D'après une
lecture de :
D. Sibony, Le
nom et le corps, Paris, Seuil, 1974
La notion du corps jouissant n’est abordable, selon Sibony,
que par celle du “corps emprunté” — bien que celle-ci emprunte, si l’on peut
dire, diverses acceptions et voies d’accès. Ici l’emprunt se fait à l’Autre
féminin, non pas à la femme comme Autre mais directement à l’“Autre
jouissance” féminine, en tant qu’elle évoque l’infini du langage dans sa
matérialité et sa corporéité et qu’elle met un terme à l’hallucination
menaçante d’un corps absolu — chair non différenciée — de la jouissance.
Ainsi d’une femme “coquette” ou empruntée l’on dira d’abord qu’elle
s’“empreinte” de l’Autre corps mais qu’elle jouit de cet emprunt
lui-même, lequel est prélèvement signifiant, transmission de nom, etc. En
fin de compte elle se voit elle-même avec les yeux de l’Autre, comme une
femme — doit-on ajouter : comme une femme aimée ? Toute cette
économie ne rappelle pas seulement les circuits actifs de la pulsion, ils
sont les mêmes ou plus exactement ils les doublent. Dualité irréductible des
accrochages du nom et du corps : si le corps est dans la jouissance
(c’est lui qui jouit), la jouissance, elle, se situe “dans l’impasse ou
plutôt au bord des paroles”puisque, comme sa sœur Amour, elle n’existe que d’être demandée
(et l’on demande toujours l’impossible !). Le corps de la jouissance est
donc inextricablement Autre et/ou signifiant avant d’être jouissant. Bien
sûr l’on ne peut qu’écarter la notion de corps auto-jouissant, cette “énorme
masturbation de la chair” comme l’écrit Daniel Sibony. Il ne s’agit de toute
façon pas de cela. Mais le corps de l’Autre, ou le corps et l’Autre, ce
mixte n’est-il pas érigé justement pour faire face d’abord à la
menace auto-destructrice, auto-dévorante, plutôt que pour la
jouissance et son concept ?
La jouissance,
la jouissance de l’Autre n’est pas pensée pour elle-même mais au profit du
problème du corps, du corps comme enjeu signifiant apparaissant comme
primordial et antérieur à la réalité de la jouissance. Quant à la
coquetterie féminine, on voudrait bien qu’elle ne fût qu’emprunt, voire
empreinte... mais la mention “de l’Autre” est-elle si nécessaire ? Pourquoi
nous présente-on une alternative aussi radicale telle qu’“altération du
corps ou bien corps branché sur l’Autre” ? L’empreinte n’est-elle pas en
elle-même suffisamment “Autre” sans qu’il faille convoquer un Autre
transcendant, sexualisé (femme), significantisé du fait même qu’on ait à s’y
“brancher”. Branchement, emprunt, empreinte — de quoi parle-t-on en fait
sinon de la jouissance comme forme transcendantale de la présentation ? On
nous propose à l’inverse une sorte de représentation du corps-objet, du
corps-signifiant, du corps-femme, sans jamais évoquer l’identité radicale du
corps et de la jouissance et — pour contourner le fantasme de l’auto-dévoration
— du corps et de l’Autre. Ce n’est pas la femme qui est coquette et qui
jouit, c’est le corps. Mais alors le corps coquet ou emprunté ne serait-il
pas une image finalement inutile et redondante ? Outre que coquetterie et
emprunt sont des formes de présentation, non pas “altérées” mais “Autres”,
le coquet et l’emprunté n’ont véritablement aucune fonction, aucune
intention, voire aucune corporéité, ils s’accordent simplement avec le réel
le plus immanent.