D'après une
lecture de :
Nestor
Braunstein, La Jouissance, Point-Hors-Ligne
Il est dit,
d’après Spinoza, que “toute chose s’efforce de persévérer dans son être”. Le
psychanalyste prend le parti inverse : le sujet ne s’efforce pas, on
le force. A vrai dire les choses sont un peu plus complexes puisque
l’invocation fait le sujet : celui-ci ne doit pas tant payer son être
que son à-venir. Il doit moins payer pour vivre — cette jouissance à être
qu’on appelle “vivre” — que pour pouvoir exister comme sujet. Or exister,
c’est payer, et non jouir. Payer pour préserver le désir de l’Autre et le
droit à son propre désir : la Loi est de payer et il faut même payer la Loi
qu’on nous donne. Mais il y a un déséquilibre, car ce qui a été perdu est de
l’ordre de la jouissance, et on ne cesse de le perdre, tandis que ce que
l’on gagne est de l’ordre du désir : “il faut plutôt se résigner à la perte
qu’implique le fait de donner quelque chose de réel en échange d’un
dédommagement qui est symbolique" (Braunstein). Voilà bien un marché du
dupes : en réalité j’échange de la jouissance (c’est-à-dire du temps,
ou du renoncement à la jouissance) contre du désir généreusement octroyé par
l’Autre. Il y a un reste, cela dit, un “plus-de-jouir” dont je dois me
contenter et qui me maintient dans le champ de l’Autre symbolique, celui
aussi de la jouissance phallique. Le scandale n’est pas l’échange proprement
dit, il est dans le déséquilibre entre le désir de l’Autre et la jouissance
permise, dans le fait que la Dette soit inépuisable, antérieurement et
postérieurement à l’existence d’un sujet. Il est dans l’hypocrisie,
également, qui consiste à imposer au sujet un “vidage de sa jouissance” —
une vie consiste en ce renoncement — pour étancher l’inépuisable vide de
l’Etre, c’est-à-dire la Chose maternelle dont la nature évidemment
fantasmatique n’empêche nullement le sacrifice, bien réel lui, du sujet.
C’est pourquoi nous parlons d’un marché de dupes. Mais quelle est cette
jouissance “première” et absolue dont le sujet devrait se déprendre ? En
psychanalyse, aucune distinction n’est faite entre la Chose et le Corps
comme sujet de la jouissance (“source illimitée de jouissance”). Celui-ci
est frappé par la même mal-édiction : il ne peut tout simplement pas être
puisque seul le sujet (parlant) existe... Mais la Chose non plus n’existe
pas. En effet qu’est-ce qui nourrit le désir de l’Autre (et par conséquent
celui du sujet puisque l’Autre donne le désir) sinon l’absence tragique de
la Chose ? Ainsi le sujet paie absurdement pour quelque chose, pour une
jouissance qu’il n’a jamais connue sinon dans son fantasme. En réalité c’est
la psychanalyse qui entretient ce fantasme, de manière d’autant plus
insoupçonnable qu’elle en souligne elle-même le caractère imaginaire. En
attendant, toute la théorie repose sur cette imaginaire comme cause. Le
sujet paie à l’Autre, mais à cause de la Chose ou du Corps qui
“rend” sa jouissance. Le sujet est supposé-devoir déjouir,
détotaliser la Chose et se décompléter en tant que corps jouissant : d’où la
notion de perte et son corollaire, le “plus-de-jouir”.
Au fondement de la psychanalyse, on trouve cette notion de la
perte, du manque, puis de la détresse et bien sûr de la dette. Seulement
cette série n’est pas homogène mais au contraire ambiguë. En réalité le
sujet y est perdant deux fois : du côté du désir d’abord qui l’aliène à
jamais à l’Autre, du côté de la jouissance ensuite dont il est censé se
séparer. Si le sujet “paie” quelque chose, c’est d’abord cette dualité des
deux Autres — Autre réel et Autre symbolique. Le premier pourrait
représenter la jouissance, mais il n’existe pas ; le second existe mais il
ne jouit pas. Mais la dette du sujet relève d’une escroquerie, autrement dit
d’un chantage. On lui demande de ne pas jouir, lui sujet, parce que la
jouissance de l’Autre n’existe pas. Mais dans le même temps, il faut bien
qu’on le suppose jouissant puisqu’on veut le faire payer, et cela à même son
corps. Qui est “on” ? Qui use de ce double langage ? Qui exploite ainsi le
concept de sujet et invente à son égard une dette (le fameux “il faut payer
pour vivre”) afin de mieux dénier la jouissance ? Bien sûr ce n’est pas
directement l’Autre mais la psychanalyse elle-même qui dissimule ainsi sa
propre dette théorique en la rejetant sur le sujet. Cette dette porte sur la
notion de jouissance en tant qu’elle constitue réellement le champ de la
psychanalyse ; mais celle-ci préfère “endetter” le sujet — à la fois lui
supposant et lui interdisant la jouissance — et conserver du même coup son
auto-suffisance. Il faut en théorie une dette de jouissance pour que la
psychanalyse — cette théorie — ne soit pas elle-même en reste.
La dette la plus
grave concerne cependant celle de la psychanalyse à l’endroit du sujet, que
l’on doit restituer maintenant comme “sujet de la jouissance”. On peut
distinguer trois rapports “terminaux” du sujet de la jouissance avec la
dette. En premier lieu une identité du sujet et de la dette au sens où
celle-ci n’est plus une dénégation ou une limitation de la jouissance, mais
une forme de rapport à l’Autre (jouir c’est se rapporter, se donner,
s’aliéner, s’expatrier, s’endetter... mais sans drame et sans remords, sans
désir venant doubler la jouissance). Deuxièmement le sujet (de la
jouissance, de la dette, de la dualyse, etc.) commence à jouir de la dette
analytique elle-même, c’est-à-dire ce mélange de jouissance supposée et
refusée, de jouissance monnayée qui occupe désormais un seul côté de
l’apport transcendantal d’endettement que constitue le sujet. Enfin il faut
définir le statut de l’“endetté”, comme étant plus terminal encore que celui
de l’endettement : il concerne d’abord l’aspect objectivé unilatéralisé de
la dette analytique, comme vu précédemment ; il concerne ensuite l’aspect
réel de la dette ou de la jouissance, l’endetté réel qui est la cause en
dernière instance de toutes les formes de dette.