D'après une
lecture de :
J. Lacan,
Ecrits
"Le désir
vient de l’Autre, et la jouissance est du côté de la Chose."
Si le Phallus
est le symbole d’une déréalisation et d’une régulation de la jouissance, la
Chose est directement le symbole de la jouissance comme impossible. C’est
dire que les deux sont très proches, exprimant la même conception de la
jouissance en tant que liée au désir et au signifiant. Disons plus
précisément que le véritable point commun entre la Chose et la jouissance,
c’est la castration. “La jouissance se produit à l’instant où la Chose
apparaît dans l’écartèlement de sa castration, c’est-à-dire quand le désir
du sujet (...) rencontre le désir de l’Autre présent (qui n’est pas l’Autre
symbolique)”, écrit A. Juranville. La Chose est l’Autre réel ou l’Autre
présent : ce n’est pas tout à fait la même chose, mais en tant que l’Autre
désire, donc castré, il faut bien qu’il soit présent, et en tant qu’il jouit
on peut dire qu’il est réel, ou plutôt mythique car alors il n’y a plus de
sujet pour s’en rendre compte. Même réelle, la Chose ne fait qu’incarner le
signifiant, elle est ce que le Phallus ne parvient jamais à être : le
signifiant de la jouissance. Voilà de quoi relativiser la thèse du Réel chez
Lacan, qui n’a de sens que pour le signifiant, étant une des dit-mensions
signifiantes du sujet. Elle est véritablement le “sujet réel”, l’“Autre
sujet”, et n’en est pas moins signifiante. Mais l’Autre ne jouit pas, chez
Lacan, et la jouissance “réelle” est impossible. Contrairement aux
apparences, l’existence d’un signifiant de la jouissance n’est pas contraire
à l’enseignement de Lacan, car il ne s’agit pas d’un signifiant verbal qui
serait inscriptible dans un rapport, mais du corps, du corps comme
signifiant. Corps parlant ou “parole” aussi bien — mais non telle ou telle
parole, qui revient au symbolique ; énonciation pure. Lacan peut bien dire
que la Chose “fait mot”, motus, au sens où elle se tairait ; elle n’est
muette qu’au sens où un corps peut l’être, c’est-à-dire jamais. “Le désir
n’est suscité originairement par rien d’autre”écrit Juranville, et le signifiant phallique vient après. Par
exemple, si l’on identifie occasionnellement la Chose et la Mère, on
n’attend pas la venue du signifiant phallique pour que le corps de la Mère
ne soit signifiant pour l’enfant. On trouve ici, sous la plume d’Alain
Juranville, une salutaire remise en cause du primat du Phallus dans
l’économie mixte du désir et de la jouissance. Cela ne signifie pas que le
corps ou la Chose n’apparaissent comme immédiatement castrés, d’ailleurs,
car le signifiant, même réel, est toujours déréalisant, il vient toujours à
la place de quelque chose ; la Chose est un mixte irréductible de
signifiance et de jouissance, de signifiant et de réel — attendu que le réel
absolu serait le vide (de signifiant) ou le plein (de jouissance), ce qui
revient exactement au même puisque c’est impossible. La Chose, elle, n’est
pas présentée comme impossible, sauf à jouir absolument. Et le Phallus, s’il
n’est pas le signifiant premier, est effectivement corrélé à la Chose
puisque, sans lui, sans un deuxième signifiant, il ne saurait même
être question d’évoquer le signifiant. Seulement on se rend bien compte que
nous avons inversé l’ordre généralement admis, instauré par Lacan lui-même,
entre la Chose et le Phallus, le signifiant de la jouissance et le
signifiant du désir, ou le savoir et la vérité : S2 devient premier et S1
second !
La distinction classique de la Chose et de l’objet doit
également subir un réajustement. Freud envisage une division entre la Chose
et l’objet qu’il inclut comme telle dans le procès de connaissance et la
rencontre de d’autre : disons grossièrement que la Chose (ici le prochain),
comme instrument des premières satisfactions enfantines, occuperait le pôle
logique du “sujet” (élément constant), et l’objet c’est-à-dire les objets
perçus ultérieurement, toujours partiellement décevants par rapport au
premier, serait en position de prédicat (élément inconstant). Mais la Chose
selon Freud (qui n’est pas encore la “Chose freudienne” de Lacan) reste
“ramassée en elle-même” et sa division est celle de l’objet et de la Chose.
Or pour Lacan “la division est celle de la Chose même, où advient l’objet”.
On peut bien sûr s’arrêter aux analyses de Heidegger, en ce qu’elles
révoquent la métaphysique kantienne qui ne conçoit la Chose qu’“en soi”,
idéalement. Mais pour Heidegger l’unité de la Chose est seulement sensible,
ne renvoie à aucune essence, et l’on peut voir la Chose en toute chose ; il
faut plutôt supposer que la Chose appelle l’homme, l’être parlant, faisant
surgir d’elle même le signifiant. Elle l’appelle pour être nommée en retour,
dans son être de Chose… Ici, Juranville précise très bien : “Mais le nom a
toujours une face de signe, et nommée, la chose vient s’inscrire dans un
monde, où elle disparaît comme chose”. Heidegger rabat l’originalité ou la
signifiance de la Chose sur son signifié, et finalement sur la présence du
monde et l’être-là d’un sujet. En réalité la Chose incarne plutôt la
dimension d’un signifiant pur, en tout cas antérieur à la nomination qui
l’installe simplement dans le monde. En tant que signifiant, et non plus
signifié, elle participe d’une autre temporalité que le temps mondain,
essentiellement imaginaire. Il faut dire plutôt qu’elle se situe à la
charnière du réel et du monde.
Comment s’effectue la distribution des jouissances, à partir
de là ? En tant qu’elle apparaît dans le monde (qui lui est pourtant
foncièrement étranger), la réalité de la Chose se matérialise dans l’objet
‘a’, autant que l’on puisse parler d’objet et de matière à propos du vide
cerné par la pulsion. Nous retrouvons là le “plus-de-jouir” de Lacan. On ne
peut pas s’en “contenter” et la sublimation sera ce moyen d’“élever l’objet
à la dignité de la Chose”, selon l’expression de Lacan. En tout cas l’objet
lui-même n’a pu apparaître que parce que la Chose fut auparavant signifiée
comme castrée, donc nommée par le signifiant phallique et perdue comme
jouissance pure. Ici prend place la “jouissance phallique”. Remontant vers
la Chose réelle, nous trouvons enfin la dimension du signifiant pur (=
corporel) décrite précédemment, qui est aussi celle de l’“autre jouissance”.
Bien sûr celle-ci n’existe pas dans le monde, qui est toujours le monde du
signifié, régi par la loi phallique. Nous voulons parler de la loi du Désir,
édictée par le signifiant phallique. Mais par ailleurs la réalité du
signifiant est homogène à cette loi du désir, signifiance et désir étant
quasiment synonymes. Aussi la fameuse formule de Lacan, à laquelle nous
revenons enfin et que les analyses de Juranville ne parviennent pas vraiment
à décaler, à savoir la Chose est “ce qui du réel pâtit du signifiant”
complète-t-elle la phrase citée en exergue : “le désir vient de l’Autre et
la jouissance est du côté de la Chose”. N’oublions pas en effet que le désir
est initialement désir de la Chose et qu’à son tour la Chose n’existe que
castrée et désirante.
Plutôt que de
fixer comme but à l’analyse le passage de la Chose au phallus, ce qui
correspond en fait à un vidage de la jouissance, mieux vaut souligner les
traits phalliques de la Chose et les proposer comme objets d’une jouissance
de l’Autre (au génitif subjectif), donc s’adonner réellement à la jouissance
de la Chose (au génitif objectif). Nous proposons un type original de
sublimation qui consisterait à “élever la Chose à la dignité de l’objet”.
Cet objet, inscrit dans un champ transcendantal plus épuré — quoique non
auto-constituant —, aurait toutes les caractéristiques de la Chose
lacanienne, à la fois réelle et phallique, mais il n’opérerait plus comme
origine ou condition fantasmatique de la jouissance. Il deviendrait des plus
contingents par rapport à l’Autre comme sujet de la jouissance ; de lui
n’émanerait plus l’appel fatal qui constitue le sujet infans comme phallus,
mais une pro-position occasionnelle. Rien ne s’oppose ensuite à ce que de
suppôt, la Chose devienne sujet, que de donnée transcendante elle se fasse
donation transcendantale : elle serait alors synonyme de jouissance, de
jouissance maternelle pleinement assumée (sans castration ni à l’inverse
psychotisation à la clef). Elle serait même le symbole de la non-analyse
assumant et nourrissant la psychanalyse lacanienne. Car — lâchons du lest,
laissons agir à nouveau le réel — la Chose est d’abord maternité, laquelle
avant d’être une fonction voire un “désir”, est d’abord elle-même une donnée
non biologique et non culturelle. — Un “avoir-été-materné”, si l’on peut
dire, individuel et réel.