fait état du caractère soustractif de l’être en tant qu’être (dont le nom est le vide). De là on peut définir une vérité comme “un abord de l’être qui ne se démontre pas" (p. 285), soit un indiscernable. Mais l’occurrence de cet abord est une “rencontre” que Badiou appelle “événement” et qui s’avère indécidable. Le sujet, lui, est une “pure quantité évanouissante de vérité" (p. 286) qui occupe “l’entre-deux de l’indécidabilité de l’événement et de l’indiscernabilité de la vérité”. Badiou fait remarquer que la traduction lacanienne, c’est-à-dire analytique, de l’événement n’est pas autre chose que la “rencontre” amoureuse. Une telle rencontre localise un vide, plus exactement elle l’éprouve dans le non-rapport sexuel, alors que la mathématique le prouve au niveau de la lettre. Ces deux procédures définissent un bord commun entre psychanalyse et philosophie, qui n’autorise cependant aucun lien mais plutôt la déliaison ou le vide du lien. Finalement, le sujet “fidèle” de cette liaison/déliaison, de cette compossibilité mais non communauté de la psychanalyse et de la philosophie, nous maintenons qu’il revient au sujet éthique. Badiou lui-même lui attribue une vertu (il en faut pour supporter le non-rapport systématique !), la vertu éthique par excellence : le courage. Ainsi réinterprété, le lacanisme peut bien en effet passer pour un platonisme moderne…

Au fond Badiou a fait subir un déplacement au sujet lacanien ; mais nous disons, nous, que c’est un recentrement philosophique. Là où le sujet de Lacan se tenait dans le pur vide de sa soustraction, Badiou replace l’être en tant qu’être dont le nom est alors l’ensemble vide. Quant au sujet il est sus­pendu à l’événement, à sa rareté, et se dispose par conséquent du côté de ce que Badiou appelle “l’ultra-un”. Moins-un (Lacan) ou plus-un (Badiou), tel est selon les cas le chiffre du sujet. Le sujet lacanien devrait encore à Descartes une forme de substantialité ou de présence : qu’il y en ait toujours. Car pour Badiou, tout comme la vérité qu’il supporte, il peut ne pas y avoir de sujet : le sujet est essentiellement “rare”.

Voyant une sorte de permanence dans la dispersivité propre au sujet lacanien, Badiou à cet égard s’en tient manifestement à la définition du sujet par le signifiant, ou plutôt par le symbolique. Or ce qu’avec l’évolution de sa théorie Lacan remet plus ou moins en cause, c’est précisément cette notion d’un sujet “du” symbolique ; jusqu’à la théorie des nœuds borroméens où il n’est plus de définition univoque du sujet qui “tienne”, justement sans tenir compte aussi du réel et de l’imaginaire. L’intérêt de Badiou se porte sur le (non)rapport entre réel et symbolique, d’où émerge un sujet. Le concept des “trois-en-un”, R.S.I., n’est pas opérant dans sa théorisation. Or cette trinité R.S.I. est exigible en droit car elle constitue l’instance du sujet et commande notamment, depuis toujours, la distinction entre “signifiant” et “symbolique” dans la théorie de Lacan. On doit à Alain Juranville cette déduction rigoureuse des “trois ordres que porte en lui le signifiant" (Lacan et la Philosophie, PUF, 1984, p. 83) à partir du moment où “être-selon-le-signifiant, c’est désirer" (id.). “Car l’imaginaire, c’est d’une certaine façon le signifiant pris isolément, présence illusoire de l’objet absolu qu’il évoque, que l’on croit qu’il est ; le symbolique, c’est le signifiant aussi en tant que pris au contraire dans tout le système des signifiants, selon une essentielle synchronie (...). Et le réel, c’est l’entre-deux, la coupure qui sépare les deux signifiants, le néant où ils s’abolissent de n’être que des leurres" (id.). La dialectique signifiante n’est donc pas différente du désir lui-même, et le “sujet du signifiant” équivaut au “sujet du désir”. Bien sûr, en un sens, le sujet peut être dit “produit” par le signifiant, voire par le symbolique, faisant donc partie de la structure signifiante ; mais cela même le propulse en quatrième position, en quelque sorte après R.S.I., dans et hors cette même structure dont il est à la fois le “quart-élément” et le principe (ou le nom), soit la “signifiance” elle-même. C’est ce qui nous autorise à parler d’une structure signifiante quadripartite constitutive du sujet — en tant que sujet... du signifiant (divisé), du désir (castré), mais aussi du symptôme (clinique) et de la jouissance (séparée). Tout ce dont, en somme, oublie de parler Alain Badiou.

Ce dernier réinterprète dans sa propre conception le sujet comme charnière du réel (ou ce qu’il appelle l’événement) et du symbolique (pour lui : l’être mathématique, dans sa dimension soustractive). Aussi la philosophie d’Alain Badiou, parfaitement unitaire, prend-elle le double aspect d’une théorie du sujet et d’une ontologie. Toutes deux sont premières à leur façon : l’ontologie au niveau des principes, la théorie du sujet au niveau des fins ; mais celle-ci assurant finalement l’unité centrale du dispositif, nous dirons que cette philosophie est, comme toute philosophie, une éthique générale. En fin de compte la loi de “compossibilité” imaginée par Badiou entre la psychanalyse et la philosophie ne tient plus. A travers l’éthique, l’ancienne vocation hégémonique de la philosophie refait surface ; quant à la psychanalyse, elle ne peut pas accepter cette unification conceptuelle, pour elle métalinguisique, opérée par l’être et l’événement. Elle ne peut que se poser en concurrente du discours philosophique et lui ravir ses objets.

Revenons une dernière fois sur la dualité du sujet et du réel. D’une part on ne doit jamais oublier que, pour Lacan, le réel n’est qu’une dimension ou un a priori du sujet, mais non un “transcendantal” philosophique. D’autre part le lacanisme est une théorie du sujet et non une simple “philosophie du sujet”, c’est-à-dire une éthique couplée à une ontologie. Mais en réalité sujet et réel sont en concurrence chez Lacan, car tout deux synonymes d’exclusion et de soustraction. Or “il n’y pas d’Autre de l’Autre”, donc on ne peut penser les deux en même temps (comme le sujet, en lui-même, ne peut penser et être en même temps, ou plutôt à la même place). Le “il y a” du sujet, chez Lacan, n’est donc pas de l’ordre de la permanence, encore moins de la substance, et pas vraiment non plus de la récurrence : ce qui le définit est cependant aussi ce qui le nie, à savoir le réel. A s’en tenir à la lettre de Lacan, on ne sort pas de cette ambiguïté ou de cette aporie. Badiou propose une solution illusoire en plaçant le sujet sous la condition d’un “réel” événementiel, qui certes n’est pas l’être en tant qu’être, mais dont l’expression est à la fois ontologique et mathématique (il est indécidable car surnuméraire dans la présentation) et dont la raison dernière reste éthique (il faut un sujet, justement pour témoigner de l’événement, dire ou mi-dire la vérité, etc.).

Or, d’un tout autre point de vue, c’est pourtant vers une théorie transcendantale du réel, mais un réel immanent ou “joui”, non soustractif et non événementiel, que cette théorie la­anienne peut faire signe comme “théorie” ou “quasi-science” non philosophique. Un point de vue qui consacre l’identité “en-dernière-instance”, et non équivoque comme chez Lacan, du sujet et du réel. Cependant, face au recentrement éthico-philosophique du sujet chez Badiou, on ne peut que rappeler encore la particularité lacanienne, l’existence d’un sujet du désir et aussi d’un “quasi-sujet” de la jouissance (certes lié au signi­fiant) seulement repérable dans la clinique. A partir de là, deux voies s’offrent à la pensée. Soit l’on identifie tendanciellement l’Autre et le Réel : l’“Autre réel”, la Chose, devient un concept central et inséparable de celui de sujet, mais l’on contredit peut-être Lacan sur l’essentiel puisque le réel devient une instance en soi, l’Autre “lui-même”, et plus seulement une “dit-mention” du sujet. Soit l’on prend la jouissance pour ce qu’elle est, à notre avis un reflet du réel-Un et non un rapport (d’ailleurs impossible) au réel-Autre, et nous refondons une théorie originale du “sujet de la jouissance” identifiable en-dernière-instance à un “Joui” réel, lequel n’est pas en soi sujet.  A vrai dire il n’y a pas de passage de la théorie du sujet à la science du réel. La vérité du lacanisme est qu’il n’y a de réel que pour ou d’après un sujet ; en non-philosophie, il convient d’inverser la proposition, placer le sujet sous condition du réel, mais à modifier complètement le sens du réel devenant l’Un plutôt que l’Autre. Le lacanisme lu ou plutôt utilisé par la non-philosophie permet de dégager un sujet de la jouissance qui est celui de la clinique (sous ces conditions — non-philosophiques, non-psychiatriques — très spéciales, celle-ci possibilise la jouissance), non celui de l’éthique (qui n’infinitise que le désir, et ne conçoit qu’une jouissance impossible). Le lacanisme devient l’“occasion” d’une telle théorie du sujet (de la jouissance, avec sa “clinique”), parce qu’elle s’y trouve en germe, bien sûr, et cette occasion n’est à prendre qu’à court-circuiter le commentaire philosophique (ici Badiou) ; mais nous ne dirons pas que de Lacan ou grâce à la théorie lacanienne du sujet (interprété comme sujet de la jouissance) nous passons “enfin” à une science du réel… Ce n’est pas que cela soit “impossible” ; c’est plutôt l’inverse qui est “réel”.  (1997)

 

 

 15/06/2007

 

 

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