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D'après une lecture de :
Joël Sipos, Lacan et Descartes, la tentation métaphysique, Paris, PUF, 1994

 

 

Le livre de Joël Sipos, Lacan et Descartes, la tentation métaphysique reste sans doute l'un des plus critiques à l’endroit de Lacan. Font l’objet du commentaire les textes du “moment” cartésien de Lacan, entre les années 64 et 67. Mais l’auteur ne prétend pas moins cerner ou démasquer le “vrai” Lacan, d’autant plus que celui-ci ne serait finalement qu’un théoricien fumeux (c’est dit en toutes lettres dans la conclusion). Descartes y apparaît comme la référence philosophique principale de Lacan. Certes Lacan propose une subversion du sujet cartésien, à la fois une refente de la rationalité scientifique par l’opposition savoir/vérité et un dépassement de l’“ego sum” par la “vérité inconsciente”, mais il prendrait trop appui encore sur le cogito. Pire, c’est tout le champ psychanalytique balisé par les trois termes métapsychologiques du “Sujet”, de l’"Autre” et de la “Lettre” qui serait ainsi empreint de métaphysique. Au moins le thème de la métaphysique et de son dépassement, sous la houlette de Heidegger, serait-il co-présent à l’élaboration du “sujet de la psychanalyse”. “Notre hypothèse, précise l’auteur, est qu’une topologie métaphysique et son dépassement sont ici va­lidés par un discours qui tente dans un premier temps de garder ses attaches avec la science, puis dans un second temps de promouvoir les critères propres au type de vérité qu’apporte la psychanalyse.” Dans les termes stricts d’une problématique du “sujet”, Lacan ne pourrait établir le sujet clivé de la psychanalyse qu’en ravivant le sujet de la métaphysique, traduction de ce que Lacan appelle pompeusement le “sujet de la science” et qui n’est autre que le cogito. L’expression “sujet de la science” désigne, sur la trace de Descartes, un rapport particulier au savoir qui équivaut à une “position de sujet” à la fois inaugurale de la science et renforcée par elle. Il faut le voir comme un pur “corrélat” de la science, une position “face” au cosmos et non plus l’inclusion dans celui-ci. Mais ce sujet ne se soutient que d’une certitude qui est celle, métaphysique, d’un amarrage dans l’être. Nous y reviendrons. En attendant, le sujet de la science comme “limite” voisine avec la “division” du sujet psychanalytique. Et inversement “l’inconscient tient sa limite constitutive de la même frontière que celle qui donne co­hérence au “sujet de la science”. Le problème posé est bien celui d’une cohérence, qu’on peut chercher d’abord au niveau de la science. Mais comme Lacan, par-delà le scientisme de Freud, écarte catégoriquement l’épistémologie, il ne reste plus qu’à rapporter l’idée d’une cohérence au cogito lui-même. Ou bien, deuxième hypothèse avancée par Lacan : il faudrait voir dans la logique l’“ombilic du sujet”. Mais par ailleurs Lacan se fonde sur Gödel pour déclarer l’impuissance de la logique à “suturer” le sujet de la science, obligeant donc à envisager un troisième lieu pour établir la vérité du sujet de la science. Des critères de vérité appartiennent-ils en propre à la sphère de l’inconscient et de la psychanalyse ?

La psychanalyse mise sur l’opposition savoir/vérité, et sur le fait qu’elle ne vise pas un savoir sur un objet, pour déjouer le piège métaphysique. Mais cette opposition qui recoupe opportunément le clivage du sujet freudien, n’est-elle pas d’abord philosophique ? La preuve en est que la vérité du sujet freudien (soll ich werden) devient homologue au “je suis” cartésien, dès lors qu’on accrédite la lecture heideggerienne du cogito fondée sur la priorité du “sum”. Ainsi la mise en place du sujet freudien suppose l’opposition des séries savoir-objet/vérité-être en rejoignant le topos heideggerien du sujet de la métaphysique et de son dépassement. Mais cette lecture du cogito et la mise en avant du “sum” par Heidegger entraîne de la part de Lacan une thèse sur la causalité, cette fois en référence à Aristote. Si l’efficace du sujet de la science relève de la cause “formelle”, celle du sujet de l’inconscient comme sujet du signifiant relève de la causalité “matérielle”. Elle rejoint le “donc je suis” quand le sujet scientifique repose sur le “je pense”. Nous sommes donc pris, selon Sipos, dans une oscillation : d’un côté la réécriture logique du cogito tentée par Lacan vise à démarquer la psychanalyse dans le champ de la science, mais de l’autre le fondement de cette discrimination — à savoir le “sum”, donc le cogito — reste classiquement philosophique. Le problème c’est que l’auteur du commentaire fait d’emblée pencher la balance du côté des fondements. Cependant les positions lacaniennes ne visent qu’à définir un sujet ; elles ramènent moins celui-ci au fondement qu’elles ne rappellent que le fondement, ici, n’est autre que le sujet. Alors que Heidegger voit dans l’hypokeimenon grec la vérité ontologique du subjectum cartésien, Lacan ramène le fonde­ment ontologique du cogito à la causalité matérielle du signifiant comme tel. Inversion dont ne semble pas s’apercevoir Joël Sipos. Celui-ci affirme, péremptoire: “La question de la causalité maté­rielle nous reconduit d’Aristote à Heidegger vers un fondement de l’être ". Mais rien ne prouve que la lecture lacanienne d’Aristote implique une telle reconduction. Ce qui est recherché à travers Aristote, en vue d’une rénovation du cogito, ce n’est pas un fondement de l’être, ou la vérité de l’être, mais une causalité subjective et la vérité comme cause. Que Lacan utilise la conceptualité heideggerienne, analogiquement, ne signifie pas forcément un “choix pour la réflexion” qui reviendrait à une “soumission au topos de la métaphysique et de son dépasse­ment”. On peut relever maints exemples de ce parti-pris dans le texte de Sipos. Comme suite aux impasses de la logique et de tout métalangage, on rappelle très justement que “la science selon Lacan, dans son discours, forclôt en effet ce dont la psychanalyse fait la cause de son discours : le véritable sujet”. Mais plus loin on assène que “ce qui se perd du côté de la posi­tion de Freud [son scientisme, en l’occurrence] se regagne vers Heidegger”. Et donc, nécessairement, “Lacan n’aurait pas quitté ses lunettes heideggeriennes”. Reconnaissant finalement une “bifurcation” importante, dans la thèse selon laquelle seul l’inconscient pourrait dire “le vrai sur le vrai” quand la logique et la science y échouent ; admettant la spécificité de la position lacanienne eu égard à la référence heideggerienne, l’auteur n’en reste pas moins sceptique : “Si la psychanalyse dit la “vérité du sujet de la science”, cette position est-elle indemne de toute connivence avec la scène représentative du sujet de la métaphysique (le cogito)” ? Il considère plutôt que cette position d’une vérité excessive au savoir est “constitutionnellement organisée par le ‘sujet de la métaphysique’”. Il oublie sans doute que le savoir a une positivité propre dans les textes ultérieurs de Lacan et que le clivage vérité/savoir, avec l’accent sur la vérité, n’est pas tout Lacan. Ainsi l’hypothèse d’une suture opérée par la psychanalyse (le sujet freudien) des champs de la métaphysique (le co­gito) et de la science (logico-mathématique) s’effondre au profit d’un funeste et banal retour à la métaphysique. Prenons acte du fait que priorité est donnée à Heidegger, puisque la mention du “sujet de la métaphysique” reçoit de lui son attestation, et de lui seul. La pertinence conceptuelle de ce que Heidegger nomme la “métaphysique” et son “sujet” irait donc de soi. On pourrait donc en faire un argument ultime pour discréditer le sujet de la psychanalyse (selon Lacan), avec le­quel il serait en connivence.

Résumons cette argumentation voulant établir une similitude et une bifurcation, mais sans “révolution” véritable, entre Lacan et Heidegger. Pour cela il faut distinguer trois topos ou trois niveaux de discours : 1° le sujet de la science, ou cogito, équivalent aussi au “sujet métaphysique” stigmatisé par Heidegger ; 2° la science proprement dite, produisant du savoir, et l’impos­sible suture tentée par la logique (ce qui équivaut à l’objectivation de l’étant et au faux semblant chez Heidegger) ; 3° enfin la “vérité du sujet de la science” énoncée par l’inconscient (soit le dépassement du sujet métaphysique et la vérité de l’être pour Heidegger). La question étant de reconnaître, ou non, la spécificité du troisième terme. Ce qui est difficile en rai­son du parallélisme lui-même qui rabat a priori Lacan sur Heidegger et l’in­conscient sur l’être. Ce­pendant Sipos relève une autre topographie que celle du cogito cartésien, à l’œuvre chez Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse  (1963/64), et une autre analogie par conséquent : Hegel et l’aliénation du sujet par l’Autre. De la première (cartésienne) à la seconde (hégélienne) on passe par un mouvement de “spirale”. Mais si la référence heideggerienne n’apparaît plus, la spirale fait que le “topos de la vérité” est désormais à la fois le Dieu cartésien et l’Autre hégélien. Lacan propose alors une théorie de la vérité fondée sur une théorie de l’énonciation compatible avec la spécificité inconsciente, puis “cette théorie s’intercale en tiers, entre la traversée du Dieu trompeur carté­sien et l’ancrage dans l’excentrement aliéné de la vérité hégélienne.”. Ce que conteste alors l’auteur, c’est la validité de cette théorie de la vérité comme résultat d’une simple torsion entre Descartes et Hegel, et la possibilité de résoudre les paradoxes logiques à partir du vel aliénant. Il faut, selon Sipos, rétablir la continuité philosophique de Descartes à Hegel à partir de la théorie sujet-prédicat incarnée par Leibniz.

Pour terminer ce point, notons un autre aspect lié à l’utilisation par Lacan de la logique symbolique. Celle-ci est fondée, par Russell notamment, sur le rejet du rapport d’inclusion qui relie les prédicats au sujet, au profit de relations externes entre les termes. L’intérêt de Lacan pour cette logique le met-il à l’abri de toute rechute métaphysique, étant donné son lien étroit avec la conceptualité hégélienne ? Certainement pas, ré­pond Joël Sipos, qui demande : “Est-il possible de soutenir qu’une théorie du langage (théorie de l’énonciation) présentée dans les termes de l’aliénation subjective, vienne répondre (avec la prétention de les résoudre) aux paradoxes mis à jour par la logique symbolique ?”. Seule la “suture” opérée depuis un autre sujet, le sujet psychanalytique, pourrait nous sortir de ce cercle. Mais le principe de la suture, selon lequel “la vérité de l’inconscient surcode par avance toutes les autres vérités” nous ramène à la scène du sujet de la méta­physique, comme dans “La science et la vérité”.

Il nous reste à examiner rapidement un troisième topos: après ou plutôt en plus de la suture et de la spirale, s’imposent à partir de La logique du fantasme (66-67) la figure de la lettre et le “leurre logique”. Nous ne quittons pas le cogito cartésien pour autant : “Lacan installe la lecture du “je pense, donc je suis” comme épure de la structure du fantasme par l’isolement de son “écriture logique””. Selon Joël Sipos, il faut enchasser ici deux propositions : “P1 : le fantasme se structure par le sujet cartésien ; P2 : le fantasme structure le “sujet freu­dien”. L’ordre de cette articulation qui place P1 en premier nous renvoie à nouveau à la scène de la métaphysique. Mais alors comment se spécifie le domaine de la lettre et pourquoi parler de “leurre logique” ? Il s’agit donc de “logique du fantasme”, soit du rapport de l’objet (a) et de la répétition. C’est l’identité nu­mérique, marquée du 1 algébrique, qui se trouve d’abord (re)produit par la répétition : “rétroactivement, dans tout acte pourra se lire une répétition où s’articulent mêmeté et diffé­rence. (...) L’objet (a) à l’inverse présentifie, représente le sujet, le même du sujet, dans les formes rencontrées dans la cure psychanalytique de l’“objet partiel””. Entre le 1 de la ré­pétition et l’objet (a) ne peut s’établir qu’un rapport “anharmonique” entre des entités incommensurables. “L’objet (a) comme “valeur de jouissance” est ainsi reporté, sous une forme négative, dans le champ de la “vérité numérique”. Le “sujet” inscrit par là même sa jouissance première dans l’“Autre” de la symbolisation”. On comprend alors que “la lettre, dans son statut épistémologique au regard de la logique, aurait à soutenir, ou même plus, à articuler une logique du su­jet”. Mais quelle logique Lacan emprunte-il enfin? La logique plurivalente ? La logique intuitionniste ? En réalité Lacan n’a besoin que de la logique des contraires aristotélicienne, à condition de la transcrire dans le sujet cartésien : dès lors la structure logique du sujet n’est autre que le sujet freudien, spécialement comme il apparaît dans la structure du fantasme, no­tée “$ ◊ a” (S barré poinçon petit a). Mais si l’on peut fournir une structure logique du sujet, notamment dans le fantasme où elle se manifeste dans sa dimension freudienne, celle-ci ne s’écrit visiblement que sur la scène du sujet de la métaphysique (le cogito).

Au bout du compte, Sipos rappelle combien selon lui l’ontologie (malgré les dénégations de Lacan) reste prégnante dans le sujet de la psychanalyse fondé sur le cogito. L’opinion de l’auteur peut contenir dans ces deux formules critiques : “En dehors du cogito, il n’y a pas vraiment de cohérence du “sujet” chez Lacan” ; et : “A notre avis, l’atopie freudienne est ici sacrifiée”. Mais on n’en apprend pas plus sur la véritable atopie de l’inconscient freudien. L’auteur souligne simplement pour finir “les inconvénients du sujet : l’impossibilité qu’il y aurait à particulariser par son intermédiaire un individu”. Il est à craindre que, sous ce mot de “particularisation”, l’on ne fasse intervenir les concepts psychologiques les plus vagues et les plus éculés. Quant à sa­voir ce qu’est un “individu”, ce n’est pas ce livre qui peut nous le dire. En effet tout y est fait, tout y est dit pour que nous prenions acte d’un Lacan victime d’une stratégie ambiguë le maintenant essentiellement complice de la métaphysique et de son sujet. Est niée l’existence de toute posture théorique individuale qui reposerait sur la possibilité d’utiliser des références, philosophiques ou autres, sans être immédiatement soupçonné de leur devoir l’essentiel. C’est toujours la même obsession du tout-philosophique, le même principe de “philosophie suffisante” que nous n’avons pas fini de traquer, comme ici dans ces commentaires sur Lacan. Commentaires dont le “niveau” philosophique n’est d’ailleurs pas en cause ; sans doute est-il même d’autant plus excellent que ce type de lectures s’enferre dans son objet au point de s’étouffer avec lui, cherchant à y réduire le moindre sursaut de vitalité. Par contre, on attend  vainement les propositions de l’auteur, sa théorie “non-métaphysique” du sujet ou de l’indi­vidu... Craignons un peu que derrière cette critique de Lacan, ne pointent les lourds lieux communs de la psychologie philosophique (simplement adaptés aux requisits freudiens) auxquels nous ont habitués les psychanalystes français “anti-lacaniens”, bien obligés de donner le change d’une manière ou d’une autre. Redoutons que cette critique de “Lacan et Descartes” ne cache finalement quelque cartésianisme honteux. S’agissant de “particulariser un individu”, selon le souhait final de l’auteur, on se demande bien ce que signifie un tel redoublement : qui particularise ? qui individualise ? Particulariser l’individu, en deça du sujet, a toujours été le fait de la clinique psychiatrique, cartésienne et instrumentale : on n’y parvient qu’en réduisant le symptôme subjectif au signe “particulier”. Individualiser le particulier, en revanche, est une pratique à conquérir, tant au plan clinique que théorique : la pensée, philosophique surtout, n’a jamais su ce qu’était l’individu ou l’Un individual, elle l’a toujours honteusement refoulé et tenu à l’écart.

 

 

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