D'après une
lecture de :
Juan-David Nasio,
Cinq leçons
sur la théorie de Jacques Lacan,
Paris, Rivages, 1992
On sait que pour
Lacan le terme d’“énergie” convient mal pour désigner la jouissance,
celle-ci n’étant nullement une constante numérique au même titre que
l’énergie physique. Lacan préfère parler de “substance jouissante”, d’un
terme qui prend moins appui sur une ontologie naturelle que sur quelque
hypothèse théorique, plus abstraite encore, s’il est possible, que la notion
d’énergie en physique. Mais Nasio passe outre et décide d’utiliser
métaphoriquement le concept en rappelant que ce fut aussi le cas de Freud.
“Energie” possède l’avantage de rendre compte de l’aspect dynamique
de la jouissance comme “poussée qui, dans une zone érogène du corps, tend
vers un but, rencontre des obstacles, se fraye des issues et s’accumule”. Il
allègue ensuite que seule une jouissance comme énergie peut rendre compte,
en l’impulsant, du travail de l’inconscient. En somme : “le travail de
l’inconscient implique la jouissance ; et la jouissance est l’énergie qui se
dégage quand l’inconscient travaille”. On soude ainsi les concepts
d’inconscient et de jouissance, comme le fait d’ailleurs Lacan :
“l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse”. Formule qui condense
à son tour ces deux thèses essentielles : “L’inconscient est un savoir
structuré comme un langage” et “il n ‘y a pas de rapport sexuel”.
Il est clair que Lacan, en opposant énergie et jouissance,
cherche à se dégager des schémas encore mécanistes qui président à la
description du psychisme chez Freud. Cependant, remarque Nasio, la
distinction des jouissances chez Lacan semble bien coïncider avec la
tripartition freudienne de l’énergie psychique : énergie déchargée, énergie
conservée, et but idéal ou impossible à atteindre. La thèse de Nasio est la
suivante : “L’énergie psychique avec ses trois destins correspondrait
d’après moi à ce que Lacan désigne par le terme de jouissance, avec ses
trois états caractérisés du jouir : la jouissance phallique, le
plus-de-jouir et la jouissance de l’Autre”. L’option “énergétique” conduit à
privilégier le terme médian, le plus-de-jouir, justement comme intensité de
la tension interne. D’ailleurs c’est ce surplus intense qui est reconnu
comme le moteur de la cure analytique, “le centre dominant le processus
d’une analyse”. Il y a donc une énergie résiduelle qui n’a pas franchi la
barrière du refoulement et subsiste en surexcitant les zones érogènes. Mais
résiduelle par rapport à quoi ? Dans un premier sens il faut dire par
rapport à l’énergie active qui, loin de s’accumuler et de se maintenir comme
le plus-de-jouir, se libère ou se décharge en empruntant les voies
inconscientes, autrement dit ce que Lacan appelle aussi “jouissance
phallique”. Elle mérite cette appellation dans la mesure où la barrière du
refoulement, ici partiellement franchie, n’est pas autre chose que le
Phallus, dont on connaît la fonction essentiellement symbolique.
Mais si le plus-de-jouir est l’énergie centrale et la
jouissance phallique la manifestation la plus extérieure, la plus visible,
de l’énergie, c’est bien la “jouissance de l’Autre”, soit une possibilité de
décharge totale, purement hypothétique et bien sûr idéale, qui rend
nécessaire la distinction des jouissances. La jouissance de l’Autre est un
mythe ; c’est la croyance en une jouissance absolue attribuée à la Chose
maternelle, et qu’il serait possible d’accomplir dans un rapport incestueux,
donc un rapport avant tout sexuel. Or pour la psychanalyse, non seulement
l’acte incestueux (au sens mythique) est impossible, mais “il n’y a pas de
rapport sexuel” inscriptible symboliquement, pas de signifiant pour inscrire
comme telle la jouissance. En matière de signifiant, il faut se contenter du
Phallus qui n’est certes pas le signifiant de la jouissance absolue, mais
exactement le contraire. On peut bien écrire “sur” la jouissance, mais on ne
peut pas l’ écrire. Cependant cette question sur laquelle on a
justement beaucoup écrit tend à masquer la principale, à savoir
l’impossibilité non seulement d’écrire le rapport sexuel mais de
théoriser la jouissance comme telle. D’où le recours à une pluralité des
jouissances qui tend à en noyer le concept — d’où la complication également
infinie du style de Lacan sur ces questions. Il n’y a pas de jouissance en
psychanalyse sinon déniée (jouissance phallique et plus-de-jouir) ; il n’y a
pas de jouissance sinon désirée (jouissance de l’Autre). Ce que
trahit la notion d’énergie rapportée à la jouissance, c’est donc la
prééminence d’un mixte philosophico-analytique : le désir-de-jouissance.
La prémisse de toute cette théorie étant que “selon Freud, l’être humain est
traversé par l’aspiration toujours constante et jamais réalisée, à atteindre
un but impossible, celui du bonheur absolu, bonheur qui revêt différentes
figures dont celle d’un hypothétique plaisir sexuel absolu éprouvé lors de
l’inceste”.
Si le désir est
plus ou moins miné par une intention incestueuse, d’après Freud, la
jouissance est trop souvent confondue avec une tension énergétique, qu’elle
soit envisagée sous une forme accumulée ou au contraire libérée. Depuis une
autre perspective — qui commencerait par oublier le familiarisme freudien —
on pourrait voir plutôt la jouissance comme une sorte de détente, de
passivité, d’immobilité et peut-être même comme un manque d’énergie et une
absence de “volonté” qui l’apparenteraient à la fatigue. En tout cas
l’énergie et le désir, s’ils peuvent être constitutifs de la jouissance, ne
le sont qu’au titre de contenus occasionnels et contingents. Il y a sans
doute une énergie corporelle, pulsionnelle, psychique, psychosomatique ou
tout ce que l’on voudra, mais elle n’est pas l’origine ni la condition de la
jouissance de l’homme : celle-ci demeure, dans son principe et dans sa
réalité, une “structure d’existence” qui détermine les relations
unilatérales du sujet avec le monde. Cependant elle peut prendre le visage
et le nom de l’énergie si l’énergie est ce qu’elle capte dans le monde ;
elle permet alors de jouir de cette énergie, la faisant exister — c’est sa
fonction (“divine”) : exister et faire exister — sans la vampiriser mais
sans se laisser non plus définir ou conditionner par elle.