Etudes lacaniennes 

un site de  Didier Moulinier

Analyse

 

 

Jouissances

 
Accueil
Acte
Aliénation
Amour
Analyse
Angoisse
Bonheur
Castration
Chose
Conatus
Coquetterie
Corps
Coupure
Désir
Dette
Diète
Discours
Energie
Erotisme
Ethique
Fantasme
Femme
Hystérie
Impossible
Inconscient
Infini
Joie
Langage
Lettre
Libido
Loi
Manque
Masturbation
Moi
Négation
Névrose
Objet
Obscénité
Parole
Pathologie
Père
Perversion
Peur
Phallus
Plaisir
Prochain
Psychose
Pulsion
Rapport
Répétition
Savoir
Semblant
Sexualité
Signifiant
Sublimation
Sujet
Surmoi
Symptôme
Temps
Texte
Toxicomanie
Trauma
Un
Voix
Zone érogène

 

 

 

D'après une lecture de :

Nestor Braunstein, La Jouissance : un concept lacanien, Point-hors-ligne, 1992

 

 

Si le langage reste évidemment l’instrument extérieur de la cure, en tout cas du côté de l’analysant, le champ complet de celle-ci est bien celui de la jouissance. Contrairement à ce que l’on croirait volontiers, ce n’est pas la parole qui s’“échange” ou qui se “communique” ; si la psychanalyse nous a appris quelque chose, avec Freud et Lacan, c’est qu’il faut compter plutôt sur un élément de nature économique que Lacan appelle “plus-de-jouir”, lequel fonctionne comme le véritable ressort de la cure. Mais l’analyse est-elle à ce point acquise à la cause de la jouissance et assume-t-elle pleinement sa découverte ? N’est-elle pas aussi dépendante d’une philosophie du désir qui freine son avancée théorique, en présentant la jouissance comme interdite ou impossible ? Entre les techniques corporelles à la mode et l’idéologie philosophique toujours prête à spéculer sur le désir et la sublimation, on peut dire que la psychanalyse a suivi la voie moyenne d’une éthique dont on ne saurait dire si elle est proprement celle du désir ou celle de la jouissance. C’est bien la relation du sujet avec la jouissance, beaucoup plus que la jouissance elle-même, qui intéresse la psychanalyse. Mais qu’est-ce que la jouissance, justement, sinon la relation?

D’abord, voyons comment concrètement l’analyse met en jeu cette jouissance dans la cure, d’après la doctrine même du parlêtre formulée par Lacan. L’ontologie de base, si l’on peut dire, repose sur la constatation banale que l’homme, du fait qu’il parle, vit dans le semblant tout en désirant intensément l’être, de sorte que “l’analyse est structurée en fonction de cette jouissance de l’être que le langage forclôt" (p. 278). La stratégie analytique ne manque pas de duplicité. Le fameux Dites tout ce qui vous passe par la tête, même si cela vous paraît désagréable ou choquant n’a pas d’autre signification que d’inciter ouvertement à jouir, à partir de cette situation de parole, mais n’a d’autre effet réel que de confronter l’analysant aux impasses de cette même situation (car l’on ne saurait justement tout dire) comme à l’impossible d’une jouissance totale. Cela s’effectue par la traversée nécessaire du fantasme dont la fonction est justement de protéger de la jouissance en interposant un rideau de fumée, une scène qui organise la jouissance supposée de l’Autre tout en masquant et en partialisant celle du sujet. Mais si le fantasme est séparation il est aussi aliénation complaisante ; aussi dans la cure le sujet doit-il aller au-delà et s’identifier à l’objet ‘a’ cause du désir, au manque lui-même, représenté un temps par l’analyste. Si de toute évidence l’analyse n’est une partie de plaisir pour personne, en revanche le fait d’être une confrontation (traumatisante et ineffable) au vide de l’être y compris à ce reste qu’est l’objet ‘a’ la situe indéniablement dans le champ de la jouissance.

Les auteurs évoquent très souvent la notion stimulante d’une jouissance de l’analyse comme “jouissance du déchiffrage”. Il faut admettre auparavant que le symptôme est chiffrage de la jouissance, jouissance bloquée, ou comme l’écrit Lacan “lambeau de discours [dont], faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant" (J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 445). Mais cette définition du symptôme en croise une autre, plus ancienne, selon laquelle le symptôme est métaphore du désir et donc essentiellement parole. Ainsi s’explique que l’opération de déchiffrage passe par l’usage de la parole dans ce que Lacan appelle la traversée du “mur du langage”. Il faut faire passer la jouissance par ce que N. Braunstein nomme à son tour le “diaphragme de la parole" (Braunstein, p. 183). La jouissance du déchiffrage est alors le pendant de l’interprétation : jouis-sens, voire j’ouis sens ! Pour “entendre” cela, il ne suffit pas (ou il ne suffit plus, si l’on prend la doctrine de Lacan en diachronie) que le désir se dise, il s’agit “qu’il soit pris à la lettre”, “qu’on l’amène au point d’impossibilité, celui de la jouissance refusée dont il émane" (p. 279). Ce n’est plus dans la langue (commune) que cela se passe mais dans “lalangue” de chacun, ou encore : “Il s’agit de passer de la parole de la linguistique à la lettre vocalisée de la linguisterie, là où la voix n’est plus chaîne mais objet plus-de-jouir et cause du désir" (p. 183). La théorie lacanienne de la jouissance constitue bien à ce niveau là une véritable subversion des principes de la science linguistique et de l’anthropologie : la doctrine même du parlêtre, qui consonne si philosophiquement, est complétée par une théorie de la trace et de l’écriture, seule apte à répondre de (et à) la religion. Mais le mouvement général imprimé à la cure reste globalement celui du désir et du manque, car il ne s’agit pas tant d’utiliser l’écriture du symptôme et son quantum de jouissance, donnés tels quels, que de les retrouver, les récupérer, et finalement d’y tendre par le biais de la parole. La jouissance du déchiffrage est toujours différée (et donc impossible) du seul fait qu’elle est désirée. Sauf pour le psychotique, qui tente de jouir de l’Un c’est-à-dire de soi, mais ne déchiffre rien ou plutôt confond le chiffrage et le déchiffrage, ce statut de la jouissance du déchiffrage reste, à notre avis, celui de la névrose. La jouissance étant pensée, comme le désir, en terme d’aliénation, de privation, par rapport à un grand Autre inaccessible.

Objectivement, le déchiffrage repose d’ailleurs sur une névrose constitutive, certes artificielle, qui s’appelle le transfert. C’est-à-dire qu’un savoir du déchiffrage est doublement présupposé dans le cadre de l’amour de transfert : l’analysant voit d’abord en l’analyste un expert en désir et en jouissance qui ne peut pas ne pas savoir, au moins ce qu’il en est du symptôme, tandis que l’analyste suppose en l’autre un savoir inconscient dont il peut favoriser le déchiffrage. En réalité l’analyste n’est pas un savoir ni même une science, mais une place, une place à prendre où, en particulier, doit prendre place l’objet-plus-de-jouir. Quand au déchiffrage, ou bien il est jouis-sens ou bien il n’a pas de sens du tout. C’est dire que c’est l’affaire de l’analysant, purement et simplement. Mais alors quel est le rapport de l’analyste avec la jouissance? L’analyste, dit Lacan, est le “rebus de la jouissance" (J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 29) et même s’il occupe la place de l’objet, c’est davantage en tant qu’objet ‘a’ cause du désir qu’en tant que plus-de-jouir. S’il incarne avant tout le désir et le manque, la question dès lors est de savoir comment cette place est compatible avec la causation d’une jouissance comme possible. Ce qui est en cause ou en jeu dans l’analyse, n’est-ce pas autant que la jouissance du sujet (disons plutôt son abord épineux) la question du désir de l’analyste comme essence voire comme réalité unique de l’interprétation ? Cette question, on nous la présente comme celle de l’éthique. Certes la jouissance n’y est pas absente, puisque “le psychanalyste c’est celui qui évoque la jouissance" (Braunstein, p. 298) et “il l’évoque dans l’énonciation que la présence éthique de l’analyste constitue au sein du dire de l’analysant" (id.). Mais il est clair que cette présence n’est soutenue que par le désir même de l’analyste, lequel n’est pas censé jouir du déchiffrage. Sa propre parole est liée à la jouissance du déchiffrage en tant qu’elle la provoque et la rend possible, mais en tant que telle, en tant que limite ou coupure, elle signifie plutôt l’impossible de la jouissance.

Prenons un instant le parti inverse, et disons que dans le réel la jouissance pose ses conditions au désir (en tant que désir de jouissance) — ce n’est alors pour le fruit d’aucune technique ni même d’une quelconque éthique de la psychanalyse, mais bien d’une jouissance de l’analyse. La jouissance pose ses conditions aussi bien à l’analyse ; ce que la “psychanalyse” ne reconnaît pas tout à fait puisqu’elle (ou son suppôt, l’analyste) interfère de son désir avec elle, ou de son désir d’ elle. Quant à jouir de l’analyse, Roland Barthes écrivait : “Le monument psychanalytique doit être traversé — non contourné, comme les voies admirables d’une très grande ville, voies à travers lesquelles on peut jouer, rêver, etc.: c’est une fiction" (R. Barthes, Le plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 92). On ne peut guère agréer le principe de la traversée ni d’ailleurs celui de l’analyse comme fiction (purement signifiante) ; mais reconnaissons que l’idée ôte une part de cet esprit de sérieux, cet esprit philosophique qui a très tôt déteint sur la psychanalyse en inhibant son avancée théorique. Jouir de la psychanalyse c’est d’abord briser sa suffisance, mais c’est aussi reconnaître son utilité propre et surtout la faire “fictionner sérieusement” en étendant le champ de l’interprétable …jusqu’au champ du jouir, tout en plaçant résolument le premier sous la dépendance réelle du second. Tout est interprétable parce que tout appartient d’abord à la jouissance justement comme relation d’appartenance (ou usufruit généralisé).

Il faut d’abord briser le “principe de psychanalyse suffisante” qui pose une corrélation originaire entre l’analyse et le réel, notamment sous l’aspect du symptôme, qui postule en bref l’existence de la psychanalyse comme vérité première, à égalité avec un réel qu’elle prétend co-constituer. Ce principe affirme qu’ il y a de la psychanalyse, du symptôme, du transfert, et l’on sait pour ce dernier aspect combien il est soutenu et structuré par le désir de l’analyste. Si l’on reconnaît une jouissance de l’analyse, en tant que jouissance du déchiffrage, elle fait seulement partie du dispositif analytique sans définir l’essence réelle de celui-ci. On ne dit pas assez que le déchiffrage lui-même est jouissance, et que tout ce qui est déchiffré, analysé, est en même temps “joui” sans équivoque possible. Il est vrai que dans l’expression “jouissance de l’analyse”, on a toujours le choix entre un emploi objectif ou subjectif du génitif. Mais les deux valident également la formule : l’analyse est jouissance, pure relation d’appartenance ou fonction de présentation, mais quand un objet est présenté c’est-à-dire en l’occurrence analysé, il n’est rien moins que joui. Le statut de ce qui est analysé, pour autant, n’est pas ici corrélatif avec celui de l’analyse ni a fortiori avec celui de la jouissance : il leur est seulement, unilatéralement relatif ; la mixité et la réciprocité faisant précisément tout le contenu symptomal (philosophique, idéologique) de l’objet, qu’il soit l’inconscient d’un sujet particulier ou bien le sujet de la psychanalyse en général. D’une certaine manière, il s’agit bien de la jouissance, mais dans sa définition philosophico-analytique seulement ; du point de vue hyper-analytique et même non-analytique que nous adoptons, ce mixte devient l’analysé ou le joui, identiquement, mais non réciproquement. Or cette identité, apparaissant ici sous sa face objet, ne se réduit pas à un pur produit: c’est d’abord un donné. Et il ne serait pas donné, si son essence d’être-donné, comme joui ou comme analysé, n’était pas préalable à toute analyse et à toute jouissance. Je suis déjà analysé lorsque j’entre en analyse (ou plutôt je ne le “suis” pas dans l’être mais dans le réel), comme analysant, et a fortiori lorsque j’exerce comme psychanalyste : ce qui n’est plus généraliser vulgairement la fonction du désir chez l’analyste, fonction de conversion prosélyte, mais simplement rappeler la priorité du réel — cette passivité absolue — sur l’effectivité.

 

Accueil | Brèves du jour | Evénements | Liens psychanalytiques | Publications | Psychanalyse et... | Non-Psychanalyse | Lectures de Lacan | Lexique de Lacan | Jouissances | Perversions | Contact