D'après une
lecture de :
- S. André, Que veut une
femme ?, Paris, Navarin, 1986
- J. Lacan, “Subversion du
sujet...”, Ecrits, Seuil, 1966
- J. Lacan, Le Séminaire,
Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1974
Selon la théorie
de Lacan, qui a remis à l'honneur ce concept, il y aura toujours au moins
deux jouissances, comme le confirment d’ailleurs deux écrits
majeurs qui se répondent et en quelque sorte font système : “Subversion du
sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien” en 1960, et le
Séminaire Encore en 1972. Avant d'être divisée — par exemple entre
jouissance phallique et jouissance de l'Autre — la jouissance se définit
d'abord négativement : ce n’est pas, ou pas seulement du
plaisir, de la satisfaction, du besoin ou du désir, etc., mais toujours
autre chose. Comme le confirme la notion juridique d’usufruit, synonyme
de jouissance, l’on peut se servir “au passage” et jouir de tout ce que l’on
désire à condition de ne pas dépasser les bornes, ne pas entamer un
fonds qui doit rester inaliénable. Ainsi la jouissance se caractérise comme
exactement opposée à l’utile et à l’investissement ; elle ne sert à rien,
c’est d’ailleurs ce qui la rapproche de l’être en tant qu’être. L'Etre,
c'est-à-dire l'Autre ?
La jouissance s’insère dans une dialectique du global et du
local où le premier est décrit soit comme précédant le second, soit le
supplémentant. Commençons par la première hypothèse (la jouissance globale
est première) qui correspond à l’élaboration de Lacan dans “Subversion du
sujet...”. Dans ce texte, Lacan commence par réviser une position freudienne
concernant le rapport entre la castration et la jouissance, la première
empêchant censément la seconde conformément au mythe freudien de Totem
et tabou (puisque seul le père non châtré est censé jouir de toutes les
femmes). Lacan inverse ce rapport qui tend à attribuer la jouissance au
phallus et l’interdit à la castration ; selon lui la castration ne nous
empêche nullement de jouir (sexuellement), tout au contraire, tandis que le
phallus constitue bel et bien, malgré les apparences, une limitation ou une
découpe de la jouissance sexuelle opérée dans un champ plus vaste englobant
l’être lui-même. D’autre part, si la jouissance phallique, celle du père de
la horde, n’est plus unique ni même première, il faut admettre qu’elle ne
recouvre pas intégralement le champ du sexuel et qu’elle ne rend pas compte,
du moins pas adéquatement, de la sexualité féminine. C’est seulement en tant
que symbole que le phallus peut être identifié au sexuel, au “sexe”, de même
que c’est seulement comme père mort, c’est-à-dire sous forme de mythe que le
père primitif remplit pleinement la fonction phallique. Dès lors quelle est
cette jouissance mystérieuse, plus originelle et sans doute plus mythique
encore, que la jouissance phallique a pour mission évidente d’interdire ?
Lacan répond en évoquant l’être lui-même, la justification de tout ce qui
existe : “Que suis-je ? Je suis à la place d’où se vocifère que “l’univers
est un défaut dans la pureté du Non-Etre”. Et ceci non sans raison car à se
garder cette place fait languir l’être lui-même. Elle s’appelle la
Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers" (Lacan,
Ecrits, p. 819). La dualité est maintenant posée, clairement établie
entre deux jouissances : la jouissance de l’être et la jouissance phallique
(ou jouissance sexuelle). Or étant donné la fonction éminemment symbolique
du phallus, il faut en déduire que la jouissance de l’être en tant que
fondamentale, en tant que première, se situe hors-langage, reste indicible
ou inter-dite — justement par la loi phallique assimilée à la loi du désir.
C’est ce qu’expriment ces deux phrases extraites du même texte : “Ce à quoi
il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme
tel, ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour
quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction
même" (p. 821). “La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit
refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi
du désir" (p. 828). Dans le “graphe du désir” que Lacan construit p. 817 des
Ecrits pour formaliser ces rapports, on s’aperçoit déjà que la
doctrine des jouissances appelle comme son complément la thèse du
non-rapport sexuel. Le premier étage du graphe, rappelons-le, montre comment
la signification se constitue dans le discours par la ponctuation même de
l’acte de parole sur la chaîne signifiante, et cela à partir de la caution
du grand Autre du langage (sous le nom ici de “trésor des signifiants”).
L’étage supérieur du graphe, quant à lui, manifeste au contraire l’absence
d’un signifiant s’appliquant au divers des pulsions et capable de former un
concept ou une signification unique de la sexualité. Par rapport au jeu des
pulsions, aucun “instinct sexuel”, aucun rapport préétabli d’un sexe à
l’Autre n’est identifiable (plus tard Lacan dira : inscriptible) puisqu’il
n’y a aucun mot pour désigner l’Autre sexe. Car il n’y en a qu’un, et il
désigne le Même : c’est celui de phallus. Et c’est lui qui nous oblige
finalement à relier le concept (manquant) de la jouissance à la seule
signification disponible, ce qui nous renvoie également à l’existence du
sujet comme signifié par l’intermédiaire du fantasme qui seul, au fond,
confère quelque réalité à la jouissance. Mais réalité ne veut pas dire réel,
et il faudra bien “corporiser” davantage cette jouissance : ce sera la voie,
double elle encore, que l’on examinera plus loin, du “plus-de-jouir” et de
l’“autre jouissance”.
Néanmoins, l’être jouit, il ne fait que cela, on a vu que
c’était la définition même de l’existence dans son unité. Seulement ce
concept général de la jouissance, s’il permet de relativiser et de décentrer
d’une certaine manière le rôle de la jouissance phallique, surtout
considérée comme expression pure et simple de la jouissance masculine, on ne
peut pas dire qu’il éclaire beaucoup la différence concrète de la jouissance
des sexes et notamment la spécificité de la jouissance féminine. En effet on
ne peut pas se contenter, comme le fantasme ne nous y engage que trop, de
rapporter massivement celle-ci à la jouissance de l’être sous l’espèce de la
Chose maternelle toute puissante — bien que ce fantasme, et même ce mythe,
fasse naturellement partie du complexe des jouissances. C’est ici qu’il faut
faire état d’une duplicité pleine de sens et de subtilité entre deux
expressions couramment employées par Lacan, l’une valant parfois pour
l’autre et réciproquement, celles de “jouissance de l’être” et de
“jouissance de l’Autre”, à quoi il faut encore ajouter la formule inversée
de l’“autre jouissance”... C’est ici également qu’il nous faut passer à la
deuxième grande approche lacanienne du problème, telle qu’elle se déploie
dans le séminaire Encore conjointement à une refonte totale de la
problématique de la féminité. Comme l’indique son titre, ce séminaire
interprète l’Autre sexe davantage en tant que corps qu’en tant qu’existence
abstraite, et d’une façon générale plutôt en tant qu’Autre qu’en tant
qu’être. Comme l’écrit Serge André, “La Jouissance de l’Autre y est
désignée comme une jouissance para-sexuée, hors-langage, que supporte l’être
ou le corps comme tel, c’est-à-dire comme vivant plutôt que mort" (S. André,
p. 205). C’est elle désormais qui s’oppose globalement à la jouissance
phallique, la jouissance fondée sur le langage et le signifiant, et sur la
localisation fantasmatique d’une partie du corps. La différence et même la
rupture entre la première problématique (du texte des Ecrits) et la
seconde (Encore) apparaît ne serait-ce que dans la possibilité de
convertir les deux expressions : “jouissance de l’Autre” et “autre
jouissance”. Si l’on renvoie l’Autre de la première formule au statut
premier de l’être, qui est celui du texte des Ecrits, aucune
convertibilité n’est envisageable. Ce que renouvelle profondément Lacan, ce
n’est pas tant le statut de l’être en tant qu’être que sa place et sa
définition par rapport au signifiant qui ne s’oppose pas à l’être de la même
manière qu’auparavant. Suivons les explications de S. André : “ En 1960,
Lacan semblait poser l’être et la jouissance infinie qu’il soutient, comme
préalables au signifiant et à la jouissance phallique que celui-ci fait
exister. Dans cette approche, le signifiant phallique vient en quelque sorte
coloniser un être déjà là, à qui il imposerait ses limites. Mais, dans les
années 1970, il renverse cette problématique des rapports entre l’être et le
signifiant, et par conséquent, des rapports entre les deux jouissances.
L’être, à présent, n’est plus conçu comme préalable au signifiant, mais bien
comme produit par lui " (p. 206). Une conception élargie du signifiant
(au “semblant” et au “discours”) permet désormais à Lacan d’affirmer qu’“il
n’y a aucune réalité pré-discursive”, que “chaque réalité se fonde et se
définit d’un discours" (Lacan, Encore, p. 33). Donc la jouissance de
l’être, la jouissance de la Chose (ou de l’Autre première manière) n’a
jamais paru aussi mythique et aussi fantasmatique ; à l’inverse ce
qu’autorise la réalité du langage sous la contrainte même de la loi
phallique (nous verrons au moyen de quelle logique), c’est l’ hypothèse
d’une autre jouissance que n’interdit plus, mais au contraire que
laisse entendre le langage dans son altérité la plus grande. La jouissance
de l’être n’est plus un préalable à la jouissance phallique, mais au
contraire c’est le signifiant et par conséquent la jouissance phallique qui
est un préalable à l’autre jouissance. Lacan renvoie la conception
aristotélicienne d’une jouissance fondamentale de l’être à ses motifs
métaphysiques : “l’être — si l’on veut à tout prix que je me serve de ce
terme — l’être que j’oppose à cela (...) c’est l’être de la signifiance" (p.
67). Lacan pose donc pour lui l’équivalence être = signifiance, et semble
renvoyer l’équivalence être = jouissance dans le camp d’Aristote. Seulement,
ce que supporte l'être de la signifiance, c'est bien la jouissance de l'être
(puisqu'on emploie toujours "être" pour "Autre", très symptomatiquement),
donc la jouissance du signifiant. Si l'autre jouissance, la
jouissance de l’Autre (ou bien de l’être “si l’on veut à tout prix...”) est
à ce point liée au signifiant, sans évidemment revenir à la jouissance
phallique, c'est parce que le signifiant (tout au moins la “signifiance”)
n’est pas et n’a jamais été identique au symbolique, ordre régi par le
phallus. D'autre part l’autre jouissance qui, ne l’oublions pas, est
censément plus corporelle, implique une définition du “corps” rappelant
étrangement celle de la signifiance elle-même.
Cependant n'est-il pas hasardeux d’opposer à l’aristotélisme
voire à la métaphysique tout entière le concept d’“être de la signifiance” ?
Qu’est ce que l’“être de la signifiance”, en effet, sinon depuis toujours le
seul fondement de l’ontologie voire la meilleure définition du logos ? C’est
justement tout l’intérêt du concept lacanien de “réel” de ne pouvoir être
confondu avec cet être et avec ce logos. Seulement la jouissance n'est pas
"réelle" (contrairement à ce qu'affirment certains lacaniens), sinon dans
les termes mêmes de Lacan elle serait tout à fait impossible ; d'où le
recours à l'être comme jouissance signifiante. Plus précisément, on ne peut
pas désolidariser ces trois termes : le réel, le signifiant et la
jouissance. Pris les uns les autres dans des relations équivoques et
circulaires, ils n'acquièrent qu'une positivité relative : le réel reste
impossible en tant qu'Autre absolu (au lieu d'être vu-en-Un), le signifiant
ne pointe pas le corporel mais reste malgré tout symbolique, quant à la
jouissance elle ne se départit pas de l'être de l'Autre, ce qui définit
l'imaginaire. Selon nous la jouissance "en-corps" n'est pensable que d'après
une causalité radicale et unilatérale du réel, fort éloignée des
amphibologies lacaniennes. Lacan ne parvient pas à constituer une telle
jouissance en-corps car son signifiant, pour être distinct du symbolique,
n'en reste pas moins dépendant de lui, tout comme ainsi la jouissance. Or
pour nous il n'est pas question que la jouissance — de l'Autre — puisse être
"produite comme son au-delà par la jouissance sexuelle, c’est-à-dire par la
fonction phallique" (André, p. 207), qu’elle soit de quelque manière ce qui
se “profile” à l’horizon du langage, quelque chose à évoquer ou à espérer.
Fût-ce la jouissance féminine. En effet le but du
séminaire Encore est d'assimiler la jouissance de l’Autre et la
jouissance féminine. Celle-ci y est décrite comme supplémentaire par
rapport à la jouissance phallique, ce qui veut bien dire notamment que cette
dernière, en tant que sexuelle, vaut pour les deux sexes, pour les hommes
comme pour les femmes. Ce qui fait la différence, c’est la position
subjective que chacun adopte vis à vis de la fonction phallique, dans la
mesure où il est libre de s’y soumettre tout entier ou pas. C’est ce
qu’illustre le tableau des “formules de la sexuation” à la page 73 du texte
: on se contentera de rappeler l’opposition principale de deux colonnes,
celle de gauche où s’inscrivent les formules relatives à la fonction
phallique chez l’homme (l’Un), celle de droite où s’inscrivent les formules
relatives à cette fonction chez la femme (l’Autre). (On repère immédiatement
comment, chez Lacan, la problématique tout entière de la jouissance, y
compris celle de l’autre jouissance, est “formulée” en “fonction” du
phallus, fût-ce négativement.) Du côté masculin, deux cas de figure
apparaissent comme faisant système : celui du sujet en tant qu’exception à
la loi phallique (c’est le père mythique de Totem et tabou ),
c’est-à-dire “au moins un” échappant à la castration mais contraignant
corollairement les autres hommes à cette loi, laquelle n’autorise donc
qu’une jouissance limitée. Du côté féminin, on pose d’abord qu’il n’existe
pas de femme qui ne soit pas assujettie à la castration ; seulement le
corollaire est que la femme, ou plutôt “les” femmes (puisque La femme
n’existe pas, ne pouvant se fonder sur une exception fondant la règle
commune : en effet l’exception est déjà posée du côté homme) ne sont
pas-toutes, pas toutes entières assujetties à cette loi phallique. Les
femmes sont “autres”, la jouissance féminine est “autre” en ce sens que,
étant bien pour une part phallique, il existe nécessairement une part
supplémentaire autrement que phallique. Prévenons d’emblée qu’à partir de
là, déferle une cascade d’oppositions toutes susceptibles de se convertir en
triades unitaires. Tout d’abord si La femme n’existe pas, il faut souligner
que la première partie de la colonne de droite s’applique rigoureusement à
la Mère (laquelle est bien Une dans le principe) en tant qu’effectivement
elle a rapport au phallus, ne serait-ce que l’enfant qui la fait être mère
et qui représente pour elle le phallus. D’une certaine manière, cette
opposition subsistante entre la Mère et la femme reproduit la dualité déjà
mentionnée entre l’être et l’Autre, ou l’Un et l’Autre, la jouissance de la
Mère (ou Chose) étant par excellence celle de l’être ; et bien sûr, à défaut
de La femme, c’est le concept indéterminé de “jouissance féminine” qui relie
les deux termes. Par ailleurs nous sommes au rouet de savoir s’il convient
d’appliquer à la jouissance féminine le qualificatif de “sexuel”. Ne
s’agissait-il pas à l’origine de résoudre l’énigme de la sexualité féminine
? Ne nous présente-t-on pas, d’autre part, l’impérieuse nécessité de l’autre
jouissance à partir de l’inadaptation de la jouissance phallique à rendre
compte précisément du sexuel ? S’il n’y a pas de rapport sexuel, comme le
claironne Lacan, n’est-ce pas justement dû à l’incapacité du phallus à
prendre possession et à jouir du corps de l’Autre ? Dès lors, quel lien
établir entre des formules comme “la jouissance de l’Autre sexe” et “la
jouissance sexuelle”, par exemple ? L’“ordre sexuel” est-il d’abord
phallique, “homosexuel” ou au contraire est-ce la jouissance féminine qui le
définit avec son “hétérosexualité” radicale? Etc. L’ambiguïté est réelle
puisque, d’une part, on nous affirme que la jouissance phallique est
purement sexuelle, mais que d’autre part il faut compter sur une autre
jouissance, y compris pour trouver un sens au sexuel. Mais elle n’est pas
totale : en psychanalyse des réponses et des synthèses paradoxales sont
toujours possibles, et acceptables, en raison de la validité même de
l’équivoque et du manque au “fondement” de la théorie. Cependant la plus
grande limite de cette doctrine des jouissances réside dans la soumission de
principe de l’autre jouissance à la jouissance phallique, bien
qu’inversement la seconde se découpe en quelque sorte sur la possibilité de
la première. C’est toujours sur un constat d’échec que nous envisageons
l’existence de l’autre jouissance à titre d’hypothèse, ne pouvant que la
supposer et a fortiori la décrire négativement dans les interstices et les
inter-dits des mots de l’amour... C’est alors que Lacan utilise
parallèlement les ressources logiques, selon lui adéquates, de
l’“implication matérielle”. Et voici comment il le justifie : “La
jouissance, donc, comment allons-nous exprimer ce qu’il ne faudrait pas à
son propos, sinon par ceci — s’il y en avait une autre, il ne faudrait pas
que ce soit celle-là (...). Qu’est-ce que ça désigne, celle-là ?
Est-ce que ça désigne ce qui, dans la phrase, est l’autre, ou celle dont
nous sommes partis pour désigner cette autre comme autre ? Ce que je dis là
se soutient au niveau de l’implication matérielle parce que la première
partie désigne quelque chose de faux. S’il y en avait une autre, mais
il n’y en a pas d’autre que la jouissance phallique — sauf celle sur
laquelle la femme ne souffle mot, peut-être parce qu’elle ne la connaît pas,
celle qui la fait pas-toute" (Lacan, Encore, p. 56). Donc c’est d’un
seul mouvement que Lacan essaie de poser à la fois l’insuffisance de la
jouissance phallique, limitée au langage, et l’inévitable hypothèse d’une
jouissance plus complète et plus corporelle, bref d’“autre chose” ;
cependant que cette autre jouissance reste indicible ou ineffable, c’est
bien la première jouissance qui l’implique “matériellement” à partir d’une
impossibilité ou d’un manque inhérents au langage lui-même, et donc au
phallus ; à savoir qu’il est dans l’essence du langage de faire signe vers
son dehors — vers ... quoi ? Toute la difficulté rencontrée ici par Lacan
est de parvenir à penser (et à formuler) un au-delà du langage ; on comprend
que, pour un penseur ayant bâti sa théorie sur le symbolique et le sujet,
cela confine à l’impossible ! C’est pourquoi il s’agit de mesurer toute
l’ambiguïté d’une affirmation comme celle de Serge André : “N’est-ce pas une
propriété du signifiant du phallus — qui, dans la langue, désigne les effets
de signifié — que de faire voile et, par conséquent, de faire croire à un
au-delà du voile, à une présence cachée de l’ordre de l’être ?" (André, p.
212). Mais nous avons lu et surtout cru comprendre auparavant que l’être
désignait purement et simplement la signifiance. Comment encore parler de
l’être (surtout comme “voilé”) là où il ne s’agit manifestement que de
l’Autre comme tel ? Et finalement l’on se demande toujours ce qu’il faut
entendre par “Autre” — soit l’Autre réel de la jouissance, le corps de
l’Autre, soit le “grand Autre” symbolique, objet des premières élaborations
de Lacan. Mais le corps de l’Autre, que l’on désire toujours et dont on ne
jouit jamais, est-il autre “chose” (c’est le cas de le dire) que le corps
fantasmé de la mère ? Impossible qu’il en soit autrement d’après
la loi phallique (langage) qui inter-dit essentiellement le corps de
l’Autre, et donc ressuscite ou entretient “névrotiquement” (c’est le péché
de la psychanalyse !) le fantasme de l’Etre maternel. Donc malgré le second
sens — se voulant “jouis-sens” — de l’Etre en rapport avec le signifiant,
l’on retombe quand même sur l’Etre au premier sens, celui qu’inter-dit le
signifiant ; et il est clair que nous sommes dans l’impasse dès lors que
l’autre jouissance est posée — mais négativement — comme un pur effet du
signifiant phallus.
Tout notre propos, on l’aura compris, est de renverser cet
ordre, d’abolir cette dépendance de l’autre jouissance à l’égard de la
jouissance phallique et plus généralement l’aliénation de toute jouissance à
l’ordre signifiant. Certes, on ne pourra pas se passer du signifiant pour
composer la jouissance — pas de corps de la jouissance sans corps parlant —,
mais de là à en faire une cause... Serait-ce le “réel” cet Autre (de la)
jouissance comme Autre du langage ? Mais penser le réel comme un “au-delà”
ou un Autre transcendant est une contradiction dans les termes. Lacan
lui-même maintient toujours une distance logique entre la jouissance et le
réel, il sait qu’il ne peut pas les confondre. La seule instance qui peut
encore prendre place à l’horizon du langage, bien qu’il n’y ait alors
plus d’horizon, et bien que Lacan ait finalement refusé cette solution, est
celle du “sujet” — un sujet-corps de la jouissance. Dans sa construction
logique, dans les formules de la sexuation notamment, le sujet apparaît
comme le contraire de l’Autre, il voisine avec l’Un. L’impossible majeur est
de penser le sujet comme Autre et donc comme jouissance. Lacan ne veut pas
d'un sujet de la jouissance parce que la jouissance (jouissance une
de l'Autre, interdite ou impossible) est globalement du côté du réel (un
réel largement fantasmatique cependant) et le sujet globalement du côté du
signifiant (soit la fonction d'altérité de l'Un, comme unaire). Il
faut défaire ce chiasme, désidentifier l'Un (que l'on dira désormais
identique au Réel) et le Sujet (identique maintenant à la
Jouissance), ce dernier étant placé du côté de l'Autre (c'est-à-dire en fait
du seul côté, l'Un n'étant pas un côté). D'ailleurs dans l’ambiguïté
généralisée qu’entraîne la notion d’autre jouissance, un “sujet de la
jouissance” ou un sujet-comme-Autre fait bien partie des possibles
lacaniens, disons de ses "indécidables". Nous n’avons plus qu’à le
prélever sur le corps de la théorie lacanienne et lui faire quitter son
statut d’indécidable. Nous avons précédemment risqué le terme de
“renversement” pour désigner notre méthode : rectifions. D’abord nous
prélevons les éléments conceptuels — que nous appelons désormais des
“termes” — tels que le Sujet, l’Autre, la Jouissance, dans une première
série, puis après seulement nous inversons l’ordre qui relie ces
termes à une seconde série — considérée vraiment comme secondaire —
comprenant le Phallus, le Langage, le Signifiant. Cette opération n’a rien
d’un pillage ou d’un geste arbitraire : il suffit d’exposer amplement une
aporie, passer de la complication et complicité extrêmes des concepts
lacaniens à la désimplication et simplicité qu’ils
connaissent désormais à l’état de termes isolés, éléments neutres et divers
d’un matériau à nouveau disponible.
Bref pour nous la jouissance phallique se trouve désormais
dépendante de l’autre jouissance, plutôt que l’inverse. Cette relation
nouvelle ne relevant plus d’une relation classique de cause à effet,
toujours bilatérale dans la mesure où la cause se retrouve forcément plus ou
moins dans l’effet, l’effet étant programmé dans la cause, etc., on
l’appellera plutôt avec F. Laruelle une “uni-lation” ou relation
unilatérale, laquelle exprime plutôt un “apport” qu’un rapport puisqu’il n’y
a plus d’implication réciproque. Mais pour penser cet apport-sans-rapport
des jouissances, il nous faut tout d’abord faire droit à une notion
lacanienne que nous n’avons pas encore présentée, cependant essentielle
puisqu’elle remplit une fonction de synthèse entre les deux jouissances et
assure ainsi la cohérence — relative — de la théorie de Lacan. Ce rappel va
nous en montrer la face unitaire, et plus seulement aporétique. C’est une
autre façon d’exhiber la duplicité de l’Autre lacanien, dont on a vu qu’il
se confondait parfois avec l’être, mais cette fois c’est avec l’objet
petit a qu’il se dédouble. Cet objet qui est ici appelé “objet partiel”,
là “objet du fantasme” ou encore “cause du désir”, correspond dans la
problématique de la jouissance à ce que Lacan a nommé : le “plus-de-jouir”.
C'est l'ombilic, le point de convergence de toutes les autres jouissances
faisant en quelque sorte synthèse entre le corps et le signifiant, et dont
le symptôme peut fournir un exemple. Mais c'est une synthèse paradoxale
puisque c'est un vide, un trou aspirant qui n'a de lien avec le réseau
signifiant, par exemple, que d'en être rejeté comme inassimilable et
hétérogène. Mais il n'est pas non plus objet corporel, plutôt représentation
psychique d'un bord autour duquel circulerait, en un flux constant, la
jouissance. Il est lié à la jouissance phallique, qu'il circonscrit ; mais
également à la jouissance de l'Autre, dont il forme le résidu. Chez certains
disciples de Lacan, il est d’ailleurs fréquent de distinguer explicitement
trois jouissances : la jouissance phallique, le plus-de-jouir et la
jouissance de l’Autre (au sens de l’autre jouissance) (J.-D. Nasio).
D’autres adopteront plutôt la classification suivante : jouissance de
l’être, jouissance phallique, jouissance de l’Autre (séparant ainsi
formellement l’être et l’Autre: N. Braunstein) ; mais il est possible
encore de proposer une autre série telle que : jouissance de l’Autre,
jouissance phallique, jouissance supplémentaire (G. Pommier) ; etc. Toutes
ces versions de la doctrine lacanienne sont justifiées et sans doute
également correctes. Autant de triades unitaires, autant de manières dont la
jouissance, la doctrine de la jouissance, puis la théorie analytique tout
entière parviennent à s’auto-poser et à s’auto-justifier. Ce procédé appelé
par F. Laruelle “triade idéaliste” est le plus couramment employé par toute
philosophie pour s’auto-constituer et prétendre constituer du même coup le
réel, en bref c’est l’outil idéal du “principe de philosophie suffisante”.
Ici il y a un “principe de jouissance suffisante” (bien qu’il ne soit
justement pas “suffisant” à nos yeux car la jouissance n’y acquiert aucune
autonomie réelle) que nous voyons surtout dans le plus-de-jouir à cause de
sa fonction de moyen terme dans la dualité jouissance de l’Autre /
jouissance phallique. Convenons, en empruntant ces termes à F. Laruelle,
d’appeler “symptôme philosophico-analytique” la triade des jouissances tout
entière, et “forme mixte” le résidu que nous allons réutiliser dans notre
présentation “non-analytique” du problème. Cette forme mixte, bien qu’elle
ait pour contenu les deux (ou trois) jouissances principales (Autre et
phallique, l'Autre pouvant se dédoubler en Etre et Autre), est représentée
et synthétisée par le plus-de-jouir. Puisque celui-ci est dit “objet” (par
opposition massive à “sujet”), prenons-le pour objet. En faisant ou
en disant cela, nous ne nous contentons pas de reproduire le symptôme
philosophico-analytique, soit les multiples difficultés que nous avons
rencontrées dans l’exposé de la théorie de Lacan. Nous isolons le mixte,
nous le proposons comme “objet” à la structure d’apport principale que nous
appelons maintenant “Sujet (de) la jouissance”: soit le Sujet comme
Jouissance, mais aussi comme Autre, et aussi bien comme Corps, ces trois
termes étant équivalents au niveau transcendantal où nous les plaçons
désormais. Nous l’apportons tel qu’il est sans le modifier, mais en
suspendant sa suffisance, soit sa forme triadique et synthétique ; et c’est
pourquoi nous avons isolé aussi le terme de plus-de-jouir, cantonné à
présent dans une fonction de représentation “simple”. Il apparaît ainsi
non-positionnel de soi. L’apport principal (plutôt que la relation,
avons-nous dit) c’est-à-dire encore l’unilation qui rompt avec
l’identification mondaine, d’essence imaginaire, et qui soutient l’objet
dans le champ transcendantal est constitutif de l’Autre ou de la Jouissance,
dont la seule fonction est de présenter, de faire exister en
les dualysant ces objets : c’est, et ce n’est que cela, la
“jouissance”. Car évidemment il n’y a pas de jouissance de soi ; la
jouissance est purement relation, apport, présentation (mais non
représentation), sous le régime non pas de l’identification mais de l’unilatéralisation.
Après avoir été laborieusement identifié comme triade chez son
auteur, le concept lacanien de jouissance se trouve maintenant
unilatéralisé comme dyade pure, ce qui dans notre idée veut dire encore
théorisé, dualysé et donc apparaissant dans sa nature analytique (duelle)
pure. Entendons nous : la dualyse (non-analytique, purement théorique) a
pour effet d’exhiber l’“analycité” de ses objets, de même que l’analyse (semi-théorique)
éclairait la nature unitaire (philosophique) des siens, avec laquelle elle
se recollait d’ailleurs partiellement. L’analyse est maintenant un effet de
la dualyse. De sorte que si nous posons un premier concept proprement
dualytique de la Jouissance, comme Autre et comme Sujet — un terme-sujet
comme nous disons ou un “nom premier” comme le dit Laruelle —, il nous faut
reconnaître aussi le concept analytique, c’est-à-dire second ou
purement duel, de la jouissance comme (petit) autre ou comme objet : en
l’occurrence ce qui “reste” de la jouissance selon Lacan.
En toute rigueur cependant, ce terme même de Jouissance est
en réalité second, car il est bien clair que le champ transcendantal est le
monde des dyades pures, non celui des “vrais” termes ou des identités pures.
La Jouissance en tant qu’Autre n’est que la Forme-Dyade par excellence, le
Deux Intégral, et elle dualyse ses objets (ici la “jouissance” selon
Lacan)... comme elle est dualysée, elle-même, à partir d’une identité
première qui est l’Un ou le Réel. Nous avons vu que la problématique du Réel
était sous-jacente aux formulations les plus alambiquées de Lacan et
résultait même des apories les plus tenaces. Ici ce n’est plus seulement une
problématique, le Réel est un terme proprement inévitable. Est-ce à dire que
la Jouissance (ou l'Autre) puisse être définie comme le Réel, ou comme la
cause réelle du Sujet ? Non, si la Jouissance définit l’identité du Sujet et
son être indépassable (comme Autre), le Réel-Un, comme cause de dernière
instance (cause réelle) du Sujet, n’a rien à voir avec la Jouissance ; il ne
peut pas se définir par elle bien qu’il soit, lui, indispensable à sa
définition. La cause de la jouissance, le Réel qui n’est ni à éviter ni à
espérer comme s’y est employé successivement Lacan dans les deux textes
parcourus, cette cause de la Jouissance ne saurait être que le Joui .
Il faut du Joui pour qu’on puisse parler de Jouissance — et non l’inverse.
Telle est la vraie causalité du Réel, bien plus radicale que l’implication
matérielle utilisée par Lacan. C’est parce qu’il y a du Joui dans l’ordre du
Réel qu’on peut envisager la Jouissance dans le champ transcendantal tel que
nous l’avons décrit, avec essentiellement ses fonctions de présentation et
d’apport. Il y a du Joui, non pas d’après l’hypothèse de la
Jouissance ; mais il y a du Joui, d’où l’hypothèse de la Jouissance.
Affirmation évidemment absurde pour une pensée philosophique soucieuse
d’autojustification, mais en revanche implicite à la psychanalyse dans la
mesure où elle part d'un pseudo-réel qui est le "passif" du symptôme, enfin
surtout des plus naturelles et des plus compréhensibles pour l’“homme
ordinaire” (Laruelle) en tant qu’il est le meilleur savant (de) lui-même,
sans que ce savoir dusse être qualifié de conscient ou d’inconscient. Loin
que le Joui soit un produit direct de la Jouissance, il faut dire avec F.
Laruelle que la Jouissance (de l'Autre, comme Autre) est l’organon du Joui
(de l'Autrui), ou plutôt le clone de l'"autre jouissance" lacanienne selon
le Joui. Il nous reste, sinon à mener une dernière opération, du moins à
exposer une dernière conséquence de la causalité du Réel sur la Jouissance.
D’une certaine manière, ce dernier terme — équivalent à l'Autre —
apparaît toujours comme double, comme une dyade “pure” avons-nous dit : il
s’agit de l’unilation Jouissance/objet-mixte qui fait le contenu propre du
champ de la Jouissance. Or le Joui, comme cause réelle de dernière instance
n’est précisément, en dernier ressort, pas davantage la cause “prioritaire”
du premier terme de l’unilation que celle du second. Nous voulons dire que
la forme mixte, c’est-à-dire la jouissance selon Lacan, est elle-même en
quelque sorte jouie dans son altérité ou plutôt son "altruité". Or il
n’y a pas deux Jouis ou deux Autrui (dans le) Réel, mais Un seul... Ce
disant, nous avons procédé enfin à l’uni-dentification — après
l’identification et l’unilatéralisation — du terme de Jouissance (-Autre)
qui équivaut, mais en dernière instance seulement, au Joui (-Autrui).