D'après une
lecture de :
J. Lacan,
Encore
La définition du
corps comme “substance jouissante” est inséparable, dans la pensée
lacanienne, d’une dialectique originale du tout et de la partie déterminante
aussi bien pour un repérage topologique de la question que pour sa
formulation en termes “physiques” de tension, d’énergie, de dépense, etc. Le
corps est très généralement conçu comme le lieu ou le substrat de la
jouissance, mais c’est au prix d’un morcellement qui identifie en dernier
ressort ce lieu ou plutôt ces lieux avec la jouissance considérée elle-même
comme partielle. La jouissance est ce processus énergétique et corporel par
lequel une tension locale excessive met constamment “à mort” le corps total
— comprendre : le condamne à l’inexistence ou si l’on préfère à la dépense
totale et à l’épuisement —, de sorte qu’il n’y a pas, à proprement parler,
de jouissance totale du corps. C’est ainsi qu’on distingue aisément le
principe du plaisir, cherchant à obtenir l’état minimal et constant des
tensions, et celui de la jouissance qui vise au contraire la tension
maximale brûlant et consumant le corps (tout entier, car malgré l’axiome de
partialité on ne peut pas évacuer que le corps, dans sa généralité, est la
mesure impossible de la jouissance). Cette perte peut se révéler
spectaculaire et apparemment “réelle” dans la perversion, en raison de la
fétichisation extrême des parties du corps concernées par la jouissance.
Mais d’une façon générale la question reste de savoir “par où” le corps
jouit, attendu qu’il n’y a de jouissance que partielle, “qu’on n’a jamais vu
un corps, notifie Lacan, s’enrouler complètement, jusqu’à l’inclure et le
phagocyter, autour du corps de l’Autre”... Bref quelque chose jouit en nous,
sans que cette part soit de quelque manière mesurable, ni perceptible et a
fortiori consciente. L’épreuve de la jouissance, où nous avons dit que le
corps s’épuise, ne relève même plus de la signification inconsciente par où
le sujet se représente sous un signifiant car, radicalement, “de la
jouissance le sujet est exclu” (Nasio). Il faut purement considérer la
jouissance comme le produit d’une dialectique entre globalité et localité,
et c’est seulement par le biais de la fiction du corps total, en tant
qu’originellement désiré, qu’une jouissance partielle se dessine et existe.
A la place de l’Autre symbolique dans la dialectique du désir, nous avons
ici la Chose comme corps total imaginaire, à la fois Autre (le corps de
l’Autre, par exemple celui de la mère) et Même (le corps propre, fantasmé
comme Unité). Mais comment concilier cette existence uniquement partielle de
la jouissance et le concept de dépense ou de perte, qui semble bien
concerner le corps tout entier ? A la vérité le point est épineux.
Représentons-nous pour l’instant l’image d’une fuite à partir d’un ensemble
quelconque : la jouissance est bien cette fuite en tant que locale,
provenant d’une tension excessive, mais c’est bien aussi l’ensemble qui
“perd” son contenu et qui se vide.
Le procès de “significantisation” évoqué ensuite par Lacan
s’appuie sur une dualité irréductible et nécessaire pour reconnaître “ces
deux paramètres que sont la parole et le sexe et concevoir donc deux statuts
du corps : le corps parlant et le corps sexuel”. Le corps peut être dit
sexuel dans la mesure où, strictement parlant, il se réduit à la partie
jouissante correspondant elle-même à une “zone érogène” quelconque de la
pulsion. Ici pourtant se dessine un paradoxe. En effet qu’est-ce qui est
visé dans la pulsion et le désir sinon justement, en bonne doctrine
analytique, le corps total et le rapport sexuel incestueux, tous deux exclus
par principe de la jouissance ? Mais est-ce cette visée elle-même qui
sous-tend et définit la jouissance comme sexuelle, ou bien est-ce son
résultat toujours négatif, et la décision — instituant la différence
sexuelle — qu’il existe du deux plutôt que de l’Un ? Pour le dire autrement,
cette différence sexuelle se décide-t-elle entre le Tout et la
partie, le corps total et le corps partiel, la Chose et l’objet, ou bien
entre l’Un et le Deux, l’Homme et les femmes, c’est-à-dire entre
deux jouissances ? L’ambiguïté qui demeure ici rejoint la confusion
inextricable, le chiasme situé au cœur de la doctrine analytique entre le
désir et la jouissance. Si l’on considère maintenant le “corps parlant”,
nous trouvons au plan symbolique la même partialisation que pour le corps
sexuel, en ce sens qu’un corps jouissant ne saurait être composé que
d’éléments signifiants, comme autant de paroles enregistrées ou énoncées en
direction de l’Autre. Enfin il faut bien distinguer un “corps imaginaire” de
la jouissance qui est pure image, non pas l’image de mon corps
(dans le miroir par exemple) mais mon image corporelle révélée dans
ces objets qui m’entou-rent, par exemple, qui sont aussi ma
jouissance. Quoi qu’il en soit de la tripartition lacanienne entre réel,
symbolique et imaginaire, un problème subsiste qui tient au rapport initial
entre le total et le partiel, entre l’affirmation qu’il n’y a de jouissance
que du corps, et celle-ci selon laquelle le corps reste malgré tout disjoint
de la jouissance. On a beau référer la première de ces affirmations au
statut partiel du corps jouissant (c’est toujours une partie du corps qui
jouit) et justifier la seconde par la fiction du corps total (le corps total
de la jouissance n’existe pas), il reste que selon les termes mêmes de la
théorie, la partie jouissante est bien censée représenter ou concentrer le
“corps” lui-même — notion soudain rendue à sa généralité philosophique sinon
biologique — dans ce qui se laisse décrire complaisamment comme “épreuve”,
“tension”, “dépense”, “perte” ou “souffrance”, et qui de toute évidence
s’applique à des totalités ou du moins à des mixtes, des passages
entre des entités à la fois partielles et globales (amphibologie des “flux”
et des “objets”). Affirmer, comme le fait Nasio, que “le corps se resserre
et se réduit dans le fait même du jouir” n’écarte pas l’hypothèse de la
totalité, mais plutôt illustre exemplairement ce que nous décrivons comme
mixte unitaire (il s’agit ici d’un imaginaire théorique) du partiel et du
total. Quant au corps de l’Autre considéré en lui-même comme objet mythique
et originel, corps et objet absolu de la jouissance, il n’est pas si fictif
que cela puisqu’il détermine le tout de la jouissance, son caractère
partiel et total, à partir du désir même que son propre manque
suscite et ordonne (amphibologie du manque réel et du manque symbolique).
François
Laruelle écrit : “Que le “grand Autre” n’existe pas comme le soutient Lacan,
si ce n’est comme fiction, c’est encore trop accorder à la fiction de
l’Autre comme total et à sa prétention constituante”. Ce qui doit être remis
en cause et dépassé, dans l’analyse, ce n’est pas seulement la catégorie
“constituante” de l’imaginaire mais bien un imaginaire supérieur, théorique,
qui prend appui sur cette dialectique honteuse du tout et de la partie et
qui est celle d’une jouissance essentiellement refusée. En effet le corps
n’y est substance jouissance qu’en tant que divisé, pour autant que c’est le
signifiant, c’est-à-dire l’Autre en lui qui jouit(-sans jouir) vraiment. Il
n’y a pas seulement ce clivage du corps sexuel et du corps parlant, voire
une tripartition en corps réel, imaginaire et symbolique, mais une ambiguïté
unitaire du Même et de l’Autre, du tout et de la partie, et finalement du
corps lui-même et de l’Autre auquel il est fondamentalement aliéné. Or il
convient d’affirmer l’identité radicale du corps et de l’Autre, afin
d’annuler justement le fantasme du corps total de l’Autre et son corollaire,
le corps partiel. Le corps-comme-Autre, extériorité transcendantale pure,
est ce qui jouit pleinement et simplement de cette dualité même du corps et
de l’Autre, du corps-de-l’Autre, de la dialectique signifiante et/ou
sexuelle du tout et de la partie. Sous ces conditions il ne peut plus être
considéré comme duel mais plutôt comme “dual”, non plus sexuel mais “sexual”,
c’est-à-dire rendu à une hétérogénéité antérieure à sa division ou à sa
partition. Le sexe et le signifiant, c’est ce dont le corps jouit. Précisons
: le corps sexualisé et significantisé, c’est ce dont le corps-Autre
(transcendantal) jouit. Nous avons levé l’hypothèque imaginaire,
partialisante, qui affectait le corps-Autre pour le rendre à un Symbolique
non-aliénant mais dualysant. Or celui-ci ne dispose à son tour que d’une
autonomie ou d’une immanence relative ; il n’existe que sous la condition
d’un corps réel qu’on appelle joui-sans-jouissance ou joui avant
toute jouissance. Il n’est pas différent du corps sexué, non en tant que
partie ou sex-tion alimentée par la jouissance de l’Autre (dialectique du
tout et de la partie), mais en tant qu’ego corporel seulement vécu, vivant
d’être vécu (sur le mode “sexué” aussi bien), jouissant d’être joui, etc.