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un site de Didier Moulinier |
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“Si nous avons suivi Lacan, écrit François Roustang, c’est
qu’il a été un prestidigitateur de génie" (Roustang, p. 12) Ainsi toute la
théorie de Lacan n’est-elle qu’une fumisterie, et puisqu’elle a prétendu à
la Vérité, une véritable tromperie. L’auteur nous explique qu’au départ,
Lacan avait réussi à ouvrir sur son dehors, sur les autres disciplines
savantes et sur le tout de la culture ; puis de cette phase d’ouverture nous
sommes passés à une phase où la théorie analytique se serait refermée sur
l’ensemble des connaissances, prétendant les dominer. Un des aspects de
cette “méchanceté” de Lacan, affectant cette fois ses proches et son Ecole,
tient à ce que “Lacan a voulu demeurer celui qui était supposé savoir" (p.
14).
Rappelons que la “supposition du savoir” est l’autre nom du transfert opéré
par l’analysant sur l’analyste à qui s’adresse sa demande, ce qui bien sûr a
pour effet immédiat d’interdire toute communication d’égal ou égal. Lacan
aurait donc fait perdurer ce lien propre à l’analyse entre sa personne et
les membres de son Ecole, à seule fin d’assurer sa maîtrise. Si l’on admet
cet argument (un peu simpliste, reconnaissons-le), il n’est pas difficile de
relever une contradiction absolue entre la volonté de maîtrise et ce qui
devrait être le désir de l’analyste, à savoir justement ne jamais être
vraiment là où l’analysant le suppose. Toute la chicane repose sur le fait
que les places respectives de l’enseignant et du psychanalyste sont
inconciliables, alors que Lacan aurait justement tenté de les confondre.
Pire il aurait tenté de valider son savoir par sa position d’analyste, ne
recevant aucune critique, n’acceptant aucun dialogue. Dans le principe,
l’argument de cette critique est fondé. Cependant il paraît fragile car
reposant sur des faits qui restent à eux-mêmes à critiquer et à interpréter.
On nous demande d’admettre, de fait, que Lacan occupait intentionnellement
et sans vergogne ces deux places pour un certain public. Mais n’était-il pas
contingent (et aussi bien inévitable) qu’une bonne partie de ce public fût
en même temps analysé par Lacan ? Concernant la “tromperie” supposée, de
deux choses l’une : ou bien Lacan savait ce qu’il disait (cela semble acquis
!) mais savait aussi, pour diverses raisons, tenir à distance son public
(son style élliptique, énigmatique, son côté maître zen) ; ou bien il
“bluffait” ou tout au moins se complaisait à entretenir la confusion et
l’équivoque, laissant croire qu’il savait. Mais on ne peut pas se contenter
de supposer la feinte ; le seul moyen de savoir est d’y aller voir et
d’étudier ce que dit Lacan.
Quoi qu’il en soit, Roustang (avec d’autres) omet de faire
une distinction capitale, qui est la véritable solution de ce problème en
quelque sorte “politique” : il faut séparer d’un côté l’Ecole de
Lacan, et de l’autre son séminaire. Ce qui se passe lors du séminaire
peut bien connaître les impasses spécifiques de la maîtrise, de l’illusion
du discours, etc. ; ce qui se produit dans l’Ecole connaît les inconvénients
majeurs mais classiques de toute institution et de toute administration,
essentiellement le centralisme. On ne peut pas confondre ces deux problèmes
en un seul qui aurait comme cause ou même comme nom principal: Lacan. Par
ailleurs on ne peut pas demander à la psychanalyse de s’enseigner et de
s’administrer comme n’importe quel savoir, c’est-à-dire dans un cadre
institutionnel classique et “républicain”, puisqu’elle n’est pas un savoir
rajouté à la somme des savoirs, ni une nouvelle matière, mais une théorie
(et une pratique) nouvelle. Une théorie qui est bien obligée de militer
pour sa cause, elle-même étant d’ailleurs sa propre cause. On ne peut guère
lui demander l’“objectivité” ! Il est bien normal qu’un psychanalyste adhère
aux thèses principales de la psychanalyse, plus précisément aux thèses
lacaniennes dans le contexte que nous décrivons. Mais Roustang pense que
“les analystes exigent de tout critique qu’il ait fait une psychanalyse.
Ainsi espèrent-ils que le cercle restera vicieux" (p. 16). Il y a bien un
“principe d’analyse suffisante” qui sous-entend que personne, en réalité, ne
peut échapper à la psychanalyse et qui conditionne effectivement la validité
des positions théoriques à l’expérience préalable de la cure ; mais nous
savons aussi que ce principe existe beaucoup plus puissamment encore
et sous des formes bien plus aliénantes dans le “sens commun” et dans
la philosophie en tant que sens commun “supérieur”.
Mais selon certains Lacan aurait aggravé encore la suffisance
habituelle de la psychanalyse en n’acceptant pas la réplique, pire en ayant
créé les conditions de son impossibilité. Mais une nouvelle fois, de quoi
parle t-on ? De ce lieu d’enseignement qu’on appelle “séminaire” ? Mais quel
enseignant ne pose-t-il pas a priori son discours comme vrai? Disons
clairement qu’un séminaire, du moins dans la tradition philosophique que
reprend ici Lacan, n’est pas un lieu de recherche collective et d’“échanges
fructueux” car il n’a pas pour vocation la recherche, justement, mais
l’enseignement. Parle t-on de l’Ecole ? C’est alors un lieu de recherche, et
c’est bien ainsi que Lacan l’a conçue et en a prévu le fonctionnement. Ce
n’est pas un simple lieu de transmission du savoir, mais un lieu de
production : production de travail et de savoir. On dira pourtant que dans
l’Ecole de Lacan, il faut adhérer aux thèses du maître! Certes,
l’école de Lacan est l’école de Lacan, ce n’est pas l’école de la
République : nul n’est obligé d’y entrer. Dès 1964 Lacan a produit un
véritable concept de l’“Ecole” pour répondre à deux questions essentielles.
“Pour traiter de la première question, “qu’est-ce que la psychanalyse ?”,
Lacan a inventé le cartel, pour la seconde, “qu’est-ce qu’un psychanalyste
?” il a inventé le dispositif de la passe." (J.-C. Razavet, in La lettre
mensuelle de l’E.C.F., Juin 95). L’Ecole rassemble un certain
nombre de sujets décidés à travailler ces questions “ensemble”, en conjurant
à la fois les méfaits de l’isolement et de la maîtrise: telle est
précisément la fonction du cartel avec le principe du “plus-un” (cinquième
membre assurant une sorte de maîtrise “faible”, ni censeur ni organisateur,
tout au plus coordinateur du travail…). “La notion de concept d’école est
née à mon sens de la transformation d’une crise imaginaire groupale en crise
de travail" (id.). La “passe”, quant à elle, est une invention de Lacan : à
la fois une idée, un mécanisme et aussi matériellement un cartel spécial
destiné à régler et promouvoir à l’infini la production d’analystes.
Mais F. Roustang critique globalement la notion de “transfert
de travail” qui prévaut dans l’Ecole de Lacan, à la manière du cartel ou de
la passe. Cela correspondrait à une généralisation abusive et dangereuse du
transfert comme pratique/théorie, allant de pair avec la notion de
“psychanalyse pure” (c’est-à-dire-didactique) défendue par Lacan en 64,
au-delà et surtout au détriment de la visée initialement thérapeutique de la
psychanalyse. Pour beaucoup encore, le but de la psychanalyse devrait être
de soigner des malades et non de contaminer tendanciellement tout le tissu
social en engageant chaque analysant à devenir analyste... En effet la
psychanalyse pure n’est rien que passage du psychanalysant au psychanalyste.
Le transfert est premier, auto-suffisant, et Lacan dénigre la thérapie comme
telle : “Observai-je en effet qu’il n’y a aucune définition possible de la
thérapie, si ce n’est la restitution d’un état antérieur ? Définition
justement impossible à fixer dans la psychanalyse" (J. Lacan, “Proposition
du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole”). Le critique se demande
alors si généraliser et perpétuer le transfert, faisant “travailler” ainsi à
perte de vue le transfert, ne revient pas à placer éternellement les
signifiants lacaniens en position de grand Autre. Il souligne l’ambiguïté
frappant ceux que Lacan distingue en 1964 comme “Analystes de l’Ecole” (par
oppositions aux “simples” membres praticiens), car cela conduit dans la
foulée à distinguer les “vrais” passants, ceux qui ont décidé de “suivre”
Lacan. Or, “Pas moyen de me suivre sans passer par mes signifiants" prévient
Lacan. D’où l’ambiguïté et finalement l’échec, selon certains, de ce procédé
de la passe où l’analysant (parfois déjà analyste) est invité initialement à
témoigner de son “passage au désir d’être analyste”. Car le désir d’être
analyste ne se distingue plus vraiment de l’envie d’être analyste de
l’Ecole ; et le passage ne peut plus guère témoigner, au mieux que de
l’assimilation d’un enseignement, au pire du ralliement à une croyance.
“Devenir ‘Analyste de l’Ecole’, c’est pouvoir témoigner que son analyse a
été la mise en acte de la doctrine de Lacan” écrit assez durement Anne
Levallois. L’idéal de la passe est repris avec le mathème qui garantit
l’unité de la transmission. Mais la véritable unité de la doctrine comme de
sa transmission est assurée par le nom même de Lacan. Lequel l’avoue
lui-même : “Le seul nom propre dans tout ça, c’est le mien. L’extension de
Lacan au symbolique, à l’imaginaire et au réel, c’est ce qui permet à ces
trois termes de consister" (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu
que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séance du 16 novembre 1976).
Ainsi le nom de Lacan et sa “nomination “en doctrine (RSI) se prêtent-ils
aux “fidèles” pour un transfert où la névrose des uns est intégrée et
dépassée dans la névrose de l’Autre : à savoir cette communauté culturelle
(au fond toujours névrosée) qu’est la psychanalyse. Au bout du compte, on
peut craindre que la “question de l’origine” propre à chaque analysant se
déplace avec la psychanalyse pure sur le terrain d’une question plus
théorique : celle du rapport originel entre chaque analysant/analyste et
“La” psychanalyse. Rapport qui risque de demeurer inanalysé tellement il
confine au sacré.
Cependant il convient de relativiser ces critiques qui font
cercle, beaucoup plus qu’il n’y paraît, avec leur cible. Si l’on s’en tient
au dernier point, la soit-disant confusion du champ analytique avec le
signifiant “Lacan”, il est bien difficile de l’attribuer à Lacan lui-même, à
son idéal de “pureté” ou à son théoricisme. A côté du “grand” Autre il y a
les “petits” autres, non moins idéalistes ! Il est bien vrai du reste que le
problème du signifiant “Lacan” est l’indice d’un problème majeur se posant à
la psychanalyse tout entière : celui de la théorie comme enjeu analytique,
et/ou de la psychanalyse comme enjeu théorique. Si cette question met mal à
l’aise les tenants d’une pratique plus thérapeutique (plus originelle?), ne
peut-on retourner leur argument contre eux et les soupçonner de chercher une
pureté, une simplicité de l’expérience analytique n’existant nulle part ? A
la fois surestimation de l’expérience et sous-estimation du discours
analytique, dont l’impact social n’est ni à craindre ni à désirer car déjà
bien réel et de toute façon inévitable. L’on ne s’en rendra compte que si
l’on met sur un pied d’égalité le discours analytique et le discours
philosophique, et si l’on s’aperçoit de la concurrence radicale à
laquelle ils sont entrain de se livrer. On s’étonnerait moins alors de
l’aspect proliférant, appropriant, contaminant d’un tel discours analytique
prétendant faire lien social ; surtout l’on remarquerait que ses prétentions
“hégémoniques” ne sont pas pires que celles de son concurrent philosophique
(dont le discours de la science) qui règne sans partage — n’était son
symptôme : justement l’analyse — sur le monde moderne. Cela ne veut pas dire
que le discours analytique ne fasse pas partie finalement de la
pensée philosophique, une entité plus puissante que lui et à laquelle il
collabore. Mais — pour terminer ce point — Roustang voit dans le discours
analytique et sa surexploitation lacanienne une contradiction simple,
horriblement éloignée de la pratique thérapeutique ; bref une aberration. Le
succès même de Lacan est imputable à ses excès de discours — mais l’échec de
sa pratique est patent. Pour Roustang, Lacan érige la pratique des
équivoques et des provocations discursives en un véritable “principe
d’incohérence”. Passons sur le fond de la position théorique de Roustang
qui, en vérité, n’admet pas l’inconscient freudien et ne peut pas plus
adhérer au credo lacanien : “l’inconscient est structuré comme un langage”.
Pour lui il y a là un sophisme qui voudrait imposer une définition de
l’inconscient à partir de son mode de dévoilement, en l’occurrence le
langage. Mais l’argument de cette critique est insuffisant, voire
philosophiquement périmé : effectivement, il n’y a pas de vérité en dehors
du dévoilement de la vérité, et l’inconscient freudien est une hypothèse
forgée à partir de ses multiples dévoilements. Lacan chercherait
l’incohérence pour l’incohérence, en surréaliste, et penserait ainsi être
fidèle à la découverte freudienne de l’inconscient. Formellement, ce
principe d’incohérence comprendrait deux aspects logiques : celui de
l’équivoque et celui de l’unilatéralité. “A l’escamotage généralisé de
l’équivoque se conjoint l’affirmation tranchée et suffisante de
l’unilatéralité" (p. 115). La première permet d’abolir les frontières entre
les domaines les plus hétérogènes, puisqu’elle thématise toutes les
frontières; la seconde permet à la psychanalyse de se retrancher, de
s’excepter du “semblant” généralisé et de “traiter” celui-ci sans que la
moindre réciproque soit envisageable. Finalement tout ceci rappelle bien la
psychose. Le lacanisme est présenté comme un “délire scientifique”, plus
délirant d'ailleurs que scientifique...
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