Etudes lacaniennes 

un site de  Didier Moulinier

Dette

 

 

Jouissances

 
Accueil
Acte
Aliénation
Amour
Analyse
Angoisse
Bonheur
Castration
Chose
Conatus
Coquetterie
Corps
Coupure
Désir
Dette
Diète
Discours
Energie
Erotisme
Ethique
Fantasme
Femme
Hystérie
Impossible
Inconscient
Infini
Joie
Langage
Lettre
Libido
Loi
Manque
Masturbation
Moi
Négation
Névrose
Objet
Obscénité
Parole
Pathologie
Père
Perversion
Peur
Phallus
Plaisir
Prochain
Psychose
Pulsion
Rapport
Répétition
Savoir
Semblant
Sexualité
Signifiant
Sublimation
Sujet
Surmoi
Symptôme
Temps
Texte
Toxicomanie
Trauma
Un
Voix
Zone érogène

 

 

 

D'après une lecture de :

Nestor Braunstein, La Jouissance, Point-Hors-Ligne

 

 

Il est dit, d’après Spinoza, que “toute chose s’efforce de persévérer dans son être”. Le psychanalyste prend le parti inverse : le sujet ne s’efforce pas, on  le force. A vrai dire les choses sont un peu plus complexes puisque l’invocation fait le sujet : celui-ci ne doit pas tant payer son être que son à-venir. Il doit moins payer pour vivre — cette jouissance à être qu’on appelle “vivre” — que pour pouvoir exister comme sujet. Or exister, c’est payer, et non jouir. Payer pour préserver le désir de l’Autre et le droit à son propre désir : la Loi est de payer et il faut même payer la Loi qu’on nous donne. Mais il y a un déséquilibre, car ce qui a été perdu est de l’ordre de la jouissance, et on ne cesse de le perdre, tandis que ce que l’on gagne est de l’ordre du désir : “il faut plutôt se résigner à la perte qu’implique le fait de donner quelque chose de réel en échange d’un dédommagement qui est symbolique" (Braunstein). Voilà bien un marché du dupes : en réalité j’échange de la jouissance (c’est-à-dire du temps, ou du renoncement à la jouissance) contre du désir généreusement octroyé par l’Autre. Il y a un reste, cela dit, un “plus-de-jouir” dont je dois me contenter et qui me maintient dans le champ de l’Autre symbolique, celui aussi de la jouissance phallique. Le scandale n’est pas l’échange proprement dit, il est dans le déséquilibre entre le désir de l’Autre et la jouissance permise, dans le fait que la Dette soit inépuisable, antérieurement et postérieurement à l’existence d’un sujet. Il est dans l’hypocrisie, également, qui consiste à imposer au sujet un “vidage de sa jouissance” — une vie consiste en ce renoncement — pour étancher l’inépuisable vide de l’Etre, c’est-à-dire la Chose maternelle dont la nature évidemment fantasmatique n’empêche nullement le sacrifice, bien réel lui, du sujet. C’est pourquoi nous parlons d’un marché de dupes. Mais quelle est cette jouissance “première” et absolue dont le sujet devrait se déprendre ? En psychanalyse, aucune distinction n’est faite entre la Chose et le Corps comme sujet de la jouissance (“source illimitée de jouissance”). Celui-ci est frappé par la même mal-édiction : il ne peut tout simplement pas être puisque seul le sujet (parlant) existe... Mais la Chose non plus n’existe pas. En effet qu’est-ce qui nourrit le désir de l’Autre (et par conséquent celui du sujet puisque l’Autre donne le désir) sinon l’absence tragique de la Chose ? Ainsi le sujet paie absurdement pour quelque chose, pour une jouissance qu’il n’a jamais connue sinon dans son fantasme. En réalité c’est la psychanalyse qui entretient ce fantasme, de manière d’autant plus insoupçonnable qu’elle en souligne elle-même le caractère imaginaire. En attendant, toute la théorie repose sur cette imaginaire comme cause. Le sujet paie à l’Autre, mais à cause de la Chose ou du Corps qui “rend” sa jouissance. Le sujet est supposé-devoir déjouir, détotaliser la Chose et se décompléter en tant que corps jouissant : d’où la notion de perte et son corollaire, le “plus-de-jouir”.

Au fondement de la psychanalyse, on trouve cette notion de la perte, du manque, puis de la détresse et bien sûr de la dette. Seulement cette série n’est pas homogène mais au contraire ambiguë. En réalité le sujet y est perdant deux fois : du côté du désir d’abord qui l’aliène à jamais à l’Autre, du côté de la jouissance ensuite dont il est censé se séparer. Si le sujet “paie” quelque chose, c’est d’abord cette dualité des deux Autres — Autre réel et Autre symbolique. Le premier pourrait représenter la jouissance, mais il n’existe pas ; le second existe mais il ne jouit pas. Mais la dette du sujet relève d’une escroquerie, autrement dit d’un chantage. On lui demande de ne pas jouir, lui sujet, parce que la jouissance de l’Autre n’existe pas. Mais dans le même temps, il faut bien qu’on le suppose jouissant puisqu’on veut le faire payer, et cela à même son corps. Qui est “on” ? Qui use de ce double langage ? Qui exploite ainsi le concept de sujet et invente à son égard une dette (le fameux “il faut payer pour vivre”) afin de mieux dénier la jouissance ? Bien sûr ce n’est pas directement l’Autre mais la psychanalyse elle-même qui dissimule ainsi sa propre dette théorique en la rejetant sur le sujet. Cette dette porte sur la notion de jouissance en tant qu’elle constitue réellement le champ de la psychanalyse ; mais celle-ci préfère “endetter” le sujet — à la fois lui supposant et lui interdisant la jouissance — et conserver du même coup son auto-suffisance. Il faut en théorie une dette de jouissance pour que la psychanalyse — cette théorie — ne soit pas elle-même en reste.

La dette la plus grave concerne cependant celle de la psychanalyse à l’endroit du sujet, que l’on doit restituer maintenant comme “sujet de la jouissance”. On peut distinguer trois rapports “terminaux” du sujet de la jouissance avec la dette. En premier lieu une identité du sujet et de la dette au sens où celle-ci n’est plus une dénégation ou une limitation de la jouissance, mais une forme de rapport à l’Autre (jouir c’est se rapporter, se donner, s’aliéner, s’expatrier, s’endetter... mais sans drame et sans remords, sans désir venant doubler la jouissance). Deuxièmement le sujet (de la jouissance, de la dette, de la dualyse, etc.) commence à jouir de la dette analytique elle-même, c’est-à-dire ce mélange de jouissance supposée et refusée, de jouissance monnayée qui occupe désormais un seul côté de l’apport transcendantal d’endettement que constitue le sujet. Enfin il faut définir le statut de l’“endetté”, comme étant plus terminal encore que celui de l’endettement : il concerne d’abord l’aspect objectivé unilatéralisé de la dette analytique, comme vu précédemment ; il concerne ensuite l’aspect réel de la dette ou de la jouissance, l’endetté réel qui est la cause en dernière instance de toutes les formes de dette.

 

Accueil | Brèves du jour | Evénements | Liens psychanalytiques | Publications | Psychanalyse et... | Non-Psychanalyse | Lectures de Lacan | Lexique de Lacan | Jouissances | Perversions | Contact