D'après une
lecture de :
M. Foucault,
L'usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984
Comme l’a montré
M. Foucault dans L’usage des plaisirs, la finalité de la réflexion
grecque sur le plaisir en général et l’acte sexuel en particulier n’est
jamais purement interdictrice, ni même thérapeutique, mais avant tout
“diététique”. Il s’agit de préconiser un certain usage ou une "jouissance"
des plaisirs, fondé certes sur la prudence et la restriction, mais toujours
dans l'optique d’un rapport à soi et à son propre corps qui relève moins de
la morale que d'une "esthétique générale de l’existence". L’on s’étonne
alors de la connotation malgré tout négative de cette sagesse qui ne cesse
de mettre en garde contre les dangers inhérents à la pratique sexuelle, et
pas seulement à ses excès. Cette présence sous-jacente du “mal” réduit-elle
le régime à une composante ou une application de la thérapeutique médicale,
suite à un relâchement général (physique et moral), ainsi que le pensait
Platon ? Ou bien comme la tradition hippocratique nous y invite, faut-il
voir au contraire dans le régime une préoccupation première et autonome, et
dans la médecine une diète secondaire réservée aux seuls malades ? Notons
que l’hypothèse platonicienne ne conduit nullement à condamner le régime,
sinon qu’elle lui attribue une cause et une justification extérieures : la
nécessité bien réelle de retrouver un mode sain d’existence dès lors que le
mal a fait son œuvre, l’homme ayant commis l’erreur ou la faute de s’être
écarté de la norme naturelle. Dans tous les cas la diète serait bénéfique
mais ordonnée à deux origines fort différentes du mal. Dans la tradition
médicale ancienne le mal est inhérent aux conditions difficiles de la vie
naturelle, à la sélection redoutable des forts et des faibles et à
l’élimination de ces derniers ; de sorte que l’art diététique devient le
style d’existence propre et parfaitement adapté à l’homme dans son combat
pour la vie. Tandis que Platon situe le mal dans la pratique diététique
elle-même quand elle se prend pour une norme (de même qu’il combat les us et
coutumes amoureux dans le Banquet), et même s’il reconnaît l’utilité
du régime il n’y voit pas une motivation suffisante et comparable à la quête
philosophique de la vérité. Aux excès et à l'obsession du régime physique,
Platon préfère une cure nettement plus métaphysique ; s'il dépasse la
mesure, alors qu'il devrait être d'abord la résolution morale d'une
conduite raisonnable, le régime perd toute justification.
Un second motif d'étonnement serait la place — tout à fait
secondaire — réservée au rapport sexuel dans la liste des activités soumises
au régime. Il ne fait que s'ajouter aux principales d'entre elles que sont
les exercices, la consommation des aliments et des boissons, le sommeil. La
régulation des aphrodisia qui obéit à des motifs beaucoup plus
physiques que moraux ne s'apparente en aucun cas à une réglementation
binaire sur le modèle : bien/mal, permis/interdit, ni même à la limite un
peu/beaucoup. Aucun critère fixe ou codifiant n'est retenu dès lors qu'il
s'agit surtout de permettre un fonctionnement corporel globalement
satisfaisant. En revanche l'on sera attentif aux modifications qualitatives
que l'acte sexuel occasionne sur le jeu du chaud et du froid ou encore de
l'humide et du sec, de sorte que le régime vise à maintenir l'équilibre de
ces rapports essentiels et détermine, en fonction de la situation interne et
externe de l'individu, les moments et la fréquence convenables pour
accomplir cet acte. Le seul critère vraiment quantitatif se trouve
d'ailleurs connoté négativement : il s'agit de la perte, c'est-à-dire de
l'amaigrissement occasionné par l'éjection de la semence. L'idée persiste
que, d'une façon générale, faire l'amour affaiblit, refroidit après-coup (si
l'on peut dire) et de manière irrécupérable l'organisme... Au bout du
compte, le sage n'a qu'un con-seil à donner à qui veut conserver et
mobiliser autrement son énergie : se restreindre, sinon s'abstenir. Le
paradoxe est grand si l'on s'avise par ailleurs qu'aucune considération
morale ne vient, dans ce contexte, bannir ou interdire l'acte sexuel et que,
d'autre part, la déperdition de sperme si affolante est reconnue par tous
comme naturelle et nécessaire.
Selon M. Foucault, cette angoisse se nourrit de trois
motifs caractérisant la perte et correspondant à trois enjeux essentiels de
l'existence humaine : la forme même de l'acte où il y va de la maîtrise, le
coût qu'il entraîne mettant en jeu la force du sujet, enfin la pente
mortelle qui est la sienne mettant en danger la vie même de l'individu.
Premièrement, donc, l'acte éjaculatoire est perçu comme violent, dans une
représentation essentiellement virile du sexe (qui vaut d'ailleurs pour les
hommes comme pour les femmes, bien qu'elle assure la domination des premiers
sur les secondes). Ensuite l'on déplore la soustraction précieuse d'une
matière qui, selon certains auteurs, serait l'émanation commune de l'âme et
du corps, tout au moins le produit d'un long travail du corps que l'âme
s'apprêterait à recueillir et à faire fructifier. Enfin la procréation même,
le bénéfice biologique le plus patent de l'acte sexuel ne fait évidemment
qu'annoncer et peut-être même précipiter la mort de l'individu. Bien
entendu, les anciens Grecs ne vont jamais jusqu'à décourager et à condamner
sans reste une activité sexuelle (pas plus d'ailleurs que les autres
plaisirs) qu'ils ne jugent dangereuse que dans ses formes excessives, même
s'il convient de s'en méfier dans sa forme même. Ces trois thèmes —
violence, dépense et mort — sont investis dans une réflexion positive visant
à établir, selon l'expression de M. Foucault, une "technique de vie"
réservant la part des plaisirs.
On
sait l'usage lui-même très particulier que M. Foucault a pu faire de cette
technique visant l'autonomie, en y puisant l'idée d'une esthétique
existentielle et individuelle, vers une sculpture de soi plus libre et plus
originale. Essayant une autre pragmatique, peut-être moins ambiguë que celle
de Foucault parce qu'elle n'a justement pas de visée pratique,
s'appuyant simplement sur l'éthique recueillie en l'état — ici la tradition
hippocratique, Platon et quelques autres, via bien sûr les analyses de
Foucault —, nous préconisons un certain usage/jouissance de l'éthique qui
pourrait bien justement inclure (du moins à titre de support et d'a priori)
une certaine diététique et un art certain du régime. Car il ne s'agit pas
directement de l'usage des plaisirs — le plaisir mérite mieux — mais bien
d'un plaisir d'user de ces diètes tour à tour raisonnées et fantaisistes, à
la fois mesurées et inquiètes quant aux dangers de la sexualité. A ce titre,
Foucault aura été un découvreur, un archéologue des éthiques anciennes, et
aussi il aura été leur logicien, leur dialecticien : il nous les a données à
comprendre. Contentons-nous de "prendre" maintenant, relevons l'a priori de
la diète définie plus haut comme limite au déséquilibre, barrage au mal et à
la violence/jouissance naturelle (concurrence des espèces, de l'homme et de
l'animal : obligation d'en découdre par l'adoption d'un régime "de faveur",
spécifique à l'homme), dont effectivement la sexualité n'est qu'un aspect.
Car si l'éthique a réduit la jouissance acceptable à un usage des plaisirs
(jouir, c'est user sans abuser), soit à la diète elle-même, il n'est pas
moins vrai qu'elle a toujours assimilé, au moins tendanciellement, le
plaisir absolu avec la jouissance et par conséquent celle-ci avec le mal,
la maladie. C'est donc bien la jouissance en tant que nocive qui est visée,
soumise à un régime amaigrissant, à travers le thème de l'usage des
plaisirs. Régime poursuivi, inlassablement, jusque dans son concept.
psychanalytique ! Pour nous, le seul régime que nous recommandons sera
non-philosophique, il programmera la consommation de cette philosophie de
l’usage des plaisirs, y compris dans sa reprise foucaldienne. La jouissance
ou la diète (le ‘ou’ exclusif signant l’identité-sans-identification
en “régime” non-philosophique) signifieront la mise à mal des diététiques
philosophiques, avec lesquelles il ne faudrait pas (diététique en un second
sens) reconstituer de mixtes unitaires.