D'après une
lecture de :
Nestor
Braunstein, La Jouissance : un concept lacanien, Point-hors-ligne,
1992
Si le langage
reste évidemment l’instrument extérieur de la cure, en tout cas du côté de
l’analysant, le champ complet de celle-ci est bien celui de la jouissance.
Contrairement à ce que l’on croirait volontiers, ce n’est pas la parole qui
s’“échange” ou qui se “communique” ; si la psychanalyse nous a appris
quelque chose, avec Freud et Lacan, c’est qu’il faut compter plutôt
sur un élément de nature économique que Lacan appelle “plus-de-jouir”,
lequel fonctionne comme le véritable ressort de la cure. Mais l’analyse
est-elle à ce point acquise à la cause de la jouissance et assume-t-elle
pleinement sa découverte ? N’est-elle pas aussi dépendante d’une philosophie
du désir qui freine son avancée théorique, en présentant la jouissance comme
interdite ou impossible ? Entre les techniques corporelles à la mode et
l’idéologie philosophique toujours prête à spéculer sur le désir et la
sublimation, on peut dire que la psychanalyse a suivi la voie moyenne d’une
éthique dont on ne saurait dire si elle est proprement celle du désir ou
celle de la jouissance. C’est bien la relation du sujet avec la jouissance,
beaucoup plus que la jouissance elle-même, qui intéresse la psychanalyse.
Mais qu’est-ce que la jouissance, justement, sinon la relation?
D’abord, voyons comment concrètement l’analyse met en jeu
cette jouissance dans la cure, d’après la doctrine même du parlêtre formulée
par Lacan. L’ontologie de base, si l’on peut dire, repose sur la
constatation banale que l’homme, du fait qu’il parle, vit dans le semblant
tout en désirant intensément l’être, de sorte que “l’analyse est structurée
en fonction de cette jouissance de l’être que le langage forclôt" (p. 278).
La stratégie analytique ne manque pas de duplicité. Le fameux Dites tout
ce qui vous passe par la tête, même si cela vous paraît désagréable ou
choquant n’a pas d’autre signification que d’inciter ouvertement à
jouir, à partir de cette situation de parole, mais n’a d’autre effet réel
que de confronter l’analysant aux impasses de cette même situation (car l’on
ne saurait justement tout dire) comme à l’impossible d’une jouissance
totale. Cela s’effectue par la traversée nécessaire du fantasme dont la
fonction est justement de protéger de la jouissance en interposant un rideau
de fumée, une scène qui organise la jouissance supposée de l’Autre tout en
masquant et en partialisant celle du sujet. Mais si le fantasme est
séparation il est aussi aliénation complaisante ; aussi dans la cure le
sujet doit-il aller au-delà et s’identifier à l’objet ‘a’ cause du désir, au
manque lui-même, représenté un temps par l’analyste. Si de toute évidence
l’analyse n’est une partie de plaisir pour personne, en revanche le fait
d’être une confrontation (traumatisante et ineffable) au vide de l’être y
compris à ce reste qu’est l’objet ‘a’ la situe indéniablement dans le champ
de la jouissance.
Les auteurs évoquent très souvent la notion stimulante d’une
jouissance de l’analyse comme “jouissance du déchiffrage”. Il faut admettre
auparavant que le symptôme est chiffrage de la jouissance, jouissance
bloquée, ou comme l’écrit Lacan “lambeau de discours [dont], faute d’avoir
pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la
ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant" (J. Lacan, Ecrits,
Paris, Seuil, 1966, p. 445). Mais cette définition du symptôme en croise une
autre, plus ancienne, selon laquelle le symptôme est métaphore du désir et
donc essentiellement parole. Ainsi s’explique que l’opération de déchiffrage
passe par l’usage de la parole dans ce que Lacan appelle la traversée du
“mur du langage”. Il faut faire passer la jouissance par ce que N.
Braunstein nomme à son tour le “diaphragme de la parole" (Braunstein, p.
183). La jouissance du déchiffrage est alors le pendant de l’interprétation
: jouis-sens, voire j’ouis sens ! Pour “entendre” cela, il ne
suffit pas (ou il ne suffit plus, si l’on prend la doctrine de Lacan en
diachronie) que le désir se dise, il s’agit “qu’il soit pris à la lettre”,
“qu’on l’amène au point d’impossibilité, celui de la jouissance refusée dont
il émane" (p. 279). Ce n’est plus dans la langue (commune) que cela se passe
mais dans “lalangue” de chacun, ou encore : “Il s’agit de passer de la
parole de la linguistique à la lettre vocalisée de la linguisterie, là où la
voix n’est plus chaîne mais objet plus-de-jouir et cause du désir" (p. 183).
La théorie lacanienne de la jouissance constitue bien à ce niveau là une
véritable subversion des principes de la science linguistique et de
l’anthropologie : la doctrine même du parlêtre, qui consonne si
philosophiquement, est complétée par une théorie de la trace et de
l’écriture, seule apte à répondre de (et à) la religion. Mais le
mouvement général imprimé à la cure reste globalement celui du désir et du
manque, car il ne s’agit pas tant d’utiliser l’écriture du symptôme et son
quantum de jouissance, donnés tels quels, que de les retrouver, les
récupérer, et finalement d’y tendre par le biais de la parole. La jouissance
du déchiffrage est toujours différée (et donc impossible) du seul fait
qu’elle est désirée. Sauf pour le psychotique, qui tente de jouir de l’Un
c’est-à-dire de soi, mais ne déchiffre rien ou plutôt confond le chiffrage
et le déchiffrage, ce statut de la jouissance du déchiffrage reste, à notre
avis, celui de la névrose. La jouissance étant pensée, comme le désir, en
terme d’aliénation, de privation, par rapport à un grand Autre inaccessible.
Objectivement, le déchiffrage repose d’ailleurs sur une
névrose constitutive, certes artificielle, qui s’appelle le transfert.
C’est-à-dire qu’un savoir du déchiffrage est doublement présupposé dans le
cadre de l’amour de transfert : l’analysant voit d’abord en l’analyste un
expert en désir et en jouissance qui ne peut pas ne pas savoir, au moins ce
qu’il en est du symptôme, tandis que l’analyste suppose en l’autre un savoir
inconscient dont il peut favoriser le déchiffrage. En réalité l’analyste
n’est pas un savoir ni même une science, mais une place, une place à prendre
où, en particulier, doit prendre place l’objet-plus-de-jouir. Quand au
déchiffrage, ou bien il est jouis-sens ou bien il n’a pas de sens du tout.
C’est dire que c’est l’affaire de l’analysant, purement et simplement. Mais
alors quel est le rapport de l’analyste avec la jouissance? L’analyste, dit
Lacan, est le “rebus de la jouissance" (J. Lacan, Télévision, Paris,
Seuil, 1974, p. 29) et même s’il occupe la place de l’objet, c’est davantage
en tant qu’objet ‘a’ cause du désir qu’en tant que plus-de-jouir. S’il
incarne avant tout le désir et le manque, la question dès lors est de savoir
comment cette place est compatible avec la causation d’une jouissance comme
possible. Ce qui est en cause ou en jeu dans l’analyse, n’est-ce pas autant
que la jouissance du sujet (disons plutôt son abord épineux) la question du
désir de l’analyste comme essence voire comme réalité unique de
l’interprétation ? Cette question, on nous la présente comme celle de
l’éthique. Certes la jouissance n’y est pas absente, puisque “le
psychanalyste c’est celui qui évoque la jouissance" (Braunstein, p. 298) et
“il l’évoque dans l’énonciation que la présence éthique de l’analyste
constitue au sein du dire de l’analysant" (id.). Mais il est clair que cette
présence n’est soutenue que par le désir même de l’analyste, lequel n’est
pas censé jouir du déchiffrage. Sa propre parole est liée à la jouissance du
déchiffrage en tant qu’elle la provoque et la rend possible, mais en tant
que telle, en tant que limite ou coupure, elle signifie plutôt l’impossible
de la jouissance.
Prenons un instant le parti inverse, et disons que dans le
réel la jouissance pose ses conditions au désir (en tant que désir de
jouissance) — ce n’est alors pour le fruit d’aucune technique ni même d’une
quelconque éthique de la psychanalyse, mais bien d’une jouissance de
l’analyse. La jouissance pose ses conditions aussi bien à l’analyse ; ce
que la “psychanalyse” ne reconnaît pas tout à fait puisqu’elle (ou son
suppôt, l’analyste) interfère de son désir avec elle, ou de son désir d’
elle. Quant à jouir de l’analyse, Roland Barthes écrivait : “Le
monument psychanalytique doit être traversé — non contourné, comme les voies
admirables d’une très grande ville, voies à travers lesquelles on peut
jouer, rêver, etc.: c’est une fiction" (R. Barthes, Le plaisir du texte,
Paris, Seuil, 1973, p. 92). On ne peut guère agréer le principe de la
traversée ni d’ailleurs celui de l’analyse comme fiction (purement
signifiante) ; mais reconnaissons que l’idée ôte une part de cet esprit de
sérieux, cet esprit philosophique qui a très tôt déteint sur la psychanalyse
en inhibant son avancée théorique. Jouir de la psychanalyse c’est d’abord
briser sa suffisance, mais c’est aussi reconnaître son utilité propre et
surtout la faire “fictionner sérieusement” en étendant le champ de
l’interprétable …jusqu’au champ du jouir, tout en plaçant résolument le
premier sous la dépendance réelle du second. Tout est interprétable parce
que tout appartient d’abord à la jouissance justement comme relation
d’appartenance (ou usufruit généralisé).
Il faut d’abord briser le “principe de psychanalyse
suffisante” qui pose une corrélation originaire entre l’analyse et le réel,
notamment sous l’aspect du symptôme, qui postule en bref l’existence de la
psychanalyse comme vérité première, à égalité avec un réel qu’elle prétend
co-constituer. Ce principe affirme qu’ il y a de la psychanalyse, du
symptôme, du transfert, et l’on sait pour ce dernier aspect combien il est
soutenu et structuré par le désir de l’analyste. Si l’on reconnaît
une jouissance de l’analyse, en tant que jouissance du déchiffrage, elle
fait seulement partie du dispositif analytique sans définir l’essence réelle
de celui-ci. On ne dit pas assez que le déchiffrage lui-même est jouissance,
et que tout ce qui est déchiffré, analysé, est en même temps “joui” sans
équivoque possible. Il est vrai que dans l’expression “jouissance de
l’analyse”, on a toujours le choix entre un emploi objectif ou subjectif du
génitif. Mais les deux valident également la formule : l’analyse est
jouissance, pure relation d’appartenance ou fonction de présentation, mais
quand un objet est présenté c’est-à-dire en l’occurrence analysé, il n’est
rien moins que joui. Le statut de ce qui est analysé, pour autant, n’est pas
ici corrélatif avec celui de l’analyse ni a fortiori avec celui de la
jouissance : il leur est seulement, unilatéralement relatif ; la
mixité et la réciprocité faisant précisément tout le contenu symptomal
(philosophique, idéologique) de l’objet, qu’il soit l’inconscient d’un sujet
particulier ou bien le sujet de la psychanalyse en général. D’une certaine
manière, il s’agit bien de la jouissance, mais dans sa définition
philosophico-analytique seulement ; du point de vue hyper-analytique et même
non-analytique que nous adoptons, ce mixte devient l’analysé ou le joui,
identiquement, mais non réciproquement. Or cette identité, apparaissant ici
sous sa face objet, ne se réduit pas à un pur produit: c’est d’abord un
donné. Et il ne serait pas donné, si son essence d’être-donné, comme joui ou
comme analysé, n’était pas préalable à toute analyse et à toute jouissance.
Je suis déjà analysé lorsque j’entre en analyse (ou plutôt je ne le “suis”
pas dans l’être mais dans le réel), comme analysant, et a fortiori lorsque
j’exerce comme psychanalyste : ce qui n’est plus généraliser vulgairement la
fonction du désir chez l’analyste, fonction de conversion prosélyte, mais
simplement rappeler la priorité du réel — cette passivité absolue — sur
l’effectivité.