Etudes lacaniennes 

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D'après une lecture de : Spinoza

  

Tout le monde connaît la sentence de Spinoza : "Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être" (Ethique III, prop. 6). Le conatus se définit comme désir de vivre et la vie n'est rien d'autre que désir. Si le désir est "l'essence même de l'homme", c'est en tant que l'homme désire se préserver lui-même, autrement dit comme individu fini. La finitude est la condition du désir, lequel se manifeste comme force essentiellement déterminée et limitée. Cela n'empêche pas le manque de paraître illimité, mais il importe de remarquer que seules limite et force sont ici réelles. Que l'on vive aussi le désir comme manque indéfini, cela résulte seulement de ce que la finitude est niée, ignorée, mais la négation et l'ignorance elles-mêmes ne sont pas le désir. Or si la finitude est niée dans le désir, et si corrélativement le désir n'est autre que l'essence de cette finitude, on comprend mal comment le désir ne parvient pas à se nier lui-même, autrement dit à s'infinitiser, comme désir de désir etc. Comment décider si le désir est plutôt dans la force (le "conatus" proprement dit) de la finitude, ou plutôt dans l'affirmation de cette force, ce qui revient à dire aussi bien sa négation puisque sans doute l'individu ne tend-il à préserver son existence qu'en désirant sa non-existence, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas lui. Pour les besoins de la démonstration, accordons au désir, alternativement, la puissance de l'être et de l'avoir. Si l'individu fini désire être ce qu'il n'est pas, alors il ne fait aucun doute que son désir dépend de l'autre et même du désir de l'autre : subissant l'aliénation, le conatus n'est plus alors "l'essence de l'homme" et l'on rejoint une conception du désir comme épreuve du manque (définition platonicienne, hégélienne, lacanienne…). Maintenant, si l'individu fini désire plutôt avoir ce qu'il n'a pas, on peut penser effectivement qu'il ne désire rien d'autre que la jouissance et la préservation de soi (sur le modèle épicurien). Mais ce n'est pas tout à fait ce que dit Spinoza et de toute façon une question demeure : pourquoi, si l'être du sujet n'est pas en cause, cherche-t-il à "augmenter" son "capital" de puissance et ne se contente-t-il pas, comme une monade leibnizienne par exemple, d'être et d'exprimer cet être dans le plus parfait des systèmes possibles ? Qu'est-ce qui rend l'"individu" spinozien aussi vulnérable et aussi peu sûr de son indivisibilité ? De quelle sorte de finitude est-il fait ? Pourquoi le désir comme visée est-il indéfini, alors que le désir comme force reste toujours fini, si ce n'est parce que la limite ne connaissant d'autre désir que l'illimité n'est pas une vraie limite, une limite positive, mais une négation ? Spinoza l'avoue d'ailleurs lui-même : "toute limitation est une négation". C'est cette conception de la limite et de l'Un qui conduit à une aporie insurmontable, irrelevable, si ce n'est bien sûr dans le système de Hegel. Où le désir d'avoir se résout en désir d'être et de reconnaissance, voire désir de désir. On suppose donc que pour s'affirmer et persévérer comme être fini et limité, il n'y a pas d'autre choix que de désirer l'indéfini et l'illimité, soit ce qui n'est pas soi. Mais cela signifie simplement que la force, et donc le désir, se dé-finit par le manque… ce qui vient contredire le postulat de départ, à savoir la primauté du désir comme fini et de l'être comme finitude. Finalement, la finitude ou l'Un n'est pas cause du sujet du désir. Le sujet se ramène au jeu de forces et de désirs qui permet de persévérer dans l'être, et parfois d'atteindre ce que Spinoza nomme la "joie". Dans l'optique spinoziste (encore largement aristotélicienne), le seul vrai sujet du désir reste la Nature ou la Substance, tandis que le commentaire moderne ne fait que souligner les contradictions d'un moi en proie au désir d'être Sujet… Il faudrait concevoir l'Ego comme un réel uniquement limité, et non scindé en une force de désir finie et une visée subjective infinie, pour pouvoir nommer "sujet", éventuellement, cette même force de désir.

 

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