D'après une
lecture de :
Nestor
Braunstein, La Jouissance, Point-Hors-Ligne, 1992
Dans le
registres des barrières à la jouissance, l’on pourrait énumérer séparément
le plaisir, le désir et le fantasme comme trois manières de se protéger
d’une jouissance dévastatrice qui, en principe, n’atteint jamais les êtres
humains. Le plaisir, tout d’abord, impose les limites quasiment biologiques
d’une satisfaction destinée à demeurer locale et éphémère. Le désir, de son
côté, qui s’institue par la Loi du langage et donc par la castration,
maintient le sujet dans un état de manque et refoule “la jouissance dans son
horizon d’impossibilité”. Enfin le fantasme n’est pas autre chose qu’une
formation imaginaire tissée à partir d’objets qui, à défaut d’une jouissance
de la Chose, suscitent et d’une certaine façon parviennent à satisfaire le
désir. Mais il est vrai aussi que le fantasme à lui seul incarne ces divers
éléments et peut se présenter, illusoirement, comme une anticipation de la
jouissance. Le plaisir est en effet une des composantes nécessaires du
fantasme : la trituration mentale peut même déboucher sur le plaisir de
l’orgasme, qu’on ne saurait donc confondre avec la jouissance elle-même.
Ajoutons même, inversement, qu’on voit mal un plaisir se soutenir en dehors
de tout fantasme. Passons au désir : on peut bien prétendre que le désir
“pur” est étouffé et endormi par le fantasme, il n’en demeure pas moins
présent sous une forme qui trahit bien, au niveau de la théorie analytique
tout entière, sa complicité avec la jouissance : c’est le “plus-de-jouir” en
tant que cause, voire “cause motrice”, du déclenchement du fantasme. On
retrouve là toute l’ambiguïté régnant, chez Lacan, entre le ‘a’ et le “plus-de-jouir”,
soit deux versions de l’objet qui recouvrent ici, non l’opposition, mais
bien la corrélation du désir et de la jouissance. L’objet a d’ailleurs une
autre fonction, dans le fantasme, qui est de “représenter” le sujet (comme
le signifiant dans l’ordre symbolique). Ce qui implique d’une part que le
sujet n’y soit pas, puisqu’il disparaît derrière l’objet (une partie
délimitée du corps) — un objet toujours marqué, selon Lacan, de la
négativité phallique — et cela explique, au passage, que si un affect ou une
émotion quelconque prédomine toujours dans le fantasme, celui-ci ou celle-là
supplée à l’angoisse qui, elle, n’apparaît qu’avec la présence étouffante du
sujet (ou de la Chose, ce qui revient au même), mais hors fantasme. Ce qui
suppose d’autre part que le sujet y soit, de son propre point de vue
“fantasmant”, y soit représenté quelque part comme partie prenante. Le
fantasme consiste en un petit scénario ou une action dont le verbe vient
relier le sujet à l’objet, et c’est en cette réunion même que consiste le
“fantasme”, l’illusion d’unité et de totalité bouchant enfin le manque à
être du sujet ; mais en théorie ou, si l’on peut dire, objectivement, c’est
tout le contraire : comme l’indique d’ailleurs le poinçon qui intervient
dans la formule du fantasme ($ à a), le sujet et l’objet restent
ontologiquement séparés. Dans son fantasme le sujet croit l’inverse,
c’est-à-dire rejoint l’objet dont il prétend jouir : c’est en quoi le
scénario peut être dit pervers. Mais le sujet, lui, ne l’est pas, car il y a
une grande différence entre l’action perverse dépeinte en un tableau presque
figé dans le fantasme, et le passage à l’acte du vrai pervers dans la
réalité. Remarquons que dans les deux cas la thèse psychanalytique est la
même : le fantasme qui est la réalisation imaginaire de la jouissance, voire
seulement sa tentation, sert en même temps de frein à la jouissance (y
compris celle du symptôme, momentanément calmée, puisqu’il s’agit bien ici
du sujet névrosé) ; mais il en va de même pour le sujet pervers qui, en
passant à l’acte, se préserve lui-même en servant fidèlement la jouissance
de l’Autre. De toute façon l’un et l’autre ne sauraient être que déçus par
la jouissance octroyée par l’objet, puisqu’au fond ils ne peuvent que
constater et souffrir sa perte. Ce n’était pas “ça”.
Comme on sait
l’analyste conduit le sujet à traverser son fantasme “fondamental” pour
retrouver un désir vrai. Traverser le fantasme, c’est admettre la perte de
l’objet, accepter la castration. Et néanmoins on ne quitte jamais le
fantasme puisqu’il échoit à tout être humain, en tant qu’être parlant lancé
à l’assaut de la jouissance. Le fantasme est à la fois le symbole de
l’inactualité de la jouissance et celui de sa quête incessante ; enfin il
est le médiateur obligé pour tout accès à la jouissance dite “phallique”, à
la jouissance limitée du phallus. De même que le fantasme se présente comme
un mixte de plaisir et de désir, la jouissance (phallique) n’existe que
comme mélange de fantasme et de jouissance proprement dite (jouissance de
l’Autre, du corps de l’Autre, jamais “pure”). De notre point de vue c’est
cette jouissance, comme fantasme supérieur “de” jouissance (rapport
jouissance/fantasme), qui doit être traversée ou plus exactement emplacée (désunifiée,
etc.), et c’est du fantasme lui-même tel que l’analyse le conçoit au sens
restreint (rapport sujet/objet) que l’on doit accepter la perte. Mais nous
n’avons pas non plus le même concept de la “perte”. “Objet perdu” en
psychanalyse signifie objet cause du désir, d’après une définition relative
elle-même fantasmatique de la perte. Ici le fantasme est perdu justement en
tant que condition relative de la jouissance phallique, en tant qu’il “pose”
cette jouissance et inversement se laisse définir par elle ; cette forme
étant levée, cette mixité ayant disparue, ne reste que la jouissance du
fantasme comme l’une des variétés de la jouissance de l’Autre. Le fantasme
de jouissance ainsi réduit n’est plus ce qui fait fantasmer et encore moins
jouir la psychanalyse, mais “objectivement”, passivement, ce qui est
fantasmé et sans doute dans le même temps joui par elle, comme sa
condition même. C’est à ce titre seulement, au titre du réel “passif” que le
fantasme (fantasmé) peut être dit cause de la jouissance.