- Titre : Compte-rendu d’un ouvrage de Henri Ey :
Hallucinations et délires
- Auteur : Jacques Lacan
- Source : Évolution
Psychiatrique 1935, fascicule n° 1, pp. 87-91
-
Un assez vaste public n’est pas sans soupçonner
qu’en France le peu d’ampleur des cercles où se poursuit la recherche
psychiatrique vivante, ne peut être seulement rapporté aux nécessités
propédeutiques et à l’ésotérisme technique, légitimés par les exigences
d’un ordre nouveau de la connaissance. Il s’agit là au contraire d’un
trait trop singulier par rapport à l’activité manifestée dans d’autres
pays pour qu’on n’en cherche pas la cause dans des contingences
culturelles et sociales d’ailleurs assez claires, faute de quoi il
faudrait le promouvoir à la dignité d’un phénomène positif : à savoir et
en termes propres une pénurie d’inspiration. Le public se convaincra
qu’il n’est rien de tel, en prenant contact par ce petit livre, fait à
son usage, avec un esprit dont la production, fragmentée dans des
articles et des collaborations, ne laissait jusqu’ici connaître qu’aux
seuls initiés son importance et son originalité.
Henri Ey n’a pas voulu donner ici un résumé de ses
recherches sur l’hallucination. L’immensité et l’hétérogénéité de ce
problème lui ont imposé un programme méthodique d’investigation et
d’exposition dont le développement dans ses travaux antérieurs s’est
poursuivi avec une rare cohérence. L’ensemble est loin d’en être achevé.
Ce nouveau travail n’en est qu’un moment, mais tant pour la méthode de
recherche que pour les fondements théoriques adoptés par l’auteur dans
le champ déjà parcouru, il a une valeur exemplaire. C’est que les
phénomènes hallucinatoires ici étudiés réalisent par leurs propriétés un
véritable cas de démonstration pour la pensée de l’auteur. Ce sont en
effet les hallucinations psycho-motrices, isolées par Seglas en
1888.
Avant le travail que nous analysons, il est
remarquable de constater avec Henri Ey et conformément à l’observation
liminaire que nous a inspirée cette analyse, que « l’histoire des idées
sur les hallucinations psychomotrices, commence et s’arrête à Seglas ».
Ce n’est pas dire qu’elle a stagné dans une stéréotypie professorale :
l’évolution profondément subversive des théories de Seglas nous montre
au contraire la merveille d’un esprit qui non seulement a su « voir le
fait nouveau » (ce qui n’aurait pu être sans une (88)première
élaboration théorique), mais qui, dans le commerce de prédilection qu’il
entretient avec l’objet de sa découverte, remanie par étapes et presque
malgré soi le cadre mental où il l’a d’abord aperçu. Nous touchons là un
bel exemple de cette transmutation réciproque de l’objet et de la pensée
que l’histoire des sciences nous montre être identique au progrès même
de la connaissance.
H. Ey nous montre d’abord ces étapes de la pensée
de Seglas. Elle aboutit dans un article avec Barat en 1913 et dans une
conférence en 1914 à une forme achevée, où H. Ey reconnaît tout
l’essentiel de sa propre position et dont son travail ne veut être que
le développement. Cette filiation reçoit ici la sanction du Maître
lui-même qui, depuis lors enfermé dans la retraite, en est sorti pour
préfacer généreusement ce livre.
La substance de celui-ci témoigne de la valeur de
cette connaissance historique des notions, où Ey aime à s’attacher.
Cette connaissance féconde en toute science, l’est plus encore en
psychiatrie. Il serait vain qu’on veuille lui opposer la réalité
clinique qu’elle sert à connaître, ou, pire encore, les entreprises
primaires et brouillonnes qui passent en psychiatrie pour des recherches
expérimentales, peut-être parce qu’y florissent en grand nombre ceux qui
dans n’importe quelle discipline expérimentale authentique seraient
relégués au rang de goujats de laboratoire.
L’hallucination psycho-motrice permet de poser avec
un relief spécial et aussi de résoudre avec une certitude particulière
le problème que H. Ey a mis au centre de ses travaux sur
l’hallucination : l’hallucination est-elle le parasite qui désorganise
la vie mentale, – l’automatisme de basse échelle qui, selon une
conception élémentaire comme celle de Clérambault ou très subtile comme
celle de Mourgue, simule la perception ; – est-elle, en bref, l’objet
situé dans le cerveau qui s’impose au sujet pour un objet extérieur ? Ou
bien, l’hallucination est-elle organisation de la croyance, – partie
intégrante de relations bouleversées entre l’être vivant et le monde
extérieur dont il n’achève jamais tellement l’objectivation qu’elle ne
reste soutenue par sa portée vitale ; – est-elle enfin l’affirmation de
réalité par où le sujet perturbé défend sa nouvelle objectivité ?
L’hallucination psychomotrice, en effet, parait
d’abord – et est historiquement apparue – comme renfermant en son mode
même un « facteur puissant de dédoublement de la personnalité ». D’autre
part, le caractère souvent observable, puisque moteur, de son phénomène
semblait être le garant de l’objectivité de l’automatisme supposé
causal.
Mais les contradictions d’une telle conception
apparaissent très vite et (89)non moins en fonction de la
forme propre de l’hallucination psycho-motrice.
Contradiction phénoménologique tout d’abord qui se
manifeste dans les premières classifications en faisant poser comme le
plus hallucinatoire le phénomène le plus réel (monologue – impulsions
verbales). Contradiction clinique ensuite, dont les tenants de la « pure
observation » feraient bien de méditer combien elle répond à point nommé
à une conception incohérente de l’essence du phénomène : les malades
d’une part affirment leur « dédoublement », avec d’autant plus de
conviction que le phénomène apparaît à l’observateur moins automatique
et plus chargé de signification affective, comme on le voit au début de
la plupart des phénomènes d’influence. D’autre part, quand lors d’états
terminaux ils apparaissent comme la proie des automatismes verbaux
(monologues incoercibles, glossomanie), le phénomène hallucinatoire
s’évanouit ou est remplacé par une attitude de jeu.
Dès lors le trait essentiel de l’hallucination
psychomotrice, qu’il s’agisse d’hallucination vraie ou de
pseudo-hallucination, ne doit pas être cherché dans l’automatisme, admis
comme réel sur les dires du malade, de la prétendue image kinesthésique
verbale, mais dans la perturbation du sentiment fondamental
d’intégration à la personnalité – sentiment d’automatisme et sentiment
d’influence – par où un réel mouvement, phonatoire ou synergique de la
phonation, est coloré du ton d’un phénomène vécu comme étranger ou bien
comme forcé. Quant au « puissant facteur de dédoublement de la
personnalité », il se trouve non pas dans une kinesthésie perturbée,
mais dans la structure même de la fonction du langage, dans sa
phénoménologie toujours empreinte d’une dualité, qu’il s’agisse du
commandement, de la délibération ou du récit.
Tel est le mouvement critique qui unifie les divers
chapitres où dans la première partie de l’ouvrage, H. Ey répartit les
connaissances très riches qui fondent son argumentation : Introduction
qui reproduit à sa place dialectique la critique générale sur la notion
d’automatisme en psychopathologie que les lecteurs de l’évolution
Psychiatrique ont pu lire au N° 3 de l’année 1932. – Exposé du
progrès théorique de la pensée de Seglas qui a la valeur d’une
expérience clinique privilégiée. – Rappel de la révolution scientifique
actuellement acquise quant à la psychologie de l’image, et de ses
retentissements dans la théorie du mouvement et dans celle du langage. –
Sémiologie des hallucinations psycho-motrices. – Réduction analytique de
celles-ci en phénomènes forcés et en phénomènes étrangers. – Réduction
génétique aux sentiments d’influence et d’automatisme et aux conditions
de ceux-ci.
(90)Cette première partie ne prend
pourtant toute sa portée qu’après connaissance de la seconde. Dans
celle-ci, en effet, H. Ey réintègre l’hallucination psychomotrice dans
les structures mentales et les comportements délirants dont il a montré
qu’elle ne peut être séparée. II désigne dans l’évolution même des
délires les stades électifs de son apparition et précise concrètement le
degré de relâchement et la part d’intégrité de la personnalité qui sont
exigibles pour que le phénomène se produise. Enfin, il tente de donner
une classification naturelle des types cliniques où il se rencontre, en
même temps qu’il en énumère un certain nombre de types étiologiques.
C’est à notre avis la partie la plus précieuse du
livre et nous ne pouvons qu’y renvoyer le lecteur pour qu’il profite de
la très riche expérience du malade qui s’y démontre.
Si, en effet, tout converge enfin dans ce livre
vers la réalité du malade, c’est que tout en part. « C’est en contact
des malades aliénés que nous avons pu acquérir, écrit l’auteur, quelques
idées sur les hallucinations. Si c’est là une méthode préjudiciable à la
compréhension de tels phénomènes, il est clair que, viciées dans leur
germe, toutes nos études ne signifient strictement rien. »
H. Ey sait quelles questions posent au psychologue
et au physiologiste, la nature et les conditions de l’esthésie
hallucinatoire, la valeur et le mécanisme de ses caractères
d’extériorité. C’est pour cela qu’il sait aussi qu’elles ne peuvent
résoudre le problème de la réalité hallucinatoire chez nos
malades.
II est paradoxal – et à vrai dire assez comique –
de voir ceux-là même qui se réclament de la pure clinique tenir pour
données au départ du problème de l’hallucination, précisément les
qualités psychologiques les plus mal assurées dans leur contenu et les
fonder sur les affirmations des malades, acceptées à l’état brut. Ces
prétendus cliniciens deviennent ainsi des abstracteurs de délire et sont
amenés à méconnaître une foule de traits significatifs du comportement
du malade et de l’évolution de la maladie. La seule bâtardise de
l’entité nosologique de la psychose hallucinatoire chronique (encore
utilisée actuellement dans des milieux attardés) suffirait à le
démontrer. Par le démembrement cliniquement très satisfaisant que H. Ey
donne de cette entité, il démontre qu’il n’y a pas de saine clinique
sans une saine critique de la hiérarchie des phénomènes. Pour des
raisons identiques aux conditions mêmes de la connaissance, ceux qui
prétendent méconnaître une telle critique, ne parviennent pas à s’en
passer ; ils recourent, quoi qu’ils en aient, à une certaine critique,
mais vicieuse.
(91)Pathologie de la croyance, telle est
donc l’essence des délires hallucinatoires chroniques. L’ambiguïté que
présentent tant l’esthésie que l’extériorité dans
l’hallucination psycho-motrice, en ont fait pour M. Ey un cas
particulièrement favorable à la démonstration que le caractère essentiel
de l’hallucination est la croyance à sa réalité.
La somme d’erreurs que cet ouvrage tend à dissiper
justifie son orientation polémique. Notre approbation nous en a
peut-être fait accentuer le ton dans notre analyse. C’est là une
interprétation délibérée de notre part et qui nous ôte tout droit à
chercher querelle à l’auteur en souhaitant qu’il se fût plus étendu sur
deux points positifs de son exposé. Le premier concerne le mécanisme
créateur de l’hallucination psycho-motrice : c’est la double liaison
phénoménologique qui parait s’y démontrer d’une part entre la croyance à
son extériorité et le déficit de la pensée qui se manifeste dans son
cadre, d’autre part entre la croyance à sa validité et l’émotion
sthénique qui l’accompagne. L’auteur eût peut-être mieux établi ces
liaisons s’il avait touché au problème des automatismes graphiques, à
propos desquels nous avons eu nous-mêmes l’occasion d’en être frappé. Le
second point concerne la notion que nous chérissons de la structure
mentale qui fait l’unité de chaque forme de délire chronique et
caractérise tant ses manifestations élémentaires que l’ensemble de son
comportement. Son usage systématique dans la description des différents
types de délires ici rapportés eût peut-être conduit dans la plupart
d’entre eux à dissoudre plus complètement l’hallucination psycho-motrice
dans la mentalité délirante.
Jacques-M. Lacan