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un site de Didier Moulinier |
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D'après une lecture de : P. Guyomard, La jouissance du tragique : Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier, 1992.
On avait pu
croire pendant un temps que le lacanisme était et resterait une théorie du
désir inconscient, ou plutôt une théorie du sujet du désir, autre nom de ce
que dans un langage néo-heideggerien Lacan nommait le “parlêtre” ou bien,
cette fois en référence à la linguistique, le sujet du signifiant. Or la
mise en avant du concept de jouissance, soit l’abord du “champ lacanien”
proprement dit, a consisté à remettre en cause l’hégémonie du désir dans la
théorie de l’inconscient, la remplaçant par cette “béance centrale”
demeurant justement “entre” le désir et la jouissance. Sauf à préciser la
nature d’un “sujet de la jouissance” voire d’un “sujet réel”, voie que Lacan
n’explora précisément pas, la minoration de la dialectique du désir devait
s’accompagner d’une subversion plus radicale encore, un véritable
émoussement, du moins apparent, du concept de sujet. Cependant on peut
arguer du fait que le sujet subit bien des modifications, mais ne disparut
jamais vraiment de la théorie lacanienne. On peut ensuite faire observer que
la même référence ayant servi à Lacan pour élaborer la première dialectique
du désir, à savoir Hegel, fut utilisée une deuxième fois pour la mise en
exergue de la jouissance. Pour Hegel la jouissance reste du domaine du
subjectif et de l’expérience égocentrique, tandis que le désir résulte de la
reconnaissance de deux consciences et atteint l’universalité. Si le concept
de désir est promis à toutes les relèves objectives et spéculatives, celui
de jouissance apparaît comme quantité négligeable pour cette même tradition
philosophique et juridique. Cela est spécialement vrai pour cette
sous-espèce de jouissance qu’on appelle le “plaisir”, d’où la réflexion d’un
Roland Barthes : “Son rival victorieux, c’est le désir : on nous parle sans
cesse du Désir, jamais du Plaisir ; le Désir aurait une dignité épistémique,
le Plaisir non. (...) Curieux, cette permanence philosophique du désir (en
tant qu’il n’est jamais satisfait) : ce mot ne dénoterait-il pas une “idée
de classe[?”
(Le Plaisir du texte). La substitution du terme de plaisir à celui de
jouissance apparaît ici “politiquement” déterminante, et bien sûr volontaire
(comme toute cette ambiguïté délibérément entretenue dans l’ouvrage de
Barthes entre les deux notions de “plaisir” et de “jouissance”). Il s’agit
de mettre en avant que, si pour une certaine conception antique le Plaisir
(au singulier) pouvait être mis en balance des désirs (au pluriel), il est
désormais impossible de sauver les simples plaisirs face à un Désir
hyper-dialectisé. D’où proprement le concept de jouissance qui, en droit,
renvoie à la notion d’usufruit tout en restant, comme on va le voir, dans le
cercle dominant du désir. La mainmise du désir et de son sujet sur la
jouissance se traduit par le fait que l’appropriation jouissive
immédiate d’un objet pose le problème de la propriété, à la fois
réelle et légale, d’un sujet. Tout d’abord il est clair que le fait, pour un
sujet, de posséder un objet quelconque revient toujours à en priver autrui.
Mais c’est la détermination légale, soit la propriété, de cette possession
qui peut occasionner le désir de l’Autre ; inversement, c’est cette
détermination et ce désir Autre qui limite ma jouissance de l’objet, et plus
généralement la jouissance de mon propre corps, de moi-même. Suis-je
propriétaire de mon corps au point d’en jouir comme je puis le désirer ?
Mais ce “titre” éventuel de propriété n’est-il pas délivré justement par
l’Autre, de manière à faire droit aussi à son désir et à sa jouissance? De
sorte que si je puis évoquer “ma” jouissance, ce n’est qu’au prix d’une
transgression permanente de cette loi qui fonde le désir de l’Autre (désir
de l’Autre qui, de plus, auto-limite sa propre jouissance, car il n’est pas
question que l’Autre jouisse absolument de moi). Voilà pourquoi, selon le
mot de Lacan, le désir ne connaît pas la jouissance mais se contente d’aller
à sa “rencontre” ; mais c’est d’abord et surtout, il faut bien le dire,
parce qu’il va à l’“encontre” d’elle par principe, étant pensé, construit,
conceptualisé en premier. La dualité désir-jouissance, c’est-à-dire
d’abord le désir, occupe d’emblée tout l’espace théorique.
Faut-il pour autant cautionner les critiques portant sur le
caractère soi-disant “absolu” du désir chez Lacan, alors que précisément
nous l’avons caractérisé comme relatif-absolu, ce qui en théorie peut
renvoyer tout au plus à la “totalité” mais non à la “pureté” ? P. Guyomard,
dans Jouissance du tragique, s’en prend tout particulièrement à
l’interprétation lacanienne d’Antigone, que résume assez bien cette
phrase de Lacan : “Antigone mène jusqu’à la limite l’accomplissement de ce
que l’on peut appeler le désir pur, le pur et simple désir de mort comme
tel. Ce désir, elle l’incarne" (J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse,
p. 329). Notons bien que le Séminaire incriminé ne comporte pas encore tous
les éléments de la théorie de la jouissance, formalisée quelques années plus
tard, et qu’on ne peut (ou ne devrait) en principe pas généraliser à partir
de lui seul. “Le concept du désir construit par Lacan est celui d’un désir
irréductible et absolu" (Guyomard, p. 25), écrit l’auteur. Absolu, on peut
dire qu’il l’est ce désir si l’on fait allusion à son caractère
inconditionné : mais c’est là le trait distinctif de tout désir en tant que
tel, si infime soit-il. Si l’on fait référence maintenant au concept
de désir, il est certain qu’il prend une place déterminante dans la théorie
au point de se substituer au refoulement originaire lui-même, situé
dans le grand Autre du langage, également lieu du désir. Mais justement, on
voit ainsi qu’il ne peut être absolu : il n’est jamais que l’instance
refoulante, et il refoule la jouissance (tandis que chez Freud, au niveau
secondaire, ce sont “les” désirs ou leurs représentants qui font l’“objet du
refoulement par une instance théoriquement improbable : la censure). Ce que
redoute Guyomard, c’est que l’on soit amené à confondre purement et
simplement le désir et la jouissance, dès lors qu’un désir “absolu”, “animé
par la passion de la déliaison" (id.) incarne, comme le personnage
d’Antigone, la perte à l’état pur soit un désir de mort non médiatisé.
Crainte que le tragique du désir (le désir pour lui-même, hors demande
trop-humaine) ne tourne à la jouissance du tragique : soit la réalisation
sans frein de la pulsion de mort, appel à la jouissance pouvant conduire au
suicide ou à l’inceste réel (ce qui semble le grand argument de Guyomard,
concernant l’“affaire” Antigone : fille de l’inceste, elle ne fait que
perpétuer l’inceste réel à travers le purisme de son désir, d’où la
confusion du désir et de la jouissance). En somme la doctrine lacanienne du
désir serait essentiellement perverse, justifierait indirectement la
perversion : la soi-disant éthique du désir reviendrait à un impératif de la
jouissance. Il nous semble que cette façon en général d’attaquer la théorie
par ses implications (supposées) réelles constitue une faute théorique. Car
en théorie, il n’y a pas de confusion du désir et de la jouissance chez
Lacan, et cela ne peut être : au contraire on assiste à un blocage
réciproque de ces deux concepts, et par là même à une domination du
désir qui, si elle devait être qualifiée “cliniquement”, relèverait plutôt
de la névrose que de la perversion. C’est exactement le sens de la phrase
tirée du séminaire L’angoisse, citée en exergue. Le Lacan des
séminaires ultérieurs a beau essayer de “renverser la vapeur”, présenter le
désir non plus comme ayant pour finalité l’advenue d’un sujet, mais comme
étant l’effet d’une jouissance impossible, celle-ci reste précisément
impossible et certes “réelle”, mais en ce sens exclusivement. Antigone ou
non, le vrai héros de Lacan reste plutôt Œdipe, le père castré et exclu,
symbole du désir (castré) comme de la jouissance (impossible) : “le père
mort est ce qui a la garde de la jouissance” et “que le père mort soit la
jouissance se présente à nous comme le signe de l’impossible même" (J.
Lacan, L’envers de la psychanalyse, p. 143).
La question du tragique fait signe peut-être vers une autre
solution, rarement rapportée à la psychanalyse lacanienne, qu’il faudra
encore défendre contre les accusations de perversion. C’est la solution
nietzschéenne du désir considéré comme puissance positive et de la joie
comme résultant de l’expérience tragique de la vie. On sait que Lacan
s’inscrit dans une lignée de penseurs qui à la suite de Platon considèrent
le désir comme étant fondamentalement désir de quelque chose,
quelque chose d’autre, donc désir de l’Autre. Mais l’inexistence de l’objet
absolu du désir et sa thématisation devrait être l’occasion d’un
renversement de point de vue. En effet le sens de la castration, qui signe
la disparition d’un tel objet, est que le manque (ou la structure du désir
de) s’éprouve désormais comme manque de rien. Pur désir de
jouissance en fait, puisque la jouissance est ce rien, cet impossible. Il
faut passer du désir de rien comme désir de mort — tragique reproché par
Guyomard — au désir tout court comme positivité interne — tragique
nietzschéen. L’opération est certes possible théoriquement, bien que fictive
ou métaphorique, selon nous, tant qu’on n’inverse pas radicalement le
rapport du désir à la jouissance, c’est-à-dire tant qu’on galvaude la
puissance d’immanence qui est la vraie cause de cette opération en
l’attribuant d’emblée au désir. C’est le cas d’un Deleuze, avec son
dynamisme machinique, et c’est bien sûr le cas de Nietzsche avec son
principe de “vie” surdéterminé, insuffisamment critiqué. Cependant, et c’est
peut-être ce qui permet de retrouver Nietzsche à travers Lacan, alors que la
dimension tragique n’est pas mise en avant par Deleuze, l’expérience de la
vie chez Nietzsche est inséparable de l’expérience tragique, c’est-à-dire la
traversée ou la sublimation des états d’angoisse et d’effroi. Il s’agit
d’inventer et d’éprouver une joie, une puissance vitale au-delà de
l’angoisse, mais aussi sans doute au-delà de la “franche gaieté dynamique”
dont se contente Deleuze. Nietzsche et Lacan ont donc en commun ce sens de
l’expérience tragique, le premier sous l’égide du terrible dionysiaque, le
second par la confrontation avec la détresse originelle qui fait le fond de
la condition humaine, soit “l’expérience du désarroi absolu" (Lacan). Mais
“confrontation”, “expérience”, ces termes renvoient tous à l’idée d’une
traversée et d’une quête qui ressemble encore étrangement à celle d’un désir
éternel. Nous n’avons pas encore quitté le paradigme dominant du désir.
C’est chose faite si nous transmuons la vie, la joie nietzschéenne, et
l’expérience subjective du désarroi en ce que nous pouvons appeler la
jouissance de l’angoisse, et qui ressortit très nettement à l’a priori,
sinon au paradigme, de la jouissance. Pour nous l’alternative n’est pas entre le tragique du désir et la jouissance du tragique. Il s’agit plutôt de passer du désir-de-jouissance comme concept philosophico-analytique à la jouissance du désir comme a priori. Le premier se définit comme auto-positionnel ; la jouissance du désir s’avérant impossible, il revient quasiment au même de parler de désir de jouissance, désir de manque, désir de désir, voire désir du désir de l’Autre : “Le désir comme principe “transcendantal” au sens philosophique de ce mot, immanent et transcendant à la fois, tantôt le réel même, tantôt la recherche du réel" (Laruelle, Théorie des Etrangers). Au sens maintenant non philosophique du mot, le désir représente la réalité même de la jouissance, son mode de positionalité propre (non auto-positionnel) de même que l’Inconscient représente son aspect (non auto-)décisionnel et syntaxique. La jouissance n’est pas en elle-même auto-positionnelle, répétons-le, car elle dépend en dernière instance d’un “terme” irréductible que Laruelle appelle le “Joui” et qui est sa cause de dernière instance : “Cette antinomie de la jouissance et du désir est levée radicalement par la dualité du Joui et de la Jouissance et par l’identité-sans-synthèse de celle-ci et du désir" (id.). On peut parler une première fois de la jouissance (du) désir au sens où ces deux termes sont identiques et non corrélatifs, sous couvert toutefois de la différence première du Joui et de la jouissance. Mais il y a aussi la jouissance du désir où celui-ci est pris (apporté) dans son aspect philosophico-analytique, comme mixte de désir et de jouissance ou pour être plus précis comme désir fantasmatique. D’un côté, celui de l’Identité, le désir est sujet exactement comme la jouissance ; de l’autre, celui de la mixité, il est objet fantasmatique quoique sous une forme strictement apriorique. Ce dernier, par rapport à la jouissance-sujet mérite le nom de “fantasmé” (le désir — transcendant — de jouissance correspondant en quelque sorte au fantasme — transcendantal — de la jouissance) ; eu égard au désir-sujet lui-même (qui, bien sûr, n’est plus le “sujet du désir” de Lacan), l’objet-désir peut prendre le nom de “désiré” comme effet de la dualyse. Il n’empêche qu’en dernière instance — celle de l’Un et non du Dual — le désiré est aussi immédiatement joui, devenant la condition réelle de cette même dualyse.
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