Etudes lacaniennes 

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D'après les lectures de :

J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Ed. du Seuil, 1973 - - J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, 1963 - J. Lacan, Encore, Paris, Seuil, 1975 - Ph. Julien, L’étrange jouissance du prochain : éthique et psychanalyse, Paris, Rivages, 1995 - A. Badiou, Conditions, Paris, Seuil, 1992

 

 

Pourquoi la jouissance devrait-elle “condescendre” au désir si ce n’est pour descendre du pic où on la suppose, en ce point de réel inaccessible à l’être parlant, aussi bien impossible à formuler qu’à soutenir ? “Condescendre” est le mot juste puisqu’il souligne ici un mouvement réciproque entre le désir et la jouissance, mais aussi une circularité entre celle-ci et l’amour dès lors que la jouissance amoureuse se retourne inévitablement en amour de la jouissance. Lacan s’en tient à ce mixte de jouissance et d’amour, structuré en dernier ressort par le désir ; au contraire nous affirmerons la réalité d’une jouissance de l’amour, puis la condition réelle et non objectivée de l’aimé.

L’amour supplée à l’inexistence du rapport sexuel, selon Lacan, d’être un rapport de reconnaissance entre deux savoirs inconscients. L’impasse du rapport sexuel tient à la répartition des rôles entre un pôle masculin ordinairement pervers qui ramène l’Autre à l’objet, et un pôle féminin attestant d’une “autre jouissance” dont on ne peut cependant rien dire. Ce dont témoigne l’amour, ce à quoi il s’éprouve, n’est pas autre chose que cette impasse comme la condition d’une passe nouvelle, un passage à l’autre qui est écriture à même les marques et les signes de l’exil “sexuel” de chacun. L’amour est la jouissance de l’impasse de la jouissance. “N’est-ce pas dire, écrit Lacan, que c’est seulement par l’affect qui résulte de cette béance que quelque chose se rencontre, qui peut varier infiniment quant au niveau du savoir, mais qui, un instant, donne l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire ? (...) Le déplacement de la négation, du cesse de ne pas s’écrire au ne cesse pas de s’écrire, de la contingence à la nécessité, c’est là le point de suspension à quoi s’attache tout amour" (Lacan, Encore, p. 132). Le mot “suspension” pourrait s’appliquer à un amour de type platonique et contemplatif, aux antipodes de la conception de Lacan ; ici il a manifestement le sens de “différance” voire d’“amortissement” entre l’insoutenable de la jouissance et la dure réalité du désir. Le savoir amoureux fait littéralement office de support pour un ininscriptible rapport sexuel. Ce qu’on appelle les “rapports amoureux” servent ainsi à “supporter” l’absence de jouissance de l’Autre, mais on va voir que cette fonction support est autant assumée par le désir et surtout par son objet. C’est bien pourquoi Lacan affirme que la jouissance doit condescendre au désir via l’amour. Mais l’objet lui-même possède un double statut, comme “cause du désir” et comme “plus-de-jouir”, de sorte qu’il est tout à fait possible de prétendre que c’est plutôt au désir de condescendre à la jouissance, du moins en tant que jouissance d’objet. La fonction de l’amour étant alors d’orienter le désir, à partir de l’absence de la Chose maternelle, vers l’objet ‘a’ de substitution et le plus-de-jouir. Autrement dit le ternaire jouissance-amour-désir suggère une circulation signifiante alternée, de la jouissance au désir et du désir à la jouissance.

Bien que le désir soit parfois décrit par Lacan comme la recherche d’une “différence absolue”, “là où peut surgir la signification d’un amour sans limite" (Lacan, Les 4 concepts..., p. 249), l’Autre visé par le désir de l’homme se décline dans le fantasme comme objet ‘petit a’ de manière à permettre la jouissance. Comme n’hésite pas à l’écrire un lacanien, il faut pour l’un que l’Autre se “aïfie”, représente l’objet cause du désir... Il n’y a donc pas de pur désir, de même qu’un amour sans limite ne saurait être qu’un amour renonçant à son objet initial — qu’on l’appelle la Chose, le Bien, le Prochain, etc. —, faisant l’ex-périence de l’“a-mur” comme l’écrit Lacan, soit l’inaccessibilité même de l’Autre. L’amour lui-même ne peut pas répondre de la jouissance du corps de l’Autre, car l’amour ne répond que d’un manque. L’amour consiste à donner ce que l’on n’a pas, donc la castration elle-même et le désir, et non à combler les besoins imaginaires de l’Autre. C’est pourtant ce que croit devoir faire le névrosé qui veut trop “bien faire” en se proposant — par amour ! — de boucher tout manque dans l’Autre au point de confondre le désir de l’Autre, le vrai désir, avec sa demande. De ce fait il renonce à toute jouissance et à toute sensualité au profit de la seule tendresse, afin de préserver la pureté imaginaire de son désir. Le pervers, quant à lui, ne s’embarrasse pas de la demande de l’Autre et pas davantage de son désir, réduisant au contraire l’amour à l’érotisme et le désir à une “pure” volonté de jouissance. On sait que pour Lacan ces deux positions se rejoignent, avouant leurs liens ineffables, dans la question du “prochain”. Le fameux commandement enjoignant d’aimer son prochain comme étant soi-même se ramène à une loi surmoïque de jouissance absolue, puisque l’objet de la jouissance est ici proposé comme le “sujet” lui-même, dans sa corporéité et son “idiotie” originelles, identifié à la Chose non castrée. Comment ne pas reculer devant sa “propre” jouissance et refuser d’y assimiler son prochain, quand tout signale une méchanceté fondamentale inscrite au cœur de l’être ? Comment ne pas refuser tout savoir sur la jouissance de l’Autre et toute idée de réciprocité en matière de jouissance? Comme l’écrit Philippe Julien, “il y a un pas à accomplir : un pas-de-savoir.” Et “à la question ‘la jouissance selon laquelle l’un jouit de l’autre est-elle la même jouissance selon laquelle l’autre jouit de l’un ?’, il n’y a pas de réponse" (Ph. Julien, p. 67). Le cœur “réel” de la jouissance est le vide de la Chose, qui n’existe pas. Le vrai amour est le sentiment même de cette inexistence, et une éthique amoureuse doit reposer sur l’“assentiment à ce vide central" (id.) où le prochain peut seulement prendre “place”, toujours “autre”, avec sa jouissance.

Pas de savoir sur la jouissance de l’Autre, donc, pas même de réelle réciprocité. Par contre, la réciprocité de l’amour (en tant qu’échange inconscient) est bien l’argument principal d’une possible condescendance de la jouissance au désir (en tant que désir de l’Autre). Il y a bien sûr, dans la théorie de Lacan, une certaine difficulté à penser ensemble les notions de désir et de jouissance comme étant tous deux rapportés à l’Autre, car il ne s’agit pas du même Autre. L’Autre du désir a un statut qui renvoie plutôt au registre symbolique. Tandis que ce qui est mis en question, par exemple dans le Séminaire Encore, c’est bien la jouissance du corps de l’Autre. Il n’y a de jouissance, de toute façon, que du corps. Mais en même temps une telle jouissance reste, dans l’absolu, exclue. D’où la nécessité du concept d’objet et donc l’obligation connexe de relancer la machine du désir, ne serait-ce que pour préserver la possibilité même d’une jouissance. Tandis que la fonction de l’amour est plus ambiguë en raison même de la duplicité du concept de “jouissance de l’Autre”, pris couramment en deux sens fort différents pas toujours bien distingués : en effet il y a d’une part la jouissance impossible de la Chose ou jouissance de l’être, c’est celle qui induit réellement le désir comme castré ; d’autre part il y a la jouissance de l’Autre comme jouissance du corps, jouissance tout autant impossible dans l’absolu mais surtout contingente, que Lacan spécifie comme celle de la femme. Relativement à ces deux concepts de la jouissance de l’Autre, l’on peut dire de l’amour, soit qu’il éprouve fondamentalement le vide de la jouissance de l’être, et ainsi rend possible le désir : c’est plutôt le sens de la formule de Lacan : “condescendre au désir” ; soit qu’il participe de la jouissance de l’Autre en la signifiant ou en l’écrivant, mais alors il apparaît plutôt comme un au-delà du désir et non plus comme un intermédiaire entre jouissance et désir. D’où une possible dérive “mystique” de la doctrine lacanienne de la jouissance, i.e. doctrine de l’amour, telle qu’elle est tracée dans le séminaire Encore. “Encore, peut-on lire, c’est le nom propre de cette faille d’où dans l’Autre part la demande d’amour" (p. 11). L’amour est essentiellement demande, au-delà du désir, donc ; il est d’abord langage au point qu’aimer ou parler d’amour sont équivalents. Or “parler d’amour est en soi une jouissance" (p. 77) et Lacan n’a de cesse de prendre l’amour à la lettre, l’identifiant même à la lettre d’amour comme instrument de la jouissance. La lettre devient l’incontournable de la jouissance comme le signifiant, dans les séminaires antérieurs, était la condition du désir. Et si la définition de l’inconscient par le signifiant incitait à confondre la pensée et le travail de l’inconscient, c’est désormais à l’âme en tant que séparée du corps, en tant que platonicienne, que renvoie la théorie de l’amour. Fantasme certes mais fantasme nécessaire, à l’amour aussi bien, si l’âme seule permet à l’homme “de supporter l’intolérable de son monde, ce qui la suppose y être étrangère" (id.). On peut donc décliner comme un effet même de la lettre : j’âme, tu âmes, il âme, etc., étant entendu que les femmes surtout âment l’âme, autrement dit sont âmoureuses. “Le fait que (...) la jouissance de la femme “s’écrase” (...) dans la nostalgie phallique (...) est dès lors nécessité à n’aimer l’autre mâle qu’en un point situé au-delà de ce qui (...) l’arrête comme désir" (Lacan, L’Angoisse, op. cit., séance du 19/06/1963). Les femmes connaissent une autre jouissance, supplémentaire par rapport à la jouissance phallique, dont il n’est pas sûr qu’elles puissent dire quelque chose. Mais comment le hors sexe où se situe ce savoir de l’âme, ce savoir de l’âmour, peut-il s’accorder avec la nature corporelle de toute jouissance ? Le corporel et le sexuel seraient-ils finalement antinomiques ?

Par ailleurs, comment concilier cet éloge de l’amour avec la démonstration (classique en psychanalyse) de son essence narcissique, où il apparaît comme un aléa du désir d’être Un ? Selon Lacan, “le désir ne nous conduit qu’à la visée de la faille où se démontre que l’Un ne tient que de l’essence du signifiant. Si j’ai tenté d’interroger Frege au départ, c’est pour tenter de démontrer la béance qu’il y a de cet Un à quelque chose qui tient à l’être, et, derrière l’être, la jouissance" (Encore, p. 12). Lacan rappelle que ce qui fait tenir l’image narcissique i(a), essentiellement une et signifiante, et en l’occurrence aimable, n’est autre que l’objet ‘a’ cause du désir, seul reste pour l’homme de ce qu’il faut bien appeler l’être. Or l’amour n’en “reste” pas là, tout au contraire. L’amour est ambigu, eu égard à la jouissance, car “il ne se peut pas que le sujet ne désire pas ne pas trop en savoir sur ce qu’il en est de cette rencontre éminemment contingente avec l’autre. Aussi, de l’autre, va-t-il à l’être qui y est pris" (p. 132). Mais l’être est par définition ce qui se manque, ce qui ne se rencontre pas. Aussi l’ambiguïté de l’amour est-elle bien marquée de ceci que le vrai amour, l’amour extrême, poussé par le désir aux abords de l’être, “débouche sur la haine" (p. 133). Force est de constater le caractère inachevé ou aporétique de la doctrine lacanienne de l’amour. L’amour reste dépendant de l’essence signifiante du désir ; le ratage nécessaire de l’Autre se retourne en jouissance haineuse de l’être — celle qui dit “tu es” et qui tue le tu.  Suivant ces prémisses il est impossible d’élaborer une véritable théorie du deux et de la rencontre amoureuse. C’est ce que souligne Alain Badiou pour qui l’on ne doit pas mettre sur le même plan la théorie du désir, désir d’un sujet fini avec son corollaire, l’objet ‘a’, et la doctrine de l’amour comme dualité irréductible. On peut passer “par effraction” du Un au Deux grâce une fonction d’infinitisation ou “fonction générique”, dont le Deux comme tel est l’opérateur, en vue “du devenir infini d’une vérité amoureuse donc d’une vérité sur la différence des sexes" (Badiou, p. 304). En tout cas l’infini d’inaccessibilité, à quoi se résout l’Autre jouissance lacanienne et confusément la fonction de l’amour, est impuissant théoriquement à constituer le champ de l’amour. Notons au passage que celui-ci est restitué par Badiou à la philosophie, sous les conditions de la rigueur mathématique, tandis que la psychanalyse ne dépasse pas le champ de la jouissance en tant que dominé par la fonction phallique. La thèse de Badiou séduit en ce qu’elle lève les ambiguïtés lacaniennes relevées précédemment, mais c’est à remiser la jouissance dans une négativité d’où justement elle parvient à extraire le concept de l’amour. N’est-ce pas ce que nous avons pointé, précisément, comme relatif à la position hystérique qui fait fi de la jouissance au profit de l’amour ?

Mais indéniablement, la position lacanienne n’est guère plus tenable en raison de la confusion implicite (réciprocité plutôt qu’identité) qu’elle autorise entre l’amour de l’Autre et la jouissance de l’Autre, et cela au nom du désir qui doit être préservé en dernier ressort. Amour, jouissance et désir forment une triade circulaire sans véritable issue théorique, tout entière dominée par la figure de l’Autre. Il est clair que la jouissance est déniée, comme telle, par le “champ de la jouissance” que prétend être l’analyse. La jouissance est refusée à l’Autre, paradoxalement, au nom de la priorité de l’Autre sur la jouissance. L’intérêt d’une “autre” théorie de la jouissance est justement d’accorder à la jouissance son sens plein, sans tomber pour autant dans l’ornière ridicule d’une jouissance “absolue” ou jouissance de l’être. Il s’agit bien d’une jouissance de l’Autre, comme tel, car l’Autre est la jouissance. Voilà ce que n’est jamais parvenu à établir Lacan, se perdant dans les méandres du “de” et de la relation réciproque, la particule ne faisant ici que renvoyer à la différence infinie d’un Désir sous-jacent. Le “de” ne doit pas être souligné mais plutôt mis entre parenthèse : jouissance (de) l’Autre. Il ne s’agit pas non plus d’une jouissance de soi, asymptote du désir ou de l’amour en tant que narcissiques. En revanche, l’Autre comme jouissance, peut jouir unilatéralement “de” ce qui se présente à lui, et en particulier, oui, de l’amour. Tel qu’il est décrit par Lacan, l’amour n’est pas la jouissance mais l’illusion (toujours déçue, comme telle) de la jouissance, le mixte du désir et de la jouissance. Eh bien l’amour en tant qu’affect narcissique de l’impossibilité de la jouissance, c’est ce dont on peut jouir réellement. Mais l’on peut aussi mettre l’amour à la place de la jouissance, identifier les deux fonctions : c’est ce que font quotidiennement les gens “aimables” (qui aiment). Et ils aiment ainsi, à titre d’objet, l’impossible jouissance de l’autre. Penchons-nous plus précisément sur le fait d’être aimé. Aimé, on l’est toujours et toujours à notre insu car, ainsi que le dirait Lacan, c’est notre inconscient avec ses manques et ses aléas de jouissance qui est aimable (aimé). Mais pas seulement. Cette passivité et cette patience que l’on reconnaît généralement à l’aimable est la donnée réelle, la condition réellement humaine précédant tout inconscient et tout désir de jouissance. J’aime parce que je suis aimé, je jouis parce que je suis joui, mais pas seulement en tant qu’objet pour l’Autre, d’abord en tant que cet aimé et ce joui sont identiques au réel.

 

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