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un site de Didier Moulinier |
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Il est notoire que Lacan fut d’abord lecteur de Hegel, et
ceci dès les années 1930. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les premières
critiques à l’endroit de Lacan furent pour dénoncer son “hégélianisme”, bien
que ces critiques ne parurent qu’après la publication des Ecrits,
soit en 1966. Or il est clair que non seulement Lacan n’emprunte que
certaines thèses, ou plutôt certains thèmes à Hegel, mais il ne le fait
encore qu’à travers l’enseignement hybride de Kojève, et par la médiation
d’une très profonde (et non dite) complicité avec Georges Bataille. La
découverte initiale de Lacan, dont il est redevable à la fois à Hegel,
Kojève et Bataille, est celle du sujet du désir en tant qu’un tel
sujet se repère dans l’histoire. Reconnaître la complexité,
autrement dit la triplicité de cette dette devrait nous dissuader d’affirmer
trop hâtivement l’“hégélianisme” de Lacan.
On gagnerait à tenter une lecture lacanienne de Hegel
plutôt qu’à spéculer sur le prétendu hégélianisme de Lacan, déduit d’une
lecture elle-même néo-hégélienne et non distanciée du couple lacano-hégélien.
Ce paradoxe n’est pas pour nous surprendre. Il révèle bien le cercle
vicieux, auto-interprétatif, du commentaire critique philosophique. Une
lecture lacanienne de Hegel serait d’abord une lecture non
historienne (académique, en fait) mais historique, depuis le Lacan de
la maturité ayant renouvelé la dialectique grâce à la logique du “pas-tout”.
Bien qu’il ne relève pas du tout de ces études philosophiques “sur” Lacan
dont nous montrons ici les limites, l’ouvrage de Slavoj Zizek, Le plus
sublime des hystériques : Hegel passe, mérite d’être cité pour donner
une idée justement des études lacaniennes actuelles “sur” la philosophie —
ici, Hegel — et de leur richesse aussi bien d’ailleurs philosophique
qu’analytique. L’auteur y propose une réévaluation non-kojèvienne de
l’“hégélianisme” de Lacan et même quelque chose d’assez étonnant qui serait
: le “lacanisme” de Hegel... Nous ne sommes plus dans une logique de la
conscience mais d’emblée dans la logique du signifiant, domaine de la
“performativité rétroactive”. Il faut reprendre rapidement mais à bras le
corps la théorie de la dialectique hégélienne. On a souvent noté le
caractère “performatif” du processus de connaissance chez Hegel : il n’y pas
d’autre vérité que le chemin qui mène à la vérité, le sujet apporte dans
l’objet à connaître ce qu’il est censé y trouver, etc.. En fait, il s’agit
d’un premier renversement, de la thèse à l’antithèse. Mais il y a aussi,
dans le procès de connaissance, un caractère “constatif” : c’est celui qui
apparaît dans le deuxième renversement, lequel nous fait passer de
l’antithèse à la synthèse : on s’aperçoit alors, on “constate” que ce qu’on
cherche, “on l’a déjà”, c’est “toujours déjà réalisé”. S. Zizek en déduit
alors que “le passage de la scission à la synthèse dialectique n’est en
rien une quelconque “synthétisation” des opposés, un acte productif
réconciliant les opposés, effaçant la scission ; (...) l’accent de Hegel
porte plutôt sur le fait que c’est la scission elle-même qui unit les pôles
opposés : la “synthèse” qu’on cherchait au-delà de la scission est déjà
réalisée par la scission elle-même ”. Bref c’est la scission qui
recueille les deux moments, et non la totalité ou l’Absolu. On peut en
déduire déjà une première figure du Réel, opposable en tout à la Chose en
soi kantienne, et même à l’existence supposée irréductible chez Kojève et
consorts : on voit bien que la performativité rétroactive inclut plutôt le
principe d’un hasard et d’une contingence absolus. En effet la totalité
rationnelle qu’on a dit supportée par la scission (et non par l’unité)
apparaît elle-même, en elle-même, comme scindée, comme pas-toute. Bien sûr
il y a du dit — S1 dans le langage de Lacan — qui fonde la Nécessité, mais
il dépend en lui-même d’une contingence radicale. L’identité du S1 a cette
sorte d’autoréférentialité gratuite que confère la différence absolue, soit
la différence entre lui-même et sa propre absence comptant pour la première
opposition signifiante, cette opposition faisant partie de lui-même comme
signifiant : bref, “on doit considérer comme une partie du signifiant sa
propre absence”].
L’impossible que désigne la logique du pas-tout serait l’ensemble des
signifiants sans exception, la totalité “classiquement” hégélienne. Notons
que si Lacan qualifie le réel d’impossible, ce n’est pas d’être absolument
étranger au signifiant (comme un arrière-monde impossible à dire et à
connaître), mais au contraire pour l’impossibilité faite au signifiant de
s’atteindre lui-même, de se signifier et de se compléter. Que dire également
du sujet sinon qu’il est lui-même le ratage répété de sa propre
significantisation, trouvant son statut réel dans cet impossible même ? En
même temps cette définition est la vérité du sujet hégélien, du sujet de la
dialectique : il ne s’émancipe de la substance, il n’est “autonome” que par
là, qu’au niveau où il se définit de son impossible à être — et non au
niveau de son ek-sistence. Encore un peu et la “lacanisation” de Hegel
s’achève : “La logique du processus dialectique est donc celle de l’IRS :
son point de départ imaginaire, c’est le rapport complémentaire des opposés
; puis éclate le réel de leur “antagonisme”, l’illusion de leur
complémentatrité est rompue, chaque pôle passe immédiatement dans son
contraire ; cette tension extrême se résout par la symbolisation — la
relation des opposés est posée comme différentielle, les deux pôles sont de
nouveau unis, mais sur le fond de leur manque commun”. Hegel est appelé “le
plus sublime des hystériques” par Lacan parce qu’il entame ce chemin, en
quelque sorte curatif, consistant à questionner l’Autre pour éprouver son
propre désir auprès du sien, le supposant sachant; mais le processus
dialectique lui apprend que la réponse ne se trouve pas ailleurs que dans ce
processus lui-même, lequel conduit au Savoir Absolu, signifiant la
confrontation d’un Sujet et d’un Autre également barrés. La désaliénation
que décrit Hegel n’est certes pas la capture d’un savoir ou d’un secret
dissimulé dans l’Autre, mais, conformément à la théorie de Lacan, la
séparation en l’Autre de l’Autre et de l’objet ‘a’, soit l’expérience
que l’objet manque déjà en l’Autre. Cette séparation, ce manque, ce n’est
pas autre chose que ce que Lacan appelle le “Réel”.
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