D'après une
lecture de :
Nestor
Braunstein, La Jouissance, Point-Hors-Ligne
L’éthique de la
psychanalyse est une éthique du désir, un désir articulé à la jouissance au
moyen de la parole. La parole est d’abord
celle de la
loi : “c’est la Loi qui ordonne de désirer tout en rendant inaccessible
l’objet (absolu) du désir, la Chose" (Braunstein). La loi du désir se fonde
sur une double négation. D’une part il y a l’interdiction, par l’instance
paternelle, d’une jouissance de la mère ou même d’une satisfaction totale
dans l’ordre sexuel, attendu qu’un tel “rapport” n’existe pas parce que la
signification du Nom-du-père et plus généralement du Phallus, dans son
unicité, c’est que justement le signifiant de la femme reste manquant.
L’impossibilité de la jouissance absolue exige un déplacement de l’Œdipe et
une radicalisation de la faute. S’il faut passer outre au désir de l’Autre
réel (équivalant à la jouissance de la mère) pour désirer, alors le sujet
est d’emblée en faute par rapport à cette jouissance première. D’autre part,
après l’absence de la mère vient le meurtre du père et une culpabilité
secondaire, la seule que l’on retienne généralement quand on évoque le
complexe d’Œdipe. Mais justement il s’agit de ne pas en rester à une
culpabilité œdipienne de type névrotique. Si elle interdit la jouissance de
la mère, la loi du père commande de désirer sans préciser la nature de ce
qui est désirable. En tant que parole cette loi ouvre un espace de discours
et laisse “entendre” qu’une jouissance peut en découler, s’en détacher.
En ce point l’éthique freudienne rencontre le mot d’ordre
nietzschéen prônant une existence “par-delà bien et mal”, et par-delà la
mort de Dieu le père. Il nous incombe de savoir qui l’on est, précisément
pour devenir ce que l’on est à partir de ce qu’on n’est pas. A partir du
manque originel, assumer cette “faute” ou ce manque de jouissance équivaut à
s’identifier avec la cause de son désir. Voilà la seule manière, en
psychanalyse, de définir le destin qui n’est autre que la solitude, la
coupure originelle (Freud dit : “l’anatomie”) et leur acceptation. “Par-delà
bien et mal” est l’injonction de la Volonté de Puissance qui découle de la
généalogie de la morale, et cela reste sans doute une pro-vocation ;
“au-delà du principe de plaisir”, plus radicalement, est une formule qui
résume le travail subjectif de récupération de la jouissance, à travers la
parolisation, des associations inconscientes au silence retrouvé des
pulsions. Lacan écrit : “Une éthique s’annonce, convertie au silence, par
l’avenue non de l’effroi mais du désir : et la question est de savoir
comment la voie de bavardage de l’expérience analytique y conduit" (Lacan).
Ainsi le “bien-dire” ou l’éthi-que de la psychanalyse fait-il le lien entre
le désir nourri par le manque et la jouissance retrouvée qui accompagne ce
désir.
Mais l’équilibre, théorique, entre la jouissance et le désir
n’est pas facile à établir. Ambiguë, par exemple, est la formule de Lacan :
“ne pas céder sur son désir”. Plus précisément : “je propose que la seule
chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique,
c’est d’avoir cédé sur son désir" (Lacan). On conçoit bien que céder le
désir soit une faute, puisqu’alors on le tue, à l’annihile. Ce n’est pas le
désir qui est à céder, mais bien la jouissance, du moins ce quantum de
jouissance réclamé par l’Autre dans la mesure justement où il est
l’initiateur de ce désir. Il faut même dire davantage (et c’est pourquoi la
formule est ambiguë) : ce désir, qui nous “habite”, est proprement le
sien. Donc maintenir vivant et productif le désir de l’Autre, cela même
qui fait de nous un sujet (là où Ça, le Ça de la jouissance, était), ne nous
crédite que d’une jouissance toujours partielle et relancée par le désir,
dont il faut bien se contenter. Mais cela suffit-il en théorie ? Si l’on
érige la voie “moyenne” du contentement en principe éthique, nous retombons
sur une morale communautaire ou une éthique du bonheur difficilement
conciliable avec la psychanalyse. Il est vrai également que la relance du
désir place l’existence sous le signe de l’“autre jouissance”, comme le dit
Lacan, mais n’allons-nous pas confondre celle-ci avec la jouissance de l’être
qui, pour le moins, ne cadre pas avec une éthique du sujet ? Cette
nouvelle ambiguïté est patente dans le commentaire sur Antigone de
Sophocle : Antigone, modèle du héros qui n’a pas cédé sur son désir, nous
conduit pourtant tout droit à cette jouissance de l’être, identique bien sûr
au néant et à la mort. On dira que cette mort tragique symbolise néanmoins
la perpétuation du désir. Cela est bien possible dans la tragédie, mais
comment bâtir une éthique sur un désir qui s’avère mortel pour de simples
vivants ? C’est du moins ainsi qu’argumente Patrick Guyomard dans son livre
La jouissance du tragique. Pourtant, il faut sur ce point donner
raison à Lacan. La jouissance du tragique, à savoir la mort du héros
tragique, symbolise vraiment le désir humain dans sa possibilité. Car au
fond, l’“autre jouissance” en question revient, comme il fallait s’y
attendre, à la jouissance de l’Autre, — l’Autre symbolique, ici, celui de
l’écriture et de la sublimation. Encore s’agit-il davantage de son désir
que de sa jouissance. On serait tenté de dire que Guyomard prend trop au
tragique — c’est-à-dire au réel — cette jouissance du tragique qui n’est
jamais que jouissance de la tragédie, et donc simplement une forme de
sublimation.
Ramenées à la
psychanalyse, ces remarques soulignent le fait que l’éthique du désir
n’autorise aucune jouissance, sinon celle du dire, ou de l’écrire. Ce n’est
pas vraiment un pur désir de désir (version névrotique du lacanisme), ni une
jouissance réelle (version perverse), mais plutôt une jouissance du dire qui
est identiquement un désir de jouissance. Il est nécessaire de briser
violemment ce cercle, ou plutôt de passer outre pour retrouver une
jouissance du désir qui rende inutile — ou du moins secondaire — toute forme
d’éthique. Une jouissance, un usage totalement libéré de cette fameuse
injonction de “ne pas céder sur son désir”, sur laquelle Lacan bâtit son
éthique — voilà à quoi se résumerait une éthique de la jouissance s’il
fallait prendre son concept au sérieux. Ici nous posons les bases d’une
pragmatique, voire d’une clinique de l’éthique, ce qui est bien
différent. Pourtant cette éthique nous la faisons bien exister, d’une
certaine manière, en lui opposant l’éthique lacanienne du désir, puisque
nous demandons ici à la théorie de ne pas céder... sur le principe de
jouissance. Or c’est précisément là que nous nous extrayons vraiment de
l’éthique, du sujet, de la tyrannie du désir et de la violence qui lui sert
de réel : nous ne croyons pas, nous n’avons jamais cru en la priorité ni en
la valeur absolue de la jouissance. L’homme a toujours cédé sur sa
jouissance, qui n’est pas son réel premier ; il n’a pas à “ne pas céder”
(éthique) — même sur la jouissance — et s’il a cédé au désir (son désir), à
l’éthique (une éthique), c’est seulement (en) lui-même, en référence (à)
lui-même, et non à la sollicitation de (ne pas) céder qui est toujours
seconde.