- D'après une lecture de
- Jean-Claude Milner, L'Oeuvre
claire, Paris, Seuil, 1995
Jean-Claude Milner ne voit pas dans l’œuvre de Lacan une
obscure “tentation métaphysique” (cf. Joël Sipos), bien au contraire.
D’abord, il s’agit de “faire constater, clairement, qu’il y a de la pensée
chez Lacan. De la pensée, c’est-à-dire quelque chose dont l’existence
s’impose à qui ne l’a pas pensée" (p. 8). Lacan est donc crédité d’une
pensée, disons au moins “originale” et conséquente, frayant certes aux
limites de la science, de la psychanalyse et de la philosophie. Le rapport
de la pensée-Lacan avec les champs multiples du savoir suppose une connexion
et un enchevêtrement des discours, selon ce que l’auteur appelle un
“matérialisme discursif" (p. 10) ; ce n’est donc pas surtout, comme
l’affirme le point de vue philosophique précédent, une sempiternelle
question d’“influence”, de “dépendance” ou de “retour à”. Une exigence de
“clarté”, sinon d’objectivité scientifique, doit pouvoir à partir de là se
formuler. Cela n’empêche pas que le problème du “sujet” n’y soit présent et
décelable d’emblée, du simple fait de l’existence reconnue d’une “œuvre”
lacanienne. Selon Milner, Lacan est le seul psychanalyste, après Freud, dont
les travaux constituent une “œuvre” propre à s’inscrire dans la “culture”.
Encore l’œuvre réside-t-elle dans les scripta (Les Ecrits,
puis les textes ultérieurs) plutôt que dans le Séminaire : un savoir des
plus clairs s’y livrerait, s’y transmettrait, à condition bien sûr de le
déchiffrer. Car si la vérité parle, n’oublions pas que le savoir s’écrit. Il
s’écrit sous forme de “logia”, formules et mathèmes non énigmatiques
: “non pas sténogrammes de pensées établies mais hologrammes de pensées à
venir" (p. 27). Les “logia” relèvent du “bien-dire”.
Milner décortique ce qu’il en est du “sujet de la science” en
montrant l’existence d’un “doctrinal de science” chez Lacan, plutôt qu’un
fonds métaphysique. Le doctrinal repose sur “l’équation des sujets”
proposée dans la phrase de Lacan : “le sujet sur quoi nous opérons en
psychanalyse ne peut être que le sujet de la science" (Ecrits, p.
858).. C’est que “l’axiome du sujet”, fondamental pour la psychanalyse,
énonçant : “il y a quelque sujet, distinct de toute forme d’individualité
empirique" (Milner, p. 34), serait également fondateur pour la science.
D’où, maintenant, inévitable, “l’hypothèse du sujet de la science” :
“la science moderne, en tant que science et en tant que moderne, détermine
un mode de constitution du sujet" (id.). La science suppose un sujet — on
n’a pas dit forcément “le” sujet”, philosophique ou métaphysique — mais pour
la première fois une théorie, la psychanalyse avec Lacan, se propose comme
une théorie du sujet. Cela n’implique nullement que la psychanalyse
soit une science. Mais l’existence nécessaire d’un sujet est en revanche
inséparable de ce qui spécifie aussi la psychanalyse comme praxis :
cette équation, dit Milner, “ se situe au point de passage de la praxis à la
theoria" (id.).
Lacan ne partage pas avec Freud l’idéal de la science
pour la psychanalyse ; encore moins considère-t-il celle-ci comme la
science idéale (détermination opportuniste et imaginaire). La
psychanalyse ne peut pas être “une” science puisqu’elle fait avec — en
théorie et en pratique — ce que la science nécessairement forclot : son
propre sujet, soit sa condition d’existence et de validité. Cependant il
revient à la psychanalyse, toujours en théorie et en pratique, de
“construire pour la science un idéal de l’analyse" (p. 39). On ne va pas
reprendre ici la subtile articulation milnérienne, contentons-nous d’exposer
les liens attendus entre le sujet de la science et le cogito. La lecture
qu’en propose Milner est radicalement anti-heideggerienne. Ce n’est pas la
métaphysique qu’il recèle, et la vérité de l’être qu’il occulte, ce sujet
est synonyme de la modernité même et de la rupture avec l’epistémè antique.
Le sujet de Descartes est synchrone avec l’univers galiléen, donc moderne,
car il élimine justement les qualités métaphysiques : il n’est même pas
réductible à la pensée ou à la conscience, encore moins à l’être (“sum”),
mais seulement à l’évidence d’une coupure énonciatrice. Le sujet est un pur
corrélat de la science et non une réalité ; vérité-“limite” (et non
dernière) de tout savoir produit par la science. La psychanalyse y trouve sa
possibilité dans le fait que ce sujet n’est plus l’équivalent de la
conscience et peut donc devenir sujet de pensées inconscientes, si celles-ci
sont avérées (et elles le sont). Voilà donc ce qui établit le “doctrinal de
science”, mis en évidence par Lacan, à définir comme “la conjonction
de propositions sur la science et de propositions sur le sujet" (p. 42), le
tout résumé dans l’expression même de “sujet de la science”.
Les raisons historiques et épistémologiques de ce concept
rarement reconnu comme tel, ainsi que sa connexion avec le champ de la
psychanalyse, sont remarquablement exposées par Milner. L’“équation des
sujets” énoncée plus haut doit s’entendre ainsi : “Le sujet que requiert la
psychanalyse — en tant qu’elle interprète — est le sujet que requiert la
science en tant qu’elle se constitue par une coupure majeure" (p. 91).
“Coupure majeure” signifie l’existence d’un repère absolu, qui est justement
pour Descartes et pour Lacan le “sujet” — le sujet du signifiant (atopique
en tant que tel) au sens où il n’y a de sujet que d’un signifiant. Il suffit
pour cela de réécrire le cogito comme une chaîne : je pense “donc je suis”.
Milner à ce sujet rappelle que le signifiant est “intrinsèquement
mathématique”, et donc que le sujet du signifiant est bien celui de la
science mathématisée. Il faut donc bien s’entendre sur le contenu et les
implications du doctrinal de science, et pour cela il faut distinguer, selon
Milner, deux “classicismes lacaniens”, et enfin leur décomposition.
Le premier repose essentiellement sur les textes des
Ecrits, et on en trouve des prolongements variés dans les célèbres
Cahiers pour l’analyse des années 1960. On y voit affirmé le doctrinal
de science comprenant l’hypothèse du sujet de la science ; une extension de
la notion de mathématisation à des éléments non quantitatifs, en
l’occurrence le langage ; la thèse de l’inconscient “structuré comme un
langage”, ce point découlant du précédent ; enfin la congruence de cette
“conjoncture hyperstructurale” (transcendantalisme du signifiant) avec
l’émergence du sujet, ce dernier point faisant boucle avec le premier.
Le second “classicisme” correspond aux textes parus après
1966 et, bien sûr, s’appuie sur les séminaires tenus parallèlement. Lacan se
sert de plus en plus de la logique mathématique ; or, nous dit Milner,
celle-ci et le doctrinal de science sont finalement incompatibles. Si l’on
examine l’“Instance de la lettre dans l’inconscient” par exemple, l’on
s’aperçoit que le statut donné à la Lettre reste ambigu, et dans un rapport
de corrélation avec celui du signifiant ; cette théorie du signifiant relève
d’un “galiléisme étendu”, selon l’auteur, ayant justement marqué le premier
classicisme. Le second, au contraire, présente une théorie autonome de la
Lettre, tire les conséquences de cette thèse selon laquelle la
mathématisation est une littéralisation. La référence majeure de Lacan est
ici le bourbakisme et Lacan forge — surtout à partir de 1972, dans le texte
“L’Etourdit” et le Séminaire Encore — la notion clef de “mathème”.
On peut définir le mathème comme un “atome de savoir” dont la
première vertu serait la transmissibilité. Cela voudrait dire que la
science n’a plus besoin de “maîtres”, au sens de l’épistémè antique,
pour assurer sa transmission : des “professeurs” suffisent. Le professeur et
la lettre partagent cette caractéristique d’être éminemment déplaçables. Ce
n’est pas le cas du signifiant, lié dans sa relation systémique avec un
autre signifiant. Le signifiant représente (un sujet) tandis que la lettre
transmet ou supporte (un savoir). Si elle transmet, cela veut dire encore
que “la lettre radicalement est effet de discours" (Lacan, Encore, p.
36). La théorie lacanienne des quatre discours est bien une des premières
élaborations à partir de l’efficience de la lettre (les lettres sont : S1 :
le maître, S2 : le savoir ; $ : le sujet ou la question; ‘a’ : le
plus-de-jouir). Mais le véritable mathème de la psychanalyse, le plus épuré,
est celui que transcrit les formules de la sexuation, qui voient s’affronter
les structures du Tout (masculin) et du pas-tout (féminin). Il faut bien
spécifier le mathème, disons même l’essence du mathématique, comme étant un
pur calcul opéré sur des lettres et non une déduction ou un enchaînement de
raisons (logos). C’est dire que le logicisme, notamment de Russell, n’est
pas épargné par Lacan : toute l’originalité, tout le déplacement opéré par
ce dernier tient d’ailleurs à une réécriture de certains quanteurs.
Il existe une version topologique du mathème, comme le “Cross-cap”, qui
parvient à figurer l’impossible et à imaginariser l’inconciliable : en
l’occurrence une rondelle sur un bande
de Mœbius. La topologie rejoint
l’écriture du mathème. “Lacan retient dans ces lettres
ce qu’elles articulent de suspensif, c’est-à-dire d’impossible : l’infini
comme inaccessible, la théorie du nombre comme traversée par la faille
incessante du zéro, la topologie comme théorie d’un “n’espace” arrachant la
géométrie à toute esthétique transcendantale" (Milner, p. 132). Plus
généralement, le principe d’une littéralisation du savoir permet à Lacan
d’élaborer une théorie de la “coupure”: la coupure comme “impossible
littéral” (il se produit une coupure lorsque quelque chose n’est plus
possible dans le monde). D’où la définition par Lacan des mathématiques
comme science du réel, et la définition non moins connue du réel comme
l’impossible. Milner qualifie cette conception des mathématiques d’“hyperbourbakiste”,
tout comme il avait repéré une hypothèse “hyperstructurale” dans le
structuralisme du premier classicisme. On se rappelle qu’elle concernait au
premier chef la position d’un sujet: le sujet de la science comme pilier du
doctrinal de science, interprété comme sujet du signifiant. Qu’en est-il
dans le second classicisme, qui repose désormais sur la lettre et non plus
sur le signifiant ?
Et tout d’abord, s’il est des lettres qui comptent,
désormais, ce sont bien R, S, I, à prendre pour autre chose que les simples
“abréviations” de Réel, Symbolique et Imaginaire. Il faut comprendre que ces
lettres, en tant que telles, tiennent ensemble en
constituant les trois ronds du nœud
borroméen. Or ce nœud, selon Lacan, est “le meilleur support que nous
puissions donner de ce par quoi procède le langage mathématique";
“il suffit qu’une [lettre] ne tienne pas pour que toutes les
autres (...) se dispersent" (Lacan, Encore, p. 116). Et donc, comme
l’écrit Milner, “le mathématique, disjoint de la déductivité, consiste en un
littéral pur" (p. 141) qui rejoint au plan topologique un “littoral” pur
(comme pour la lettre, il suffit qu’un rond ne tienne pas pour que
l’ensemble se défasse). Si R, S et I représentent chacune un rond
du nœud borroméen, et si elles sont par définition
inséparables, quelle approche allons-nous avoir du “sujet”, du “sujet de la
science” et de l’“équation des sujets” ? Rappelons les prémisses : primo, la
psychanalyse opère sur un sujet ; secondo, ce dernier se révèle identique au
sujet de la science, soit le sujet du signifiant. Mais dans le séminaire XX
(Encore), Lacan semble tirer tout cela au clair : “Mon hypothèse,
c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même que ce que
j’appelle le sujet d’un signifiant" (Encore, p. 129). Il a beau être
le même, Lacan n’en emploie pas moins deux termes pour le désigner :
individu et sujet. Milner précise : “Il n’y a pas deux sujets qui ne font
qu’un, mais un seul sujet et un individu qui, radicalement distinct du
sujet, coïncide avec lui. Dire cela, c’est dire que la distinction est
irréductible et qu’être le même signifie être l’Autre" (p. 143). On ne peut
plus alors parler d’une “équation des sujets”, mais bien plutôt de
coïncidence ou de rencontre — principe même de la lettre comme du
nœud borroméen.
Sans doute peut-on avec Milner associer au S du symbolique le
signifiant en question, au I de l’imaginaire l’individu biologique (et ses
pulsions), enfin au R du réel le sujet. Le sujet serait déterminé par le
réel, ou plutôt serait celui-ci en tant que vide, ek-sistence, pure
temporalité... Mais alors il faudrait plutôt parler d’une “coïncidence à
trois”, et l’expression stricte “sujet du signifiant”, dont Milner nous dit
qu’elle reste valable tout le long du second classicisme, ferait long feu et
serait contraire au borroméisme. Sauf si l’on associe
prioritairement, comme semble le faire Milner, “sujet” et “signifiant”, d’où
se fabrique le “lit” de l’individu concret, corporel, psychique,
intelligent, etc. Mais le signifiant prendrait alors une tournure très
spéciale... Milner ajoute d’ailleurs que ce signifiant n’est plus, dans le
Séminaire XX, identifiable à la pensée : Lacan articule un peu partout, à
cette époque, que l’inconscient ne pense pas, car “l’homme pense avec son
âme, c’est-à-dire que l’homme pense avec la pensée d’Aristote" (Encore,
p. 100) ; en d’autres termes une pensée déjà qualifiée, logicisée, etc.
Lacan préfère dire que l’inconscient “travaille”. “Le ça parle et
lalangue (en un seul mot), qui n’est que la forme substantivisée du ça
parle, absorbent le ça pense. Descartes inutile et incertain"
(Milner, p. 145). Serait-ce vers Platon que Lacan ferait signe ? Ce
signifiant, qui n’est plus un signifiant de la pensée (premier classicisme)
mais un signifiant de la lettre ou de lalangue (deuxième classicisme), donc
à définir du mathème, n’est-il pas plus proche des Idées platoniciennes que
des intuitions cartésiennes ? De toute façon rien n’est réglé concernant la
définition du sujet qui paraît, dans
ce nœud borroméen, nous imposer une série de
redoublements. Par exemple le sujet se laisse bien littéraliser en R,
mais il peut aussi désigner les trois lettres réunies, “R.S.I.”, que Lacan
appelait son “nom propre” sans doute pour quelque raison : dans ce cas, du
reste, comme effet de consistance, il est plutôt en “I”! Tout comme il peut
aussi désigner le quatrième rond du “nœud à quatre” envisagé par Lacan, mais
dont Milner ne dit rien, ce “sinthome” dont nous reparlerons bientôt,
et où il redevient plutôt “S”. Peu importe, au fond, la validité théorique
de ces redoublements ; le plus notable est qu’ils s’enchaînent et se
provoquent les uns les autres à l’infini, et qu’au bout du compte la figure
de la duplicité, en guise de sujet, émerge tel le mot “fin” d’une
théorie lacanienne qui n’en finit pas de finir. On savait le sujet lacanien
“divisé”, en réalité il y aura toujours eu deux sujets.
Paradoxalement ceci est surtout vrai dans la conception borroméenne où
l’instance trinitaire a pour effet de redoubler la division elle-même : en
effet c’est au moment où les trois dimensions du sujet remplacent
explicitement l’ancienne dualité moi/sujet que le sujet se trouve pris à la
fois dans le nœud trinitaire et hors de lui, comme le nœud
lui-même. N’allons donc pas nous imaginer que la théorie du sujet
n’aurait plus cours à partir des nœuds borroméens ; au contraire, si Lacan
n’éprouve plus le besoin d’en parler comme avant, c’est qu’elle s’y trouve
parfaitement réalisée.
Milner aborde ensuite la dernière phase de l’œuvre qui voit
l’éclatement du “second classicisme” en même temps que l’effondrement du
“doctrinal de science”. Outre le fait que, historiquement, “le bourbakisme
est désormais en mathématique une figure close" (Milner, p. 157), on peut
affirmer que le ver était dans le fruit dès le début de l’“ère” borroméenne
de Lacan. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Milner ne puisse
faire autrement que dater la déconstruction du mathème pratiquement à son
apogée, au moment au Lacan le définit le mieux (c’est-à-dire dans Encore
et Ou pire). Cependant n’avions-nous pas établi un rapport étroit
entre le statut de la lettre et celui du nœud ? Ce rapport n’était pas de
vraie concordance. On comprend plutôt que le nœud borroméen révèle ce qu’il
en est de la lettre, mais par-là même, rend celle-ci inopérante ou inutile
dans l’espace topologique que prétend être désormais le champ
psychanalytique. Ou pire : “le nœud ne dit quelque chose de la lettre que
parce qu’il s’en excepte" (p. 163). Mais lorsque Lacan affirme encore : “Aux
nœuds ne s’applique jusqu’à ce jour aucune formalisation mathématique" (Encore,
p. 161), faut-il comprendre qu’avec P. Soury et quelques autres il rêvait de
faire progresser ce domaine, ou bien constatait-il la contradiction ? Or
Milner, à ce sujet, est catégorique : Bourbaki est mort et “la mathématique,
si elle conserve quelque force, n’est pas littérale" (Milner, p. 164). En
réalité on ne voit pas comment le psychanalyste Lacan aurait pu renoncer à
la lettre et donc ne pas renoncer, sinon au nœud, du moins au mathème.
Garder la topologie des nœuds était possible, à condition de ne pas y mêler
la lettre. Garder la lettre était nécessaire, à condition que ce ne soit
plus celle du mathème : restent celles des poèmes, les Lettres tout court…
C’est vers Joyce qu’il se tourne alors, en élaborant la thèse du “sinthome”
qui donne lieu à une complication du nœud — jusqu’à s’y emmêler. On devrait
plutôt dire, devant l’aspect un peu dramatique de cette fin, que Lacan se
tourne enfin vers Lacan, se retrouve face à lui-même. Face à ce constat,
aussi bien : “d’un côté les nœuds taciturnes" (p. 165) comme dit Milner,
problématiques, de l’autre les calembours qui n’en finissent plus de fuser :
poématiques sans doute, énigmatiques aussi.
Une seule certitude, d’après Lacan lui-même : “le truc
analytique ne sera pas mathématique. C’est bien pourquoi le discours de
l’analyste se distingue du discours scientifique" (Encore, p. 105).
Mais le truc pourrait simplement être double : topologique et poématique.
Montrer ce que l’on ne peut dire et “bien dire” ce qui de toute façon ne
peut être dit en entier dans sa vérité : la vérité ne se dit “pas toute”,
elle se “mi-dit”. Mais en réalité pour Lacan la loi du silence serait une
contradiction : on peut toujours mi-dire, et on se doit de bien dire. La
dichotomie de Wittgenstein selon laquelle ce que l’on ne peut pas dire, il
faut le taire ou le montrer, n’est pas acceptable ; elle n’est pas
congruente, pour le moins, avec la thèse de l’inconscient, de la spaltung,
qui énonce bien que ce que l’on croit ne pas dire se dit quand même… Milner
conclut sur une indécision. Selon lui le rapport entre “c’est montré” et
“c’est écrit” n’est pas résolu. “L’aiguille s’est arrêtée entre deux
positions. Cela signifie surtout que l’œuvre de Lacan est inachevée"
(Milner, p. 171).
Est-ce une invitation à poursuivre ? Une adresse aux
psychanalystes ? C’est le moment de s’interroger sur l’“identité” du
commentateur, sur son statut de lecteur. Milner n’étant ni psychanalyste ni
philosophe, qui est-il ? Pourquoi intervient-il de la sorte ? Il le dit
lui-même, en tant qu’individu pensant et cultivé, et non en tant que
linguiste, il se devait de rappeler qu’“il y a de la pensée chez Lacan” : en
témoigner et la clarifier si possible. A moins tout simplement que, étant
donné l’importance des considérations sur la science et sur son sujet, le
point de vue de Milner ne soit tout simplement celui de l’épistémologue.
Certes un épistémologue de la lettre et de la vérité, plutôt que du nombre
et de la raison… Par ailleurs qu’est-ce que cette “pensée” que Milner
déclare trouver chez Lacan ? Si elle n’est pas un discours, mais une
pensée, et si pour lui Lacan n’a rien à voir avec le discours philosophique,
peut-on nous assurer que cette pensée n’est pas tout bonnement celle dont la
philosophie nous parle, la pensée philosophique ? Nous aurions même droit,
en prime, à l’opposition indécise entre science et poésie, dont se repaît
tacitement la philosophie. Il n’est pas jusqu’au souci du rappel, de la
prévention, et bien sûr de la clarification qui ne soit d’essence
philosophique. C’est d’abord sur la question de la science que nous aurions
à en rajouter. Pour Milner, philosophie, science et psychanalyse ne sont pas
synchrones, et la psychanalyse “dépasse” d’une tête (au sens sportif du
terme) les deux autres. Mais sa propre conception de la science, comme
science du contingent, n’est pas assez puissante pour qu’elle puisse se
passer des deux autres ; entendons par là que ces trois disciplines forment
un ensemble, ne se situent et même n’existent que les unes par rapport aux
autres, en quelque sorte “borroméennement”.
Enfin, si entre les bouts de ficelles et les jeux de mots
subsiste une aporie, selon nous la question du sujet (comme abandonnée par
Milner à la fin du livre) n’est pas davantage résolue. Il est peu problable
qu’une éthique du bien-dire se passe d’une instance quelconque du sujet ; on
sait par ailleurs que la topologie l’inclut dans le borroméen, même si on ne
sait pas trop “où” exactement. Alors, est-ce à dire que ce sujet déchu a des
racines plus profondes que la science moderne ? C’est pourtant assez simple
: si le nœud n’a pas évacué le sujet, bien qu’il participe de la
déconstruction du mathème et du doctrinal de science, c’est que ce sujet
n’est plus le sujet de la science. Mais alors pointe un soupçon : l’a-il
jamais été ? N’avons-nous pas affaire depuis le début à un sujet plus vieux,
plus profond, qui serait tout simplement le sujet-de-la-philosophie sous sa
forme la plus visible, la plus récurrente, obsessionnelle même : le
sujet-de-l’éthique ? C’est au point que l’on peut se demander,
rétrospectivement, si le sujet rencontré dans la théorie lacanienne
“classique” est bien ce corrélat, cette limite infinie qui caractérise le
sujet de la science moderne. C'est pourquoi une théorie concurrente,
ultra-philosophique cette fois et d'inspiration platonicienne (Alain Badiou),
devait émerger, concevant le sujet comme une occurrence finie qui ne
possibilise pas l’événement mais que l’événement, au contraire, rend
possible.