D'après
une lecture de :
- Jean Allouch, “Freud
déplacé” in Littoral, 14, novembre 1984
- Philippe Julien, “Lacan,
Freud : une rencontre manquée”, in Littoral,
op. cit
- Philippe Julien, Le
retour à Freud de Jacques Lacan, Toulouse, Erès/littoral, 1984
Lacan a nommé, s’il ne l’a pas inventé, le “champ freudien”.
Car le nom même de Freud ne se réfère pas à une nouvelle discipline ou à une
nouvelle science, mais à un “champ”, un espace, une “chose” dit aussi Lacan.
Freud aurait frayé un nouvel espace d’investigation et de théorisation,
rempli diversement par les psychanalystes des première et deuxième
générations. Or il revient à celui qui nomma le champ pour la première fois
d’avoir fondé, non seulement une théorie, mais une Ecole qualifiée de
“freudienne”, bien qu’elle soit tout entière rattachée au nom de Lacan.
Cette Ecole, en tant qu’Ecole, ne confond pas le “champ” avec une doctrine
ou un dogme, comme le fait l’”International Psychanalytic Association” ;
elle ne cherche pas à définir la psychanalyse freudienne comme une science
mais comme une théorie. Plus précisément la “psychanalyse” désigne une
méthode et l’ensemble des théories qui peuvent se réclamer du “champ”
freudien ; mais elle n’est pas le champ elle-même qui doit rester vide de
tout présupposé autre que l’énonciation ou le désir initial de son
fondateur. Ceux qui rassemblent des énoncés freudiens en dogme interdisent
ou découragent seulement l’accès au texte de Freud ; c’est à cette source
vive que Lacan veut “faire retour” quitte à malmener les idées que l’on
croyait reçues…
Lacan a choqué les “freudiens” orthodoxes. Il faut dire que
la méthode est singulière : elle consiste à innover au moment où l’on
prétend “faire retour” ! Cela ne se comprend que parce que ce retour est
d’abord un déplacement : le retour à Freud n’a pas d’autre but que de
déplacer Freud, et d’autre part le déplacement doit permettre un retour
c’est-à-dire une relecture. Lacan innove en ce sens majeur qu’il
apporte un nouveau paradigme, ou plutôt il apporte son paradigme à la
psychanalyse : le ternaire R.S.I.. Désormais celui-ci est posé comme
premier ; il déplace les anciennes dualités freudiennes et jusqu’au modèle
tout entier du conflit. La circonstance de cette découverte est un état de
crise de la psychanalyse, diagnostiqué par Lacan avec la question du
narcissisme. Selon lui ce phénomène reste une terra incognita
tant que la science freudienne ne le rapporte pas aux psychoses pour y
trouver son modèle explicatif : c’est ce que fait Lacan avec le fameux
“stade du miroir”. Si Lacan peut déplacer Freud, s’il peut opérer une
véritable substitution métonymique, c’est par rapport à un problème précis
auquel tous deux accordent une place déterminante, en l’occurrence la
paranoïa en tant que le narcissisme y est impliqué. Freud y voit la “névrose
narcissique” de base, tandis que Lacan déplace le problème sur la question
des psychoses. Il s’agit pour ce dernier de radicaliser la “fonction à la
fois structurante et aliénante de l’image" (Allouch, p. 9) et d’établir la
consistance véritable de l’imaginaire. Alors seulement Lacan pourra en 1953
distinguer R.S.I. comme irréductibles entre eux, tout en les nouant
ensemble. Le nouage subjectif des trois dimensions lacaniennes que sont
l’imaginaire, le symbolique et le réel constitue selon Jean Allouch un
changement de paradigme par rapport à ce qui faisait paradigme
antérieurement pour la psychanalyse : les “cas” freudiens eux-mêmes, chacun
des cas présentés par Freud. Importance épistémologique du “cas”, qui
spécifiait la psychanalyse par rapport à la médecine d’un côté, par rapport
à la philosophie de l’autre. Qu’il y ait du neuf en psychanalyse avec Lacan,
que celui-ci puisse inventer en déplaçant (“Je ne cherche pas, je trouve”,
aimait-il répéter après Picasso), voilà qui nous change des inhibitions
philosophiques habituelles et nous oriente vers la science : “Faire cas du
paradigme lacanien revient à tourner la psychanalyse vers la science là où
la métaphore du “retour à” l’inclinait vers un mode philosophique patenté"
(p. 12). Le fameux retour à Freud n’a pas le caractère inaugural qu’on lui
attribue d’habitude. D’abord Lacan déplace Freud : reprise de la question
“paranoïaque” à partir d’une nouvelle conception de l’image, puis nomination
du tenaire R.S.I.. Ensuite seulement il revient à Freud et au texte
freudien pour y emplacer son nouveau ternaire, et pour inscrire
effectivement le nouveau paradigme dans le champ entier de la psychanalyse.
Le nouveau paradigme s’impose comme le retour même à Freud, la nécessité
d’un tel retour. Selon Philippe Julien, trois affirmations en conditionnent
l’effectivité. 1° “Il ne faut pas choisir mais lire tout le texte
freudien" ("Freud, Lacan"... p. 21). Ce qui est recherché c’est une
consistance théorique, une totalité épinglée du nom même de Freud. 2°
“Il faut prendre le texte freudien comme une parole véritable” adressée aux
analystes" (id.). C’est ici que la dimension “subjective” apparaît le plus,
et elle fait corps avec le manque ou le “pas-tout” qui affecte le texte
freudien en dépit de sa totalité théorique. Lire Freud quand on est
lacanien, ou plutôt être freudien quand on s’appelle Lacan, c’est se laisser
questionner par le texte à partir de ce qu’il ne dit pas, de ce qui s’y lit
en creux. Reconnaître la dimension “subjective”, ce n’est donc pas planter
là un sujet écrivant face à un sujet lisant, c’est au contraire prendre le
texte lui-même dans sa dimension de transfert : laisser s’inscrire un autre
texte en lui. 3° “Le paradigme est à prendre comme une nomination par Lacan
de trois noms" (id.), “devenus en somme par moi, dit-il, ce que Frege
appelle nom propre" (Lacan, séminaire du 16 novembre 1976). Ce qui
caractérise un nom propre, c’est sa référence à un être ou une chose qui
n’est autre, en l’occurrence, que la “chose freudienne”, la découverte de
Freud, et donc le texte freudien lui-même. “R.S.I.” est donc le nom (propre)
de la vérité freudienne, comme tel non présent dans le texte mais lisible
absolument, pour peu que la lecture laisse dire le texte. Tel est le
sens du retour à Freud. R.S.I. n’est pas ce qui confère au texte de Freud
une unité qu’on n’aurait pas su y voir, c’est au contraire ce qui en révèle
les lacunes et les hésitations. Par ailleurs, n’allons pas croire que ces
manques seraient enfin “comblés” par l’apport lacanien — fantasme d’un
freudo-lacanisme idéologique — là où la raison de l’inconscient nous
enseigne plutôt qu’une perte irrémédiable leste tout discours et toute
théorie, et que c’est là la place et la fonction du sujet, sa “cause perdue”
: être cette cause et perte même. “Destin du psychanalyste lacanien : être
le symptôme de l’écart entre la cause de l’inconscient et tout compte rendu
de l’expérience analytique" (Ph. Julien, p. 24). Cause perdue que celle du
discours analytique … et de tout discours ! Si Lacan se déclare “freudien”,
c’est d’ailleurs moins en référence au discours freudien qu’au texte
freudien, ou encore à sa lettre — soit le matériau même qu’il
travaille, qu’il lit et qu’il déplace. Oui Lacan était “freudien”, mais
c’est pour nous engager à être “lacaniens”, autrement dit à aller de
l’avant, à ne pas nous contenter d’un “freudo-lacanisme” statique où l’on
pourrait “interpréter” Freud avec Lacan et Lacan avec Freud. Lacan n’est pas
“avec” Freud comme les philosophes croient habituellement que Lacan est
“avec” les philosophes. Admettre un freudo-lacanisme, c’est admettre
implicitement la gémélléité de la psychanalyse avec la philosophie. C’est
surtout être philosophe.
Or d’après Philippe Julien, nous sommes fatalement entrain
d’oublier le “retour à Freud” de Jacques Lacan. Ce retour étant l’acte
historique majeur de Lacan, plus rien à la mort de ce dernier ne viendrait
le soutenir. Notre affaire à nous, ce n’est plus de revenir à Freud, mais
plutôt de ne pas méconnaître Lacan et donc également son geste historique.
L’enjeu est proprement analytique, puisque le “retour” n’est pas autre chose
qu’une lecture de Freud. “Lecture” indique toujours que c’est de la “lettre”
qu’il s’agit : “prendre le texte freudien dans son ensemble comme un dire
de Freud adressé" (Julien, Le retour à Freud..., p. 15). Qui dit la
lettre dit aussi le sujet, ou plutôt qui fait parler le sujet laisse parler
la lettre : bref, il faut saisir l’énonciation de Freud à travers le
commentaire littéral. Que ce dire de Freud nous soit adressé indique qu’il a
nécessairement pour nous une valeur de vérité, autant par les réponses qu’il
apporte que par les questions qu’il suscite. D’où encore une fois la
nécessité de prendre “tout” Freud. Il ne s’agit pas de tout valider, mais
justement pour qu’il y ait du vrai il faut aussi qu’il en manque. Par
ailleurs Lacan invente la notion de “champ freudien” pour désigner justement
ce qui est pensable à partir de la découverte freudienne tout en dépassant
les idées conscientes de Freud. Lacan est freudien (et non lacanien : “C’est
à vous d’être lacaniens, si vous le voulez, moi je suis freudien" (Lacan,
“Séminaire de Caracas”, 1980, l’Ane n° 9, 1981) en ceci qu’il fait
retour à Freud, et que dans ce retour même il y a de l’hétérogène, il y a de
l’irréductible par rapport à Freud. Il faut que le retour soit manqué, peu
orthodoxe (quoique scrupuleux), et que la distinction des noms perdure pour
qu’en aucun cas le freudisme ne fasse système, dogme ou religion. Le retour
signifie qu’il y a du deux irréductible. Or en psychanalyse, l’un des termes
d’une dualité constitue toujours le symptôme de l’autre. On peut dire tout
uniment : il y a du deux, du symptôme, de la psychanalyse ! Ainsi peut-on
affirmer que Lacan est le symptôme de Freud, voire de la psychanalyse
freudienne tout entière. Cependant il est aussi psychanalyste et également
freudien : il faut donc expliquer cette différence qui n’est pas altérité
pure, mais suture. “Le retour est un double tour. Il exclut par là
premièrement la sphère de l’unique tour, et deuxièmement la spirale qui se
ne ferme pas, qui est sans suture" (Julien, p. 20). En effet il est deux
façons de prendre à contre-sens le geste lacanien et donc de l’oublier : 1°
l’imaginer comme une alliance réussie, soit une correction, un
accomplissement et un dépassement de Freud par Lacan, le second rendant en
quelque sorte inutile le premier: “telle est la position de celui pour qui
la psychanalyse aujourd’hui ce serait Lacan ou rien, puisqu’avec Lacan pour
la première fois elle ferait théorie au sens antique, c’est-à-dire sphère,
sphère qui illumine la pratique en l’incluant en elle" (id.). 2° Autre
solution, autre erreur, imaginer le travail de Lacan sur Freud comme
purement interrogateur et différant toute réponse, en enjoignant de revenir
à Freud après Lacan, malgré le lacanisme et les lacaniens,
mais grâce au dépoussièrage effectué par celui-ci. Il est facile de
reconnaître que dans le premier cas, Philippe Julien vise l’Ecole de la
Cause Freudienne (ECF) et son supposé dogmatisme, et dans le second cas les
diverses tendances ultra-libérales, soit historiennes soit philosophiques,
mais dans leur fond toujours herméneutiques puisque appelant à une glose
sans fin.