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D'après une lecture de :
Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, Le Titre de la lettre, Paris, Galilée, 1973

 

 

La “déconstruction” n’a de cesse de ramener Lacan à la philosophie, même si elle le fait en s’entourant de précautions infinies, semblant toujours prêter au discours passé au crible une part du décentrement dont elle se prévaut.  En l’occurrence le livre de J.-L. Nancy et Ph. Lacoue-Labarthe nous présente un Lacan encore largement dominé par la figure de Heidegger. Les auteurs ont choisi de “lire” “un” texte de Lacan, à savoir “L’instance de la lettre dans l’inconscient”. Pourquoi le choix d’“un texte” ? En apparence, par souci de non-allégeance à la notion d’“œuvre”, qui dénote un trop grand rapport au système et à la clôture. Or, dès les premières pages, l’on s’aperçoit que ce n’est pas tant pour réfuter l’existence d’un “système lacanien” qu’un tel choix se fait, mais plutôt parce qu’une systématicité est aussi bien repérable dans chaque texte qu’il faut lire “en tant que foyer de concentration et ins­tance de répétition de tous les autres” (p. 17). Pourquoi “ce” texte en particulier ? Un discours sur la “lettre” adressé à des étudiants de “Lettres”, prétendant à une certaine vérité, mais destiné finalement à la formation des analystes, voilà qui permet idéalement de circonscrire une “base” ou encore une fois un système philosophico-pédagogique qui sera bien entendu attribué à Lacan. Maintenant le texte se prête soit au commentaire, soit se laisse lire ou déchiffrer comme texte, et cette dualité est la condition du décentrement dont nous parlions précédemment, un a priori valable pour le Le Titre de la lettre comme pour “L’instance…” 

De quoi s’agit-il dans ce texte ? D’“un certain rapport entre la lettre et la vérité, et pour autant que le désir y est impli­qué" (p. 84). L’effet de la vérité sur le désir n’est rien d’autre qu’une “censure” ou l’obligation de passer, dans l’écriture, par le dé­filé métonymique. “Pour que tout cela soit intelligible, il faut évidemment supposer une vérité telle (si dérobée, inaccessible, interdite — et puissante dans son retrait) que non seulement elle ne se donne pas, mais que, se refusant, elle contraint à l’inscription de son refus même" (id.). Donc le rapport de la lettre et de la vérité n’est pas, contrairement aux apparences, donné par le désir qui se “vérifierait”, pourrait-on dire, dans la lettre. C’est plutôt la vérité qui se laisse désirer en ayant depuis toujours perverti (métonymie) et le désir et la lettre, les a contraint à une articulation impossible. C’est sans doute l’extrême retrait de cette vérité qui rend improbable une “science de la lettre” et inarticulable, en fait, la psychanalyse et la linguistique, Freud et Saussure. “Donc l’articulation manque” : voilà la thèse principale. Au lieu et au moment de cette ajointement, “ça brûle, et de telle sorte que de cette constitution de la science de la lettre, nous risquons de n’avoir plus à déchiffrer que la cendre" (p. 86). Ce qui manque, ou ce qui brûle (comme on voudra), c’est l’origine même de ce détournement à la fois de la linguistique par la psychanalyse et de la psychanalyse par la linguistique, détourne­ment ou entame originelle sur laquelle vient buter le commentaire, qui doit alors laisser place à une autre stratégie de lecture (car ce qui reste incompréhensible peut toujours se donner à lire ou à déchiffrer). Il y va, en dé­finitive, d’un problème de traduction, de Freud dans Saussure et de Saussure dans Freud. Or le principe de cette traduction, nous disent les auteurs, n’est autre que le Logos  à la fois comme concept (concept même de la traduction) et comme signifiant (intraduisible comme tel). C’est-à-dire tel qu’il est exactement utilisé par Heidegger, le­quel est proprement (en propre, en personne) et d’ailleurs simplement évoqué à la fin du texte, alors même que toute référence à la philosophie de Heidegger est formellement écartée par Lacan. Heidegger serait en quelque sorte le “nom” de la stratégie de Lacan dans tout ce texte, en lequel on peut voir “la machination d’une longue chaîne métonymique dont Heidegger serait le dernier nom, — et le Logos le dernier mot ou, si l’on préfère, le maître-mot." (p. 137). Autre nom par conséquent pour la traduction, pour la signifiance, mais aussi pour la “lettre” ra­menée à sa fonction pure de transmission. S’il est vrai que le mot “logos” lui-même n’est pas traduit, par Heidegger comme par Lacan, en tant que principe de la traduction, n’est-ce pas aussi parce qu’il est le plus proche signifiant métonymique de la vé­rité ? Le principe alors de toute traduction, en tant qu’il est question de la vérité, comme par exemple la traduction de Freud dans Saussure, consiste à traduire sans traduire parce que la traduction a toujours déjà fait son œuvre (la vérité aussi par conséquent), en l’occurrence a toujours déjà ouvert, entamé, le texte de Saussure par celui de Freud. Le sens de la traduction est donc perdu, mais on peut pointer l’origine (concernant Lacan, tout au moins) de son “non-sens” dans la figure de Heidegger. “Et dans le ‘texte’ lui-même, désormais, l’outre-texte, c’est-à-dire la signifiance, autorise toutes les opérations. La stratégie, dans tout son mouvement, aura donc bien abouti, parce qu’elle annule le détournement qu’elle fait de la logique symbolique, à reproduire l’idéal de la logique, c’est-à-dire de la langue transparente d’un échange universel et sans reste" (p. 140). Soit encore “la présence sans ombre du Logos lui-même désigné par Heidegger" (id.). Sans compter toute une systématicité, désormais déductible, reproduite, soit le rond formé par les tours et retours de ce détournement insensé prêté à Lacan… Mais comme les auteurs nous ont prévenus que la stratégie de Lacan était aussi nécessairement la leur, on peut voir que si ce procédé s’assimile à une spirale, une mise en abyme dans le texte de Lacan, il est d’abord un cercle dans le texte de Nancy et Lacoue-Labarthe : soutenons-le puisque au moment où ceux-ci en dévoilent le principe et l’efficace chez Lacan, ils l’utilisent à nouveau pour valider leur propre lec­ure qui, ne serait-ce que pour cette raison, n’échappe pas au commentaire. Lacan, à propos de ce livre, tout en vantant un peu ironiquement l’intelligence du propos, le jugeait essentiellement mal intentionné (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 61 ss) : il y a bien en effet une sorte de “volonté de volonté” hyper-tacticienne — peut-être non volontaire — de faire disparaître, et pas seulement de détourner, celui que l’on commente, au point que la lecture déconstructrice produit des effets qu’on peut juger contraires à ses principes (le rejet des polémiques, des oppositions simples, etc.). Cela ne se veut pas une invalidation ou une critique de Lacan, mais la preuve pratiquement administrée de son inexistence, de sa disparition sous Heidegger…

Pourtant, ce n’est pas tout : les auteurs soulignent bien que, tout à la fin du texte de Lacan, Freud lui-même est évoqué semble-il au même titre que Heidegger. En tout cas au titre de l’expérience (ou de la pra­tique analytique). Freud, ou l’expérience, fait ici autorité du simple fait de sa nomination : “comme le logos (la vérité), l’expérience (le désir) est elle-aussi (lui aussi) parfaitement intraduisible, c’est-à-dire immédiatement équivalent(e) à sa pure profération" (p. 141). L’expérience a affaire au symptôme, et l’on sait que le symptôme pour Lacan est une métaphore, “mais ce n’est pas une métaphore que de le dire” (Lacan). Qu’est-ce que cela signifie ? Simplement ceci : si par définition la vérité est dans le dire (“moi la vérité je parle”), la même formule peut se traduire : “le symptôme n’est pas une métaphore de la vérité”, car c’est la vérité qu’on y voit apparaître dans son dire, comme dire, au moins “l’éclair d’un instant" (Lacan, Ecrits, p. 520). En revanche il faut dire que le symptôme est la métaphore du désir. Inversement le désir est une métonymie, la métonymie de l’être dans le sujet. Mais si le désir est métaphorisé par le symptôme, lequel est la vérité dans son dire, on voit bien qu’“en der­nière instance, il faut référer le désir à la vérité" (p. 140). Si l’expérience est toujours commandée par le désir (de l’analyste, par exemple), alors c’est toute la pratique analytique qui doit se rallier à la thématique de la vérité, et finalement pratique et théorie analytiques ensemble doivent se couler dans une ontologie générale où il y va, certes, du désir du “sujet”, mais d’abord de la vérité de ce désir, c’est-à-dire de l’être de cet étant “sujet au désir” qu’est l’homme. On peut rajouter que si Freud apparaît ainsi comme le symptôme de Heidegger, Heidegger reste proprement la vérité de Freud (et donc, pour le moins, le désir de Lacan). On voit bien cependant qu’il n’y a pas de continuité logique de la position de Freud à celle de Heidegger, mais pour nos auteurs le paradoxe même ou la différence (de l’être et du désir, toujours) relève en dernière instance de l’ontologie. Cela semble cohérent avec la préférence accordée à la métaphore sur la métonymie, avec la référence constante à la “poésie” et le choix d’un style lui-même “poétique”. Il reste cependant à prouver que le style de Lacan soit “poétique”. Mais que dire en revanche du style de ce livre, Le titre de la lettre, n’est-il pas somme toute assez heideggerien ? Enfin “derrière” l’expérience analytique, n’oublions pas qu’il y va chez Lacan d’un Réel n’ayant aucune parenté avec l’Etre heideggerien, mais que les auteurs ont ici tendance à occulter sous le thème de la vérité. Il est vrai que ceux-ci se voient depuis un autre “réel” qu’ils appellent en dernier lieu le “texte”, et qu’ils définissent comme “ce qui ne se laisse pas comprendre dans l’éco­nomie de la vérité" (p. 149). Au bénéfice de Lacan, ils concèdent que tout discours est bien de toute façon un “texte”, mais un texte qui ne veut pas se savoir ; ou qui n’est texte qu’en tant qu’il est lisible malgré lui. C’est donc seulement par la lecture, qui est toujours relecture, etc., qu’on peut lui rendre hommage… Or tous ces procédés ne sont-ils pas eux-mêmes circulaires, finalement assez “polémiques” comme la méthode philosophique elle-même, et donc moins nouveaux qu’il n’y paraît ? Ne sont-ils pas en partie communs à la psychanalyse et à la déconstruction néo-heideggerienne ? C'est pourquoi l'on préconise une “mise en matériau” non-psychanalytique et non-philosophique des textes, infiniment plus bienveillante puisqu’elle prétend les utiliser sans devoir les modifier, les déconstruire, etc.

 

 

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