- D'après les lectures de
:
- E. Roudinesco, “Vibrant
hommage de Jacques Lacan à Martin Heidegger”, in Lacan avec les
philosophes, Paris, Albin Michel, 1990
- G. Granel, “Lacan et
Heidegger, réflexions à partir des Zollikoner Seminare”, in
Lacan avec les philosophes , Paris, Albin Michel, 1990
Si le Heidegger qu’on lisait dans les années trente grâce à
Kojève ou Koyré passait surtout pour l’anti-Bergson, celui que Jean Beaufret
introduit en France à partir de 46 (La lettre sur l’humanisme) est
anti-sartrien. La philosophie du Dasein devient une quête de la
vérité de l’être, évidemment compatible, pour Lacan, avec celle du
dévoilement du désir en termes freudiens. Lacan traduisit le texte intitulé
Logos qui était un commentaire par Heidegger du Fragment 50
d’Héraclite. Soit la phrase suivante : “L’art est
bien d’écouter, non moi, mais la raison, pour savoir dire en accord toute
chose une”. En somme le texte dit qu’il faut
laisser agir le logos, le “signifiant” selon Lacan, sans se limiter aux
intentions du locuteur. La “vérité parle”, donc, selon un slogan lacanien
bien connu. Mais on va voir que la traduction de Lacan s’apparente à un
véritable détournement de texte. Heidegger assortissait l’“écoute” véritable
du logos d’une prédilection pour la langue allemande, seule apte à nous
faire redécouvrir la vérité et le sens grecs des choses. Or Lacan, par sa
traduction, occulte complètement ce résidu idéologique nazi ; enfin
d’autres tours, comme la coupure arbitraire d’un passage important et
révélateur, montrent qu’il ne partage visiblement pas la philosophie de
l’auteur qu’il traduit. En particulier, en 53, Lacan ne peut pas partager la
conception ultra-catastrophiste de la science qui est celle de Heidegger. Il
reste qu’il est fasciné par son style, aussi torturé que le sien, et par sa
méthode de commentaire qui se pose comme une quête de la vérité, lente et
sinueuse, ruminative, à même les strates infinies du Logos. Lacan retrouve
chez ce penseur une de ses propres qualités en tant que lecteur et
commentateur de Freud, ne serait-ce que le fait de prendre au sérieux le
texte dans sa littéralité et le sentiment d’y faire “retour”.
Mais quelle différence entre le “style” de Heidegger et la
“philosophie” de Heidegger ? Aucune, bien entendu. Aussi le mimétisme
stylistique de Lacan doit-il lui-même être pris au sérieux et interrogé.
Gérard Granel écrit : “tout ce que pense Lacan se nourrit d’une violence
centrale, à laquelle son discours doit de n’être l’autre d’aucun autre ;
capable par conséquent de tout engloutir sans rien accepter, mais en
traduisant tout”. Il y va, non d’un “corps de discours”, mais de “la
fondation d’une langue, ou mieux de sa gésine”. On pourrait croire à un
procès de subjectivation issu de cette violence centrale, concernant le
sujet Lacan lui-même, mais l’auteur, quelques lignes plus loin, ramène cette
langue à un “masque analytique” auquel il faudrait associer son alter ego,
donc à la fois même et autre, le “masque existentiel” de Heidegger. Il faut
comprendre que Lacan et Heidegger sont les masques de deux principes
équivalents qui sont l’“inconscient” d’un côté et l’“existence” de l’autre.
Mais tous deux, en réalité, relèvent de l’“ek-sistence”. D’ailleurs, les
différences sont secondaires face à la considération du “jeu” lui-même qui
tient à distance, et en rapport, les deux principes. Bref on va bientôt en
déduire, sinon que Lacan est un penseur heideggerien, du moins qu’il pense
“avec” Heidegger du fait même qu’on peut les rapprocher, en raison du
“jeu” que l’on postule entre les deux pensées. S’il le faut, acceptons de
jouer le jeu un moment. Il est vrai qu’entre l’existential, sur fond de
destinal, et l’inconscient, sur fond de destin des pulsions, bien des
rapprochements s’imposent comme par exemple le thème de l’impossible oubli:
impossible que l’oubli, ou si l’on transpose, le “refoulement”, se fasse
oublier. Il y va de l’être d’un côté, du désir de l’autre. Quant à la
question de savoir “qui” est dans l’ek-sistence, qui est le Dasein,
le lecteur heideggerien de Lacan voulant intégrer celui-ci peut
répondre sans complexe : l’“homme”. Non pas, certes, en tant que “réalité”
subsistante, mais plutôt comme ek-sistence “réelle”. Mais cette nuance cache
un paradoxe, une diplomatie plus complexe du sujet où l’on peut déjà faire
apparaître les trois dimensions lacaniennes de l’imaginaire, du symbolique
et du réel. Que toute “humaine nature” subsistante apparaisse comme
imaginaire ; que la “condition” d’être parlant, au plan symbolique, ne nous
dispense pas d’y recoller, à cet imaginaire (c’est la névrose) ; enfin que
cette division du sujet humain soit tout son réel, littéralement impossible
à vivre, tout cela est bien exact d’un point de vue lacanien et peut sans
doute se transposer en langage heideggerien. Mais ce n’est pas tout : en
lui-même, le processus de division, voire de tripartition illustré ici
relève bien tout entier d’un imaginaire (schématisme ?)
ek-sistentiel qui est fondamentalement un rapport de mesure de l’homme à
lui-même. Il s’agit bien de la mesure (relative) de l’homme, et non l’homme
mesure (absolue) de toute chose, ceci dit pour distinguer massivement le
style herméneutique du style scientifique objectivant. Comme si l’enjeu
était “de reprendre son bien à toute la tradition, tant métaphysique que
scientifique, de l’Occident”. Il s’agirait au fond, pour Lacan comme pour
Heidegger, par-delà l’emprise du “sujet de la science” (cogito) comme
“corrélat essentiel de la science” et “constitution narcissique de
l’Occident”, de reprendre son bien à la philosophie, “de reconduire à sa
mesure non seulement tel homme, attaché à son mythe individuel, mais
encore l’humanité occidentale, guérie de sa névrose
cosmologique-ontologique”. Bref , c’est de l’homme qu’il
s’agit et de lui seul, en proie aux mirages de la totalité et aux vertiges
de l’existence. En somme, la seule référence du sujet, c’est l’homme
(existant), et non l’inverse comme la “modernité” nous le faisait croire ;
et la référence de l’homme, c’est sa propre différence. Ou comme le dirait
Derrida d’un mot : sa différance. A partir de cette racine commune du sujet
existential (qui apparaît de plus en plus sous les traits du sujet
philosophique, l’homme philosophant), il est certes tentant de soutenir la
gémelléité de la psychanalyse lacanienne et de l’analytique heideggerienne.
Or une réelle antinomie entre les deux théories ne manque pas
d’apparaître, révélant du coup le présupposé uniquement heideggerien
de ce type de lecture, si l’on s’avise que celle-ci mêle des considérations
sur l’origine du sujet (la subjectivation) avec d’autres relatives aux fins
de l’homme (la destination). Ce qu’on peut appeler “sujet”, avec Lacan,
c’est d’abord le fait d’être “assujetti à “la profonde fêlure” de ne
pouvoir exister dans la forme d’un tout que par une anticipation
imaginaire”. D’où l’inévitable “mythe individuel du névrosé” qui constitue
proprement l’homme comme sujet de sa névrose. La “fraternité de ce dire
avec le dire heideggerien”, selon Granel, réside dans “le noir éclat de l’être-à-la-fin”
autrement dit dans la définition du Dasein chez Heidegger comme “être-pour-la-mort”.
Or il serait fantasque d’attribuer au sujet lacanien quelque fin que ce
soit, même s’“il faut bien que, d’une certaine façon, la mort soit
imaginée”. On peut parler des “fins de l’homme”, de l’homme comme d’un “être
pour-la-mort”, mais la destinalité suppose la forme générale de la
conscience, aussi ces expressions ne peuvent-elles logiquement s’appliquer
au sujet de l’inconscient. Celui-ci ne se définit pas comme mortel
mais comme le mort, le forclos, le perdu ; il ne fonce pas vers une
mort sublimée, il fuit la catastrophe de la naissance, la détresse
infantile, en un mot le défaut de jouissance. L’écart reste donc
irrémédiable entre une philosophie de l’homme (ce qui ne veut pas dire
nécessairement une anthropologie ou un humanisme), comme celle de Heidegger,
et une théorie du Sujet comme celle de Lacan. Bien sûr il arrive à Lacan de
se “laisser aller” à philosopher, à propos de l’homme et d’autres choses,
mais ce n’est pas sans une ironie radicale ni un sens du tragique et/ou du
burlesque qu'illustre bien cet échantillon : “dans l’odeur de rat crevé qui
effleure du linge pour peu qu’on le laisse séjourner sur le rebord d’une
baignoire, ne faut-il pas repérer un signe humain essentiel ?” (J. Lacan, Le
Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 451.).
Sic.