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D'après une lecture de :

G. Bataille, L’Erotisme, Paris, UGE 10/18, 1977

 

 

On sait que la thèse de Bataille sur l’érotisme repose sur la notion de dépense et tend à opposer celle-ci, dans l’absolu, à l’acquisition et à l’accroissement social des ressources. Ce n’est pas seulement une perversion ou une transgression qui nous permet de passer de l’une à l’autre, mais une véritable inversion des valeurs, car “la vérité de l’érotisme est trahison”. Or le sens de la dépense réside dans la ruine et l’excès mortel, d’où la référence à Sade qui prône comme on le sait la souveraineté du crime. Selon Blanchot celle-ci est une “immense négation” qu’il convient de décrire comme “apathie” car la fureur la plus haute fait fi des passions médiocres et spontanées. Ainsi comme l’écrit Blanchot “le crime importe plus que la luxure”, et pour les sadiens la jouissance du crime est au-delà du plaisir car — retenons bien la formule — “ils prétendent jouir de leur insensibilité”. Pour Bataille il s’agit aussi de montrer que cette négation illimitée qu’est le crime n’est pas seulement négation d’autrui mais négation de soi et de sa “propre” jouissance, la jouissance “historique”. La souveraineté historique se définit davantage comme un lien réciproque entre le souverain et ses sujets — lesquels ne deviennent “victimes” que par accident, en quelque sorte — tandis que la souveraineté “ficti-ve” de Sade est absolue, au sens où l’on ne peut même y déroger par les termes d’un contrat. “Cette exigence est extérieure à l’indi-vidu” écrit Bataille, autrement dit universelle : c’est l’universalité même du crime. Le sadien, l’“homme intégral” renchérit Blanchot, est son serviteur : “S’il fait du mal aux autres, quelle volupté ! Si les autres lui font du mal, quelle jouissance !”. Le caractère foncièrement masochiste de cette jouissance apparaît alors clairement, autant que son caractère philosophique et spéculatif sous la plume de Bataille : “D’une négation, d’un crime impersonnels ! Dont le sens renvoie, par delà la mort, à la continuité de l’être !”.

Pareille infinitisation de la destruction pourrait s’appliquer assez bien, somme toute, au concept de jouissance tel que l’élabore la psychanalyse. Cependant il est difficile de voir autre chose dans la “continuité de l’être” qu’une métaphore de l’écriture ; le seul recul proposé par Bataille (et sans doute par Sade) est celui de la fiction. Or la psychanalyse se place dans la perspective d’une subjectivation qui premièrement est un renoncement à la jouissance absolue, deuxièmement passe par l’épreuve de la castration et non celle — uniquement imaginaire, littéraire et/ou philosophique — de la destruction. Il n’y a aucune universalité de la castration, du moins au sens aristotélicien et même hégélien de l’universel. On rétorquera peut-être que Bataille ne parle pas de jouissance “absolue” mais de jouissance “infinie” — “la continuité infinie de la destruction infinie” —, pas de jouissance de l’être mais de “continuité de l’être”. Et certes peut-on voir un rapport entre ceci et l’“autre jouissance” de Lacan. Mais encore une fois les thèses de Lacan n’incluent aucune mystique de la destruction — tout au plus, avec le Séminaire XX, une mystique de l’amour...

De toute façon le point crucial demeure de savoir   se situe la jouissance, et qui  jouit finalement. Pour Lacan on sait qu’il n’y a pas de “sujet” de la jouissance, mais une jouis­sance qui prend à revers, en quelque sorte, le sujet (elle est là quand il n’est pas là, et réci­proquement), et parvient à meubler (sinon à combler) son exis-tence. La position de Bataille consiste à revendiquer — après Sade — une sorte de souveraineté du crime où il voit le comble de la jouissance. Mais est-ce le crime, ce sujet universel (la nature chez Sade), qui jouit, ou bien peut-on dire que le “criminel” (l’écrivain pour Bataille) jouit vraiment de son “insensibilité” comme il le prétend — c’est-à-dire qu’il jouit par écrit ? Dans tous les cas la position masochiste de Bataille est flagrante, le sujet étant toujours au service de quel­qu’Autre. Pour nous il ne s’agit pas de jouir de son insensibilité, de l’absence de plaisir (masochisme) — soit tout ce qui définit selon Bataille le concept d’érotisme —, mais bien de jouir de l’érotisme ou si l’on veut de ce complexe érotico-masochiste qui trouve son expres­sion exemplaire dans le Crime sadien. Jouir de la possibilité  de la destruction est une chose ; jouir du crime en est évidemment une autre ! Mais la position de Bataille, intermédiaire, qui consiste à situer la jouissance dans le crime même plutôt que dans le sujet criminel, rabat la jouissance sur une notion de dépense qui fait fi du sujet — et encore plus d’une jouissance réelle — en le faisait “travailler” (et pas seulement dépenser) pour  le Crime. A savoir ici : la fiction, la littérature. Ce n’est pas rabaisser l’érotisme que d’en souligner la part imaginaire et fantasmatique — ce que tout le monde accordera —, ni même d’en exclure toute jouis­sance réelle ; celle-ci ne saurait être un produit de la fiction érotique et n’est pas davantage auto-constitutive de l’écriture, car c’est plutôt elle qui fait exister cette fiction et cette écriture. Si l’on veut identifier le sujet de l’érotisme au sujet de la jouissance, alors il faut abandonner toute idée de dépense, laisser de côté toute dialectique négative et tout masochisme. L’esthé­tisme littéraire lui-même se voit plus que relativisé par la vraie jouissance, un érotisme qui ne ressortit plus ni à la philosophie ni à la littérature. Cette intransigeance théorique ne se justi­fie nullement par quelque fin encore supérieure à celles de ces honorables idéologies ; plutôt reconnaît-elle sa dette envers le réel le plus nu, le plus hypothétique, d’une contingence telle qu’il peut aussi bien se décrire comme l’“être” érotisé, l’“érotisé” de l’être, apparu dès avant le sublime d’Eros et la conflagration même de la jouissance.

 

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