Le livre de Joël Sipos,
Lacan et Descartes, la tentation métaphysique
reste sans doute l'un des plus critiques à l’endroit de Lacan. Font
l’objet du commentaire les textes du “moment” cartésien de Lacan, entre
les années 64 et 67. Mais l’auteur ne prétend pas moins cerner ou
démasquer le “vrai” Lacan, d’autant plus que celui-ci ne serait finalement
qu’un théoricien fumeux (c’est dit en toutes lettres dans la conclusion).
Descartes y apparaît comme la référence philosophique principale de Lacan.
Certes Lacan propose une subversion du sujet cartésien, à la fois une
refente de la rationalité scientifique par l’opposition savoir/vérité et
un dépassement de l’“ego sum” par la “vérité inconsciente”, mais il
prendrait trop appui encore sur le cogito. Pire, c’est tout le champ
psychanalytique balisé par les trois termes métapsychologiques du “Sujet”,
de l’"Autre” et de la “Lettre” qui serait ainsi empreint de métaphysique.
Au moins le thème de la métaphysique et de son dépassement, sous la
houlette de Heidegger, serait-il co-présent à l’élaboration du “sujet de
la psychanalyse”. “Notre hypothèse, précise l’auteur, est qu’une
topologie métaphysique et son dépassement sont ici validés par un
discours qui tente dans un premier temps de garder ses attaches avec la
science, puis dans un second temps de promouvoir les critères propres
au type de vérité qu’apporte la psychanalyse.” Dans les termes
stricts d’une problématique du “sujet”, Lacan ne pourrait établir le sujet
clivé de la psychanalyse qu’en ravivant le sujet de la métaphysique,
traduction de ce que Lacan appelle pompeusement le “sujet de la science”
et qui n’est autre que le cogito. L’expression “sujet de la science”
désigne, sur la trace de Descartes, un rapport particulier au savoir qui
équivaut à une “position de sujet” à la fois inaugurale de la science et
renforcée par elle. Il faut le voir comme un pur “corrélat” de la science,
une position “face” au cosmos et non plus l’inclusion dans celui-ci. Mais
ce sujet ne se soutient que d’une certitude qui est celle, métaphysique,
d’un amarrage dans l’être. Nous y reviendrons. En attendant, le sujet de
la science comme “limite” voisine avec la “division” du sujet
psychanalytique. Et inversement “l’inconscient tient sa limite
constitutive de la même frontière que celle qui donne cohérence
au “sujet de la science”. Le problème posé est bien celui d’une cohérence,
qu’on peut chercher d’abord au niveau de la science. Mais comme Lacan,
par-delà le scientisme de Freud, écarte catégoriquement l’épistémologie,
il ne reste plus qu’à rapporter l’idée d’une cohérence au cogito lui-même.
Ou bien, deuxième hypothèse avancée par Lacan : il faudrait voir dans la
logique l’“ombilic du sujet”. Mais par ailleurs Lacan se fonde sur Gödel
pour déclarer l’impuissance de la logique à “suturer” le sujet de la
science, obligeant donc à envisager un troisième lieu pour établir la
vérité du sujet de la science. Des critères de vérité appartiennent-ils en
propre à la sphère de l’inconscient et de la psychanalyse ?
La psychanalyse mise sur l’opposition
savoir/vérité, et sur le fait qu’elle ne vise pas un savoir sur un objet,
pour déjouer le piège métaphysique. Mais cette opposition qui recoupe
opportunément le clivage du sujet freudien, n’est-elle pas d’abord
philosophique ? La preuve en est que la vérité du sujet freudien (soll
ich werden) devient homologue au “je suis” cartésien, dès lors qu’on
accrédite la lecture heideggerienne du cogito fondée sur la priorité du “sum”.
Ainsi la mise en place du sujet freudien suppose l’opposition des séries
savoir-objet/vérité-être en rejoignant le topos heideggerien du sujet de
la métaphysique et de son dépassement. Mais cette lecture du cogito et la
mise en avant du “sum” par Heidegger entraîne de la part de Lacan une
thèse sur la causalité, cette fois en référence à Aristote. Si l’efficace
du sujet de la science relève de la cause “formelle”, celle du sujet de
l’inconscient comme sujet du signifiant relève de la causalité
“matérielle”. Elle rejoint le “donc je suis” quand le sujet scientifique
repose sur le “je pense”. Nous sommes donc pris, selon Sipos, dans une
oscillation : d’un côté la réécriture logique du cogito tentée par Lacan
vise à démarquer la psychanalyse dans le champ de la science, mais de
l’autre le fondement de cette discrimination — à savoir le “sum”, donc le
cogito — reste classiquement philosophique. Le problème c’est que l’auteur
du commentaire fait d’emblée pencher la balance du côté des fondements.
Cependant les positions lacaniennes ne visent qu’à définir un sujet ;
elles ramènent moins celui-ci au fondement qu’elles ne rappellent que le
fondement, ici, n’est autre que le sujet. Alors que Heidegger voit dans l’hypokeimenon
grec la vérité ontologique du subjectum cartésien, Lacan ramène le
fondement ontologique du cogito à la causalité matérielle du
signifiant comme tel. Inversion dont ne semble pas s’apercevoir Joël
Sipos. Celui-ci affirme, péremptoire: “La question de la causalité
matérielle nous reconduit d’Aristote à Heidegger vers un fondement
de l’être ". Mais rien ne prouve que la lecture lacanienne d’Aristote
implique une telle reconduction. Ce qui est recherché à travers Aristote,
en vue d’une rénovation du cogito, ce n’est pas un fondement de l’être, ou
la vérité de l’être, mais une causalité subjective et la vérité comme
cause. Que Lacan utilise la conceptualité heideggerienne, analogiquement,
ne signifie pas forcément un “choix pour la réflexion” qui reviendrait à
une “soumission au topos de la métaphysique et de son dépassement”. On
peut relever maints exemples de ce parti-pris dans le texte de Sipos.
Comme suite aux impasses de la logique et de tout métalangage, on rappelle
très justement que “la science selon Lacan, dans son discours, forclôt en
effet ce dont la psychanalyse fait la cause de son discours : le véritable
sujet”. Mais plus loin on assène que “ce qui se perd du côté de la
position de Freud [son scientisme, en l’occurrence] se regagne vers
Heidegger”. Et donc, nécessairement, “Lacan n’aurait pas quitté ses
lunettes heideggeriennes”. Reconnaissant finalement une “bifurcation”
importante, dans la thèse selon laquelle seul l’inconscient pourrait dire
“le vrai sur le vrai” quand la logique et la science y échouent ;
admettant la spécificité de la position lacanienne eu égard à la référence
heideggerienne, l’auteur n’en reste pas moins sceptique : “Si la
psychanalyse dit la “vérité du sujet de la science”, cette position
est-elle indemne de toute connivence avec la scène représentative
du sujet de la métaphysique (le cogito)”? Il considère plutôt que cette position
d’une vérité excessive au savoir est “constitutionnellement organisée par
le ‘sujet de la métaphysique’”. Il oublie sans doute que le savoir a une
positivité propre dans les textes ultérieurs de Lacan et que le clivage
vérité/savoir, avec l’accent sur la vérité, n’est pas tout Lacan.
Ainsi l’hypothèse d’une suture opérée par la psychanalyse (le sujet
freudien) des champs de la métaphysique (le cogito) et de la science (logico-mathématique)
s’effondre au profit d’un funeste et banal retour à la métaphysique.
Prenons acte du fait que priorité est donnée à Heidegger, puisque la
mention du “sujet de la métaphysique” reçoit de lui son attestation, et de
lui seul. La pertinence conceptuelle de ce que Heidegger nomme la
“métaphysique” et son “sujet” irait donc de soi. On pourrait donc en faire
un argument ultime pour discréditer le sujet de la psychanalyse (selon
Lacan), avec lequel il serait en connivence.
Résumons cette argumentation voulant
établir une similitude et une bifurcation, mais sans “révolution”
véritable, entre Lacan et Heidegger. Pour cela il faut distinguer trois
topos ou trois niveaux de discours : 1° le sujet de la science, ou cogito,
équivalent aussi au “sujet métaphysique” stigmatisé par Heidegger ; 2° la
science proprement dite, produisant du savoir, et l’impossible suture
tentée par la logique (ce qui équivaut à l’objectivation de l’étant et au
faux semblant chez Heidegger) ; 3° enfin la “vérité du sujet de la
science” énoncée par l’inconscient (soit le dépassement du sujet
métaphysique et la vérité de l’être pour Heidegger). La question étant de
reconnaître, ou non, la spécificité du troisième terme. Ce qui est
difficile en raison du parallélisme lui-même qui rabat a priori Lacan sur
Heidegger et l’inconscient sur l’être. Cependant Sipos relève une autre
topographie que celle du cogito cartésien,
à l’œuvre chez Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse (1963/64), et une autre analogie
par conséquent : Hegel et l’aliénation du sujet par l’Autre. De la
première (cartésienne) à la seconde (hégélienne) on passe par un mouvement
de “spirale”. Mais si la référence heideggerienne n’apparaît plus, la
spirale fait que le “topos de la vérité” est désormais à la fois le Dieu
cartésien et l’Autre hégélien. Lacan propose alors une théorie de la
vérité fondée sur une théorie de l’énonciation compatible avec la
spécificité inconsciente, puis “cette théorie s’intercale en tiers, entre
la traversée du Dieu trompeur cartésien et l’ancrage dans l’excentrement
aliéné de la vérité hégélienne.”. Ce que conteste alors l’auteur, c’est la
validité de cette théorie de la vérité comme résultat d’une simple torsion
entre Descartes et Hegel, et la possibilité de résoudre les paradoxes
logiques à partir du vel aliénant. Il faut, selon Sipos, rétablir la
continuité philosophique de Descartes à Hegel à partir de la théorie
sujet-prédicat incarnée par Leibniz.
Pour terminer ce point, notons un
autre aspect lié à l’utilisation par Lacan de la logique symbolique.
Celle-ci est fondée, par Russell notamment, sur le rejet du rapport
d’inclusion qui relie les prédicats au sujet, au profit de relations
externes entre les termes. L’intérêt de Lacan pour cette logique le met-il
à l’abri de toute rechute métaphysique, étant donné son lien étroit avec
la conceptualité hégélienne ? Certainement pas, répond Joël Sipos, qui
demande : “Est-il possible de soutenir qu’une théorie du langage (théorie
de l’énonciation) présentée dans les termes de l’aliénation subjective,
vienne répondre (avec la prétention de les résoudre) aux paradoxes mis à
jour par la logique symbolique ?”. Seule la “suture” opérée depuis un
autre sujet, le sujet psychanalytique, pourrait nous sortir de ce cercle.
Mais le principe de la suture, selon lequel “la vérité de l’inconscient
surcode par avance toutes les autres vérités” nous ramène à la scène du
sujet de la métaphysique, comme dans “La science et la vérité”.
Il nous reste à examiner rapidement
un troisième topos: après ou plutôt en plus de la suture et de la spirale,
s’imposent à partir de La logique du fantasme (66-67) la figure de
la lettre et le “leurre logique”. Nous ne quittons pas le
cogito cartésien pour autant : “Lacan installe la lecture du “je pense,
donc je suis” comme épure de la structure du fantasme par l’isolement de
son “écriture logique””. Selon Joël Sipos, il faut enchasser ici deux
propositions : “P1 : le fantasme se structure par le sujet cartésien ; P2
: le fantasme structure le “sujet freudien”. L’ordre de cette
articulation qui place P1 en premier nous renvoie à nouveau à la scène de
la métaphysique. Mais alors comment se spécifie le domaine de la lettre et
pourquoi parler de “leurre logique” ? Il s’agit donc de “logique du
fantasme”, soit du rapport de l’objet (a) et de la répétition. C’est
l’identité numérique, marquée du 1 algébrique, qui se trouve d’abord (re)produit
par la répétition : “rétroactivement, dans tout acte pourra se lire une
répétition où s’articulent mêmeté et différence. (...) L’objet (a) à
l’inverse présentifie, représente le sujet, le même du sujet, dans les
formes rencontrées dans la cure psychanalytique de l’“objet partiel””.
Entre le 1 de la répétition et l’objet (a) ne peut s’établir qu’un
rapport “anharmonique” entre des entités incommensurables. “L’objet (a)
comme “valeur de jouissance” est ainsi reporté, sous une forme négative,
dans le champ de la “vérité numérique”. Le “sujet” inscrit par là même sa
jouissance première dans l’“Autre” de la symbolisation”. On comprend alors
que “la lettre, dans son statut épistémologique au regard de la
logique, aurait à soutenir, ou même plus, à articuler une logique du
sujet”. Mais quelle logique Lacan emprunte-il enfin? La logique
plurivalente ? La logique intuitionniste ? En réalité Lacan n’a besoin que
de la logique des contraires aristotélicienne, à condition de la
transcrire dans le sujet cartésien : dès lors la structure logique du
sujet n’est autre que le sujet freudien, spécialement comme il apparaît
dans la structure du fantasme, notée “$ ◊ a” (S barré poinçon
petit a). Mais si l’on peut fournir une structure logique du sujet,
notamment dans le fantasme où elle se manifeste dans sa dimension
freudienne, celle-ci ne s’écrit visiblement que sur la scène du sujet de
la métaphysique (le cogito).
Au bout du compte, Sipos rappelle combien
selon lui l’ontologie (malgré les dénégations de Lacan) reste prégnante
dans le sujet de la psychanalyse fondé sur le cogito. L’opinion de
l’auteur peut contenir dans ces deux formules critiques : “En dehors du
cogito, il n’y a pas vraiment de cohérence du “sujet” chez Lacan” ; et :
“A notre avis, l’atopie freudienne est ici sacrifiée”. Mais on n’en
apprend pas plus sur la véritable atopie de l’inconscient freudien.
L’auteur souligne simplement pour finir “les inconvénients du sujet :
l’impossibilité qu’il y aurait à particulariser par son intermédiaire un
individu”. Il est à craindre que, sous ce mot de “particularisation”, l’on
ne fasse intervenir les concepts psychologiques les plus vagues et les
plus éculés. Quant à savoir ce qu’est un “individu”, ce n’est pas ce
livre qui peut nous le dire. En effet tout y est fait, tout y est dit pour
que nous prenions acte d’un Lacan victime d’une stratégie ambiguë le
maintenant essentiellement complice de la métaphysique et de son
sujet. Est niée l’existence de toute posture théorique individuale
qui reposerait sur la possibilité d’utiliser des références,
philosophiques ou autres, sans être immédiatement soupçonné de leur devoir
l’essentiel. C’est toujours la même obsession du tout-philosophique, le
même principe de “philosophie suffisante” que nous n’avons pas fini de
traquer, comme ici dans ces commentaires sur Lacan. Commentaires dont le
“niveau” philosophique n’est d’ailleurs pas en cause ; sans doute est-il
même d’autant plus excellent que ce type de lectures s’enferre dans son
objet au point de s’étouffer avec lui, cherchant à y réduire le moindre
sursaut de vitalité. Par contre, on attend vainement les propositions de
l’auteur, sa théorie “non-métaphysique” du sujet ou de l’individu...
Craignons un peu que derrière cette critique de Lacan, ne pointent les
lourds lieux communs de la psychologie philosophique (simplement adaptés
aux requisits freudiens) auxquels nous ont habitués les psychanalystes
français “anti-lacaniens”, bien obligés de donner le change d’une manière
ou d’une autre. Redoutons que cette critique de “Lacan et Descartes” ne
cache finalement quelque cartésianisme honteux. S’agissant de
“particulariser un individu”, selon le souhait final de l’auteur, on se
demande bien ce que signifie un tel redoublement : qui particularise ? qui
individualise ? Particulariser l’individu, en deça du sujet, a
toujours été le fait de la clinique psychiatrique, cartésienne et
instrumentale : on n’y parvient qu’en réduisant le symptôme
subjectif au signe “particulier”. Individualiser le
particulier, en revanche, est une pratique à conquérir, tant au plan
clinique que théorique : la pensée, philosophique surtout, n’a jamais su
ce qu’était l’individu ou l’Un individual, elle l’a toujours honteusement
refoulé et tenu à l’écart.