D'après une
lecture de :
E. Lévinas,
Totalité et infini, Paris, Nijhoff, 1971, p. 84.
L’élément sur
lequel s’appuie la philosophie du bonheur chez E. Lévinas n’est autre que le
“moi”, le moi conçu comme présence à soi ou présence chez soi. C’est ce
qu’il veut dire par “indépendance” : il y a bonheur en la demeure, dans le
demeurer, à partir du moment où le moi est constitué par la jouissance. En
effet la jouissance opère une cristallisation du moi à partir de la lente
prise de possession du monde. Comme le résume G. Bailhache, “l’être
jouissant vit chez soi dans le monde dont il vit” : les deux parties de
cette phrase expriment respectivement les notions de bonheur et de
jouissance. Mais si celles-ci sont affirmées, elles ne sont pas suffisantes
; elles ne traduisent ni la vérité ni l’essence du moi qui résident plutôt
dans autrui. Autrui est l’élément de la transcendance (avec le langage) qui
vient bousculer l’heureuse jouissance du monde. Il est clair qu’on ne jouit
pas de l’autre comme d’un objet quelconque : on le rencontre, on l’accueille
dans sa demeure, certes à partir de sa propre indépendance de sujet
jouissant-demeurant, mais à cause de la venue unilatérale ou
“divine” d’autrui. D’ailleurs il n’y a pas de demeure sans la présence
possible d’autrui, en son retrait même ou sa “discrétion”, dont le visage
féminin est le premier symbole.
A ceci Alain Juranville objecte qu’on ne saurait confondre le
temps du bonheur et celui de la jouissance. Cette erreur n’est certes pas
triviale puisqu’elle repose sur une philosophie du Bien (Platon, Aristote)
ou une théologie (Saint Augustin) qui, tout en distinguant l’usage de la
jouissance, rapporte celle-ci à l’amour du Dieu-vérité et au bonheur qui
s’ensuit. Les deux présupposés étant, d’une part qu’on ne saurait jouir que
d’un Etre déjà jouissant, d’autre part qu’aimer et jouir doivent être tenus
pour synonymes. Pour Juranville, la transcendance de l’objet aimable et la
finalité idéale de la jouissance en terme de bonheur sont antinomiques. La
jouissance n’est pas de ce monde, il faut la situer au lieu même où Lévinas
fait intervenir l’Autre, depuis une sacralité et une altérité absolues qui
s‘opposent justement au moi et au bonheur. Juranville s’appuie sur la thèse
lacanienne du Réel, comme radicalement hors-monde, pour qualifier un temps
“réel” ou une épreuve “subjective” du temps, inaccessible au moi mondain et
à son savoir. A propos de la jouissance des mystiques, Lacan n’écrit-il pas:
“Ils l’éprouvent… mais ils n’en savent rien” ? Donc nous parvenons à une
conception de la jouissance comme épreuve pure du temps, le temps réel (du
corps ou du signifiant, du corps comme signifiant) par opposition au temps
imaginaire et idéalisant du bonheur (au plan du signifié).
Certes la
rectification opérée par Juranville s’imposait : dans la philosophie
analytique le bonheur n’est pas la jouissance. Le bonheur comme bien
suprême, voire comme habitation chez Lévinas, bref toutes les formes de
plénitude mondaine assimilées à la jouissance ne sont pas la vraie
jouissance de l’Autre. Pourtant il manquerait l’essentiel si l’on n’ajoutait
que le bonheur, tout naïf et idéal soit-il, peut être lui-même joui
— presqu’au sens commun où l’on dit qu’il faut “profiter” de son bonheur. Ce
n’est pas que le bonheur permette la jouissance, ou le contraire comme le
pense Lévinas ; il n’est pas question de passage mais plutôt de relation
unilatérale de la jouissance au bonheur. Alors on peut faire jouer à nouveau
les distinctions de Lévinas : la jouissance se définit comme dépendance
et le bonheur comme indépendance. La première est la différence ou la
relation transcendantale elle-même, la seconde un état ou un fait, comme si
le seul préalable à la catégorie du bonheur était l’émotion ou la passion
ressenties de l’“heureux”. Ce dernier étant l’une des deux formes de ce que
nous appelons maintenant le joui. D’une part en effet l’on dit que le
bonheur est joui, au sens où l’on jouit du bonheur : c’est l’effet propre de
la “jouissance” comme fonction transcendantale, qui définit une première
fois l’“heureux” ; d’autre part on dit que le joui est bonheur, ou que
“joui” et “heureux” sont identiques en dernière instance : libre effet du
joui lui-même comme indépendance radicale.