D'après une
lecture de :
J. Lacan,
Ecrits
S’agissant de la
castration, il y a deux problèmes en un, comme le suggère le paradoxe d’une
jouissance à la fois atteinte et refusée, atteinte parce que refusée. Dans
un premier temps, donc, la castration se définit par cela même qu’elle barre
à l’origine, qu’elle interdit, soit la jouissance absolue. Mais on peut
aussi l’aborder par ce qu’elle autorise et construit, à savoir une
jouissance dite “phallique” — car telle est la “loi du désir” —, avec en
perspective la possibilité d’une “autre” jouissance, non seulement ou non
entièrement castrée. Une autre ambiguïté réside dans la confusion
généralement perpétrée entre la castration elle-même, originelle ou plutôt
structurelle, et le fameux “complexe de castration”, lequel n’intervient
pourtant qu’à la suite du complexe d’Œdipe. Dans ce dernier cas il s’agit
d’une réalisation subjective de la castration, d’une entrée réputée
difficile dans le monde du désir à partir d’une position “homme” ou “femme”,
tandis que dans le premier cas on ne fait que décrire une sorte de condition
anthropologique générale. Intervient à ces deux niveaux le symbole du
Phallus, signifiant du manque tant au plan symbolique (F) qu’au plan
imaginaire (j), à savoir que d’une part la jouissance incestueuse de la
Chose apparaît comme interdite et surtout impossible, et que d’autre part
une jouissance substitutive de l’objet (‘a’) s’emplace à partir d’un manque
central dans l’image désirée. Son caractère principal, qu’on l’envisage dans
ses dimensions réelle, symbolique ou imaginaire, c’est d’être “pensable
comme exclu" (Lacan), foncièrement isolable. Sur le plan dynamique, “Le
Phallus est le nom du signifiant qui dévie de la Chose intangible vers les
objets du désir” écrit Braunstein, “il balise le trajet de la jouissance”
selon Nasio. De là son double statut de signifiant de la jouissance et de
signifiant du désir ; et pourtant il n’est véritablement ni l’un ni l’autre.
En effet dans sa dimension symbolique le Phallus est le signifiant du
manque, du manque de signifiant proprement, et donc d’abord de l’impossible
jouissance absolue : il s’identifie alors à S(A) soit le signifiant du
manque dans l’Autre, la castration de la mère. Par là, plus positivement, il
s’identifie aussi au langage et donc au désir, mais cependant il n’enjoint
de désirer et de parler que sous la forme verbale du Nom-du-Père, signifiant
occasionnel du désir et représentant du sujet (en tant que désirant) dans la
chaîne du discours.
Le Nom-du-Père apparaît comme substitué au signifiant du
désir de la mère, selon le schéma lacanien de la métaphore, qui ne tient
compte que d’un seul signifié : le Phallus, en tant que signifiant du désir.
Mais on aura compris que métaphoricité, signification et paternité
symbolique sont ici équivalentes dans la mesure où l’ordre symbolique
s’oppose massivement au réel d’une jouissance dévorante et propose une
jouissance phallique axée sur le langage et le signifiant. Seulement il est
dans le principe d’une jouissance du signifiant d’être insatisfaisante et
donc d’ouvrir une brêche vers une “autre” jouissance, jouissance en-corps
réservée aux femmes (à la position “femme). De sorte qu’avec N. Braunstein
on distingue finalement une jouissance de l’être impossible et indicible,
une jouissance de l’Autre (de l’autre sexe, c’est-à-dire de la femme),
probable ou improbable mais surtout ineffable, enfin une jouissance
phallique possible et effective, appuyée sur les objets ‘a’ cause du désir
rebaptisés pour l’occasion objets “plus-de-jouir”. La jouissance phallique,
ou jouissance de l’Un, c’est-à-dire du langage comme-un, s’oppose idéalement
à une jouissance de l’Autre, jouissance du corps, qu’elle divise et tranche
cependant en deux parts inverses : la jouissance de la Chose et la
jouissance de la femme. La castration c’est cela, cette césure et ce
renversement mêmes. Ainsi s’éclaire la citation de Lacan proposée en exergue
ainsi que la suivante, tout aussi classique : “La jouissance, en tant que
sexuelle, est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre
comme tel" (Lacan). Bien sûr, car l’Autre apparaît lui-même divisé,
sex-tionné, castré.
Mais alors — question : si la castration désigne le partage,
non seulement entre l’Etre et l’Autre, la Chose et la femme, mais aussi de
manière plus restreinte entre les positions homme et femme, faut-il voir
dans la jouissance phallique elle-même cette dimension de partage ou de
clivage entre les sexes, en quoi elle “est” la castration en acte, ou bien
plutôt ce choix déjà consommé situant cette jouissance essentiellement du
côté des hommes ? Autrement dit si la castration vaut pour les deux sexes,
étant leur ligne de partage, tout en s’appliquant plutôt aux hommes,
et s’il en va de même pour la jouissance phallique “en partie” seulement
partagée par les femmes, faut-il identifier purement et simplement les deux
concepts ? On voit que seule l’hypothèse d’une “autre” jouissance, la
jouissance de la femme, permet de distinguer la castration de la jouissance
phallique en conservant une plus grande généralité à la première. Mais la
chose s’avère en réalité indécidable et ineffable, tout comme d’ailleurs
cette “autre” jouissance. Ce qu’on appelle “phallocentrisme” n’est-il pas
d’ailleurs la conséquence inévitable d’une confusion des deux notions ?
Remarquons que cette dichotomie n’est qu’une des plus remarquables parmi
toutes celles relevées. Son oubli ou sa plus ou moins grande dénégation en
fait indiscutablement un point critique dans la théorie analytique,
identiquement théorie de la castration et théorie de la jouissance. Bien sûr
il ne s’agit pas de nier le principe de castration : ce serait bien là un
formidable déni doublé d’une erreur manifeste. Mais rien n’oblige à corréler
de la sorte jouissance et castration. La jouissance doit être première comme
étant la condition du désir, et la castration n’intervient que pour
enclencher le mouvement du désir. De fait cette priorité ne fait rien moins
que l’objet d’une dénégation, voire d’une auto-dénégation de la théorie
analytique elle-même qui trouve dans cette confusion originelle, dans ce
manque interne à la jouissance, la raison dernière de son propre agir comme
jouissance/castration ou jouissance phallique “supérieure”, idéale
jouissance du langage ; présence et suffisance de l’analyse rendue
incritiquable de par sa prise de “position” “dans” le manque et “en faveur”
du manque…
Mais enfin si l’on pose d’emblée une jouissance première, non
castrée, il ne s’ensuit pas que l’on accrédite la thèse d’une jouissance
maternelle monstrueuse, jouissance absolue du corps de l’autre ; l’on pose
seulement un principe de “relativation” qui inclut ou plutôt produit la
castration comme une possibilité. Au lieu de fantasmer sur une jouissance
féminine inatteignable, qui fait fond sur une non moins mythique jouissance
maternelle, pourquoi ne pas prendre cette autre jouissance, la jouissance
féminine comme hypothèse de départ ? On peut tenir à l’appellation de
“jouissance féminine”, mais à ce niveau il n’y a plus lieu de séparer les
hommes et les femmes ou l’homme et les femmes ; il y a bien sexuation — il
n’y a même que cela, antérieurement à la castration — mais non plus
différence des sexes : comment seraient-ils concevables “avant” la
sexuation, c’est-à-dire la jouissance du sexe, du corps comme sexe ?
La jouissance phallique peut bien alors se confondre, à quelques nuances
près, avec la castration, elle perd de toute façon son rôle central de
“séparation des jouissances”; ce n’est plus elle qui relativise et limite la
jouissance, mais la jouissance qui limite et interdit toute auto-suffisance
de sa part (notamment théorique, comme on l'a dit, puisqu’elle investit en
priorité l’élément du langage).
De toute façon
on est en droit d’isoler un concept pleinement positif du phallus, considéré
comme cause immanente du désir, et non plus symbole d’une jouissance
impossible ou parfois support d’une jouissance décrite comme “bête” par
Lacan, car essentiellement isolée : “il n’y a que le phallus à être heureux
— pas le porteur dudit" (Lacan). Le porteur, lui, dans la jouissance
phallique, reste pris entre les mots et l’organe : c’est sans doute son
moindre mal. Mais d’une façon générale le phallus “doit être enlevé à
l’ontologie privationnelle de la sexualité” (Laruelle) pour symboliser le
désir et ses objets, un désir intégré dans le champ de la jouissance et ne
contredisant pas celui-ci, ou ne le dédoublant pas comme désir-de-jouissance
selon un vieux modèle sous-jacent platonicien, éminemment philosophique. Il
y aurait plutôt selon nous une jouissance propre du désir, donc de la
castration, donc du phallus — ces trois termes n’ayant plus à porter le
poids de la jouissance, à la dédoubler de façon systématique comme c’est le
cas en psychanalyse. Cette réévaluation générale, transcendantale, peut
prendre deux aspects. Soit l’on fait du désir de jouissance, de la
jouissance castrée d’après sa définition analytique, l’objet unilatéral de
la jouissance “pure” (purement Autre) ; soit l’on place la castration du
côté sujet où elle s’identifie à la jouissance, mais sans l’aliéner ou la
doubler spécialement, et nous pouvons alors isoler le terme objet comme
étant le “castré transcendantal”, soit une donnée absolument
apriorique. Cependant, il apparaît à l’évidence que le castré n’est pas
seulement objectivé et conceptualisé, même sous ces conditions
transcendantales ; il représente d’abord le conditionné réel (de) tout
Homme, la cause réelle et non le corrélat d’une opération (mythique ou
conceptuelle) de castration. Aucune négativité, ni même aucune positivité ne
doit s’y attacher ; simplement un réel-humain non dramatique où pour la
première fois, le castré, le divisé, etc. représentent une identité absolue
car, en tant que termes, ils ne subissent pas eux-mêmes circulairement la
castration, la division, etc..