D'après une
lecture de :
J.-D. Nasio,
Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, Paris, Rivages, 1992
Le réel du sujet
n’existe que sous la forme de l’acte, perpétré par un corps qui lui-même
n’existe pas, comme corps de la jouissance, en dehors de l’acte. Il en
existe de deux sortes (sans compter les formes alternées et ambiguës du
symptôme) : les créateurs et les destructeurs. Dans les premiers le sujet
disparaît à travers l’événement ou l’œuvre qu’il crée; dans les seconds il
œuvre directement à sa propre disparition. C’est pourquoi le sujet comme tel
n’est jamais présent. L’acte lui-même est présenté par Nasio comme une
“manifestation” de l’état de jouissance, à la limite un exutoire avec lequel
on ne peut confondre la jouissance proprement dite. Prenons l’exemple du
suicide. Si l’on écarte le type de suicide (hystérique, par exemple) où le
sujet ne vise pas la mort mais plutôt joue sa propre disparition pour un
Autre, bien qu’il puisse aussi y trouver la mort “accidentellement”, il
demeure une sorte d’acte “où le sujet fait le pas et franchit effectivement
le seuil de la jouissance-Autre”. Celle-ci consiste bien en une jouissance
de l’Autre (génitif subjectif) projetée imaginairement sur une
Nature, un Dieu ou la Société. La jouissance escomptée pour le sujet
lui-même s’y réduit à une jouissance d’objet : en l’occurrence, faire un
“beau cadavre”. Ou le suicide comme acte d’embaume-ment. Et finalement comme
inscription sur le corps social, significantisation: il n’y a donc pas de
pure jouissance de l’acte (comme on pouvait s’en douter) qui ne soit en même
temps parole (“appel au secours”, comme on dit, pour les suicides du premier
genre) ou inscription (suicides du second genre). Dans tous les cas la
jouissance de l’acte, en tant que dualité analytique, se résoud en une
triade unitaire, les termes de jouissance, signifiant et acte faisant
évidemment système. Nous en restons à une notion à la fois commune et
philosophique d’“acte de jouissance” tandis que celle de “jouissance de
l’acte” reste entièrement à construire.
Pour sortir de cette confusion il n’y a pas d’autre issue que
de séparer a priori la jouissance et l’acte, au sens où si le corps est bien
le sujet de l’acte, il est d’abord en lui-même corps-sujet de la jouissance
et accidentellement sujet-jouissance de l’acte. Certes pour Lacan il n’y a
pas de sujet de la jouissance comme il y a un sujet de l’inconscient ; mais
justement il faut passer outre dans la mesure où l’on identifie maintenant
les termes de corps, de sujet et de jouissance pour leur opposer la
forme-symptôme de l’acte comme simple effet de jouissance, et non
jouissance elle-même. Il ne s’agit pas ici du cas particulier où le
symptôme, à son tour, fait acte, ce qui est somme toute le quotidien du
travail analytique, mais de l’acte où il est pointé par Lacan et ses
disciples comme acte de jouissance ; ce doublet représente maintenant une
forme mixte a priori (et non plus seulement le faktum unitaire colporté par
l’analyse) qui est objet du corps-jouissance transcendantal : l’acte
devenant objet de la jouissance de l’Autre (génitif subjectif), il y a donc
à nouveau jouissance de l’acte (génitif objectif) mais dans un sens
radicalement transformé. Naturellement il y a aussi une identité ou une
immanence du sujet-jouissance, et il faut se demander dans quelle mesure
l’acte peut être identique à lui, mais sans identification ni transcendance.
La notion d’une jouissance “pure” est bannie par la
psychanalyse car elle y voit — à tort — une forme d’Unité ou d’Absolu
métaphysique. La “pureté”, qui désigne seulement le caractère transcendantal
de la jouissance, est de toute façon posée comme seconde par rapport à la
finitude plus grande encore du Réel. Dans l’occasion où il s’agit
d’expliquer le principe d’une jouissance transcendantale, choisissons de
nommer “Joui” ce Réel en tant que véritable cause — cause de dernière
instance pour dire comme F. Laruelle — de la jouissance elle-même. L’acte
dont on jouit, soit la forme-mixte ou le résidu du concept analytique du
même nom, existe maintenant sous forme d’a priori ; on comprend dès lors,
pour reprendre notre exemple de tout à l’heure, qu’une jouissance-suicide ou
une jouissance du suicide prenne tout son sens ou soit présentée à la limite
comme prévention du suicide effectif, dénué de raison d’être. De même que la
jouissance est déjà “jouie” dans le Réel, au point de n’être qu’un effet du
Joui, on peut dire que l’acte est lui-même “agi” dès avant sa présentation —
elle-même unilatérale, mais abstraite et non “réelle” — par la jouissance
(jouissance de l’acte) ; de sorte que le rapport ou plutôt l’apport
de l’acte à la jouissance est lui-même précédé par l’apport de l’acte à
l’Agi, tout à fait équivalent ici au Joui. En conclusion l’acte n’équivaut à
la jouissance qu’en dernière instance pour la non-analyse (théorie
transcendantale de l’analyse), seulement au sens où le Joui et l’Agi peuvent
être dits synonymes pour la science (réelle). Mais une telle équivalence a
bien lieu de droit puisque, sous la condition du Réel premier (Joui ou Agi),
l’immanence ou l’identité seconde de la jouissance non seulement implique la
forme mixte de la jouissance analytique en la dualysant (c’est
l’objectivation propre à la non-psychanalyse), mais elle implique ou
unidentifie l’Acte comme Agito et Pulsion transcendantale (c’est sa
subjectivation propre), exactement “comme” elle, selon un procédé non
analogique mais plutôt “analectique” (d’après un concept de Serge Valdinoci).
Ainsi la formule “état de jouissance” employée par Nasio peut être validée
et, seulement maintenant, s’appliquer à l’acte, y compris dans ses
connotations de puissance ou de dépense, et plus généralement servir de
fondement à une pragmatique transcendantale.