Etudes lacaniennes 

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D'après une lecture de :

J. Lacan, L’Angoisse, séance du 05/12/1962

 

 

Il ressort du tableau dit “de la division subjective”, présenté par Lacan dans son Séminaire L’angoisse (séances des 9 janvier et 13 mars 1963), que l’angoisse s’interpose entre la jouissance et le désir, entre l’Autre réel qu’est la Chose et le sujet lui-même. Elle constitue cette étape intermédiaire où, dans sa relation avec l’Autre, le sujet n’est plus simplement dévoré ni intégré par lui (d’où le premier sens du mot “division” : combien de fois S dans A?), n’est pas encore advenu comme sujet barré ou sujet de l’inconscient (deuxième sens, le plus connu, de la division), mais se constitue comme objet ‘a’ destiné à combler le vide pressenti en l’Autre. L’angoisse est cet affect accompagnant ce dernier moment, où le sujet s’“aphanisise”, disparaît en ‘a’ devant l’énigme non plus de la jouissance mais de la castration de l’Autre “où se révèle la nature du phallus. Le sujet se divise ici, nous dit Freud, à l’endroit de la réalité, voyant à la fois s’y ouvrir le gouffre contre lequel il se rempardera d’une phobie, et d’autre part le recouvrant de cette surface où il érigera le fétiche”. Lacan évoque ici deux manières courantes pour le sujet — la névrosée et la perverse — de faire face au manque et donc au désir de l’Autre, en se plaçant comme objet pour satisfaire la demande de celui-ci et reconstituer une jouissance imaginaire. C’est le fantasme et le stade de l’aliénation, inséparables de l’angoisse dans la mesure où la castration maternelle n’est pas immédiatement assumée.

On doit maintenant relever une ambiguïté liée structurellement à la position charnière de l’angoisse, entre la jouissance et le désir. Il y a deux façons de présenter ce phénomène, selon qu’on souligne son rapport avec le désir subjectif ou au contraire avec la jouissance de l’Autre, l’une s’illustrant particulièrement de la névrose et l’autre de la perversion. Dans la première hypothèse, alors qu’elle va plutôt dans le sens du désir, l’angoisse est inversement décrite comme liée à la proximité de la jouissance, “quand l’objet du désir se manifeste”, par exemple dans les cauchemars. En effet ce n’est pas le manque mais le manque du manque qui est responsable de l’angoisse. Si l’on prend l’exemple du phobique, il est clair que l’objet d’angoisse n’est pas directement l’objet terrifiant mais plutôt ce que celui-ci occulte, autrement dit la Chose ou la mère non castrée. Le processus lui-même est complexe et présente une ambiguïté. De l’objet phobique, on peut dire tout d’abord qu’il contre le manque du manque en tant que signifiant phallique paternel, mais également qu’il symbolise selon les moments et la structure le phallus maternel imaginaire,  reconstituant lui-même la complétude mythique de la Chose. Cependant, même à ce titre, il cause la terreur ou la panique en écartant l’insoutenable de l’angoisse ; de sorte que la névrose (à ce stade bénin), loin de susciter l’angoisse constitue plutôt une réponse structurée et fantasmatique à celle-ci. Bien sûr l’angoisse du névrosé signifie toujours pour lui la jouissance de l’Autre, mais le “signal d’angoisse” qu’il enregistre, en tout cas, le situe davantage du côté du désir que du côté de la jouissance. En regardant maintenant l’affect d’angoisse du côté de la jouissance, en tant que recherchée, on l’associera à la “confrontation avec l’insondable du manque chez l’Autre”, au “sentiment du désir de l’Autre” comme le dit aussi Lacan, c’est-à-dire ni plus ni moins à la castration maternelle. Réalité insoutenable au pervers qui, pour toute réponse, érige le fétiche comme symbole du phallus maternel, et donc ressuscite la Chose non castrée. De ce fait il cause bel et bien l’angoisse en l’autre et la propose en guise d’objet de jouissance à  son éternel “grand Autre”, son omnipotente Nature.

Bien sûr les choses ne sont pas aussi tranchées, entre névrose et perversion notamment. Par exemple “le sentiment du désir de l’Autre”, sa castration, caractérise bien l’angoisse du névrosé en tant que justement, la castration de l’Autre, c’est ce qui lui fait question : il l’affronte douloureusement. Il n’est pas confronté directement au manque du manque dans l’Autre, ce qui définirait plutôt la psychose et son mode de jouissance, il ne s’angoisse de la jouissance de l’Autre et identiquement de son désir que parce qu’ils font énigme pour lui, en tant qu’il s’imagine y participer structurellement en position d’objet. Le névrosé fuit éperdument le manque du manque mais subit en même temps l’affect du manque dans l’Autre. Tandis que le pervers flirte avec la jouissance de l’Autre mais ne s’embarrasse pas de son manque (et cependant si ce manque n’avait pas été aperçu, le structure perverse eût été inutile). Le névrosé rencontre l’angoisse, profite d’elle, pourrait-on dire, tandis que le pervers est cerné voire dénoncé par elle. Activité de l’un, passivité de l’autre. Or par ailleurs, l’affect du manque dans l’Autre situé également entre la jouissance et le désir, n’est-ce pas ce que Lacan caractérise comme l’amour ? Ce qui différencie alors l’angoissé de l’amoureux, c’est que si tous deux éprouvent le manque dans l’Autre, le premier y “objecte” tout son être réduit en ‘a’, tandis que le second y acquiesce “de toute son âme”, donnant son propre manque, de sorte que le manque ne manque pas…

Le pervers fait jouir l’Autre de l’angoisse du sujet (par exemple la victime du sadique) ; le névrosé se sert de son angoisse pour mieux écarter la jouissance ; tandis que l’amoureux donne son angoisse, comme étant ce rien qu’il “n’a pas”, et cet échange le constitue comme sujet de l’inconscient. Malgré cela il ne jouit pas vraiment puisque ce don caractérise autant la jouissance que le désir, deux ordres impossibles à actualiser simultanément. Dans la théorie de Lacan l’angoisse reste liée pareillement à la jouissance et au désir, à l’objet et au sujet, à la perversion et à la névrose, etc. Seul le pervers semble détenir une clef pour la jouissance, pour la jouissance de l’angoisse précisément, mais il n’est pas lui-même l’Autre jouissant, bien qu’il le prétende. La perversion connaît une autre limite en cela que tout ce qu’elle propose comme objet … c’est un sujet, un sujet qui à juste titre s’angoisse.

Commençons donc par inverser les données de la jouissance perverse. Si d’une part seul l’Autre jouit, l’Autre est jouissance, seul l’Autre également est sujet, sujet de la jouissance — ce qui contredit absolument les axiomes lacaniens. Seul un objet, un objet en l’occurrence angoissé (formule peut-être étrange, à prendre comme résultat d’une opération… de jouissance), peut satisfaire cette jouissance. Si le névrosé ne peut pas jouir de son angoisse, de soi comme angoissé (alors qu’il jouit de son symptôme, même s’il en souffre aussi), c’est parce que sa positon subjective dans le fantasme est celle d’un objet idéal de jouissance comme sujet  (pour l’Autre en général, et pour son serviteur sadique en particulier, comme cela se vérifie tous les jours). Le névrosé aimerait bien “être joui” comme objet dans son fantasme (et désiré comme sujet, inversement, ce qui est comique), mais il ignore que le fantasme du pervers le réclame comme sujet souffrant, angoissé, etc. (confusion que fait benoîtement le sens commun lorsqu’il s’imagine que le pervers “réduit” l’autre au “rang” d’objet).

 Cependant en “subjectivant” l’Autre — en commettant l’hérésie majeure pour un lacanien — il est concevable de jouir de “son” angoisse comme objet “mixte” ; pas seulement comme objet ‘a’ donc, mais comme ce mixte même de sujet et d’objet constitutif de la névrose, du fantasme névrotique, en tant qu’il mêle aussi comme on l’a vu désir et jouissance de l’Autre. On demandera : mais l’Autre qui jouit de l’angoisse est-il encore “angoissé” ? Il ne l’est plus, justement, puisqu’il en jouit et qu’il n’est pas “ce” dont il jouit. Ce n’est pas une jouissance “de soi”. Jouir de soi, quelle angoisse !

D’une certaine manière, il y a bien quelque chose d’an-goissant dans le fait de jouir de l’angoissé (l’autre, ou soi-même comme autre), de se confronter à un manque qui se dénie ou se “manque” lui-même (cela pourrait être une forme du “ressen-timent”) — ce que semble ignorer le pervers — mais il s’agit cette fois d’une Angoisse “pure” qui se tient à l’écart, si l’on peut dire, de ce qui n’est jamais sa cause mais son support occasionnel (en l’occurrence l’angoisse de l’angoissé, qu’elle ne cause pas à son tour comme le pervers, mais qu’elle accueille) ; une Angoisse identique à la Jouissance mais non à ce mixte de jouissance et de manque que postule la psychanalyse classique. Le sujet de cette Angoisse, à commencer par l’analyste, n’est pas pris au dépourvu par le patient angoissé, parce qu’il sait que l’angoisse et le sort de l’angoissé en général, ce n’est pas d’être confronté au manque et/ou à la jouissance de l’Autre, ou au réel impossible, mais dès avant cette confrontation c’est le réel de tout ego et de toute identité.

 

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