Etudes lacaniennes 

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D'après une lecture de :

J. Lacan, Encore
G. Pommier, L’ordre sexuel, Paris, Flammarion, 2è édition, 1995

 

 

Les considérations sur la jouissance féminine peuvent être éventuellement de deux sortes. Les premières émanent traditionnellement de la physiologie médicale et plus récemment de la sexologie qui tentent de cerner les tenants et aboutissants d’une jouissance surnommée parfois “vaginale” “et autres conneries” dixit Lacan, lequel raille volontiers ce type de recherches, parce qu’elles ne peuvent qu’universaliser ce qui ne peut pas l’être — justement une jouissance du corps, en-corps, au-delà de l’univer-salité phallique. Cette jouissance ne relève pas d’un savoir et encore moins d’une écriture ; ni même à  vrai dire des confidences bavardes : les femmes se contentent de l’éprouver et elles ne l’éprouvent pas toutes. Ceci parce que les femmes ne sont pas toutes, pour commencer, dans la jouissance phallique. Elles l’excèdent d’une jouissance supplémentaire, comme l’expérience “sexologique” ordinaire voire sexuelle de chacun suffirait à le montrer : “la jouissance de la femme “s’écrase” (...) dans la nostalgie phallique” dit lui-même Lacan. Ce qui se produit chez la femme au moment et surtout après l’orgasme masculin, tout corporel que cela soit, relève d’une logique qui s’apparente à une dialectique de l’exception et du supplément. Ou comment du “pas-tout” purement logique passe-t-on au “encore” bien réel de la jouissance féminine. Notons que l’on peut donner une version tout d’abord “fantasmatique” de celle-ci, où quelque chose d’une totalité corporelle serait en jeu du côté de la femme : “la sexualité féminine, note Lacan, apparaît comme l’effort d’une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté”. Il y a là une ambiguïté, un risque de confusion certain entre ce que Lacan thématise comme la jouissance infinie de la femme, qui est proprement l’“autre jouissance”, et la “jouissance de l’Autre” qui est plutôt la jouissance absolue de la mère, hors castration. Cependant celle-ci n’est que fantasme, et s’appuie d’ailleurs obligatoirement sur la jouissance phallique. Comme le note Gérard Pommier, “si, au moment où il est un père potentiel, c’est-à-dire en jouissant, ce père n’est plus présent que comme mort, plus rien ne séparera la femme de l’espace maternel. (...) Les retrouvailles d’un corps séparé de lui-même par le symbole phallique s’accomplissent dans le temps de la perte orgastique" (G. Pommier). De toute façon le corps non castré ne saurait être autre chose que le Phallus lui-même, celui qu’on “est” avant de l’“avoir”, avant qu’il ne passe au champ de l’Autre. Le prolongement et la résolution de ce fantasme sexuel résident alors dans cette autre phase, en quelque sorte, de l’“autre jouissance”, qu’est la sublimation (avec les problématiques connexes de l’amour et de l’écriture). Mais dans cette non-relation même que constitue l’acte sexuel, on repère déjà comment se dessine et s’imagine un supplément de jouissance à partir de la fonction d’exclusion du symbole phallique, où comment d’un-père rejoignant l’universel de sa disparition symbolique l’on passe à une-femme dans la singularité de sa jouissance corporelle (réelle/imaginaire).

Il nous faut maintenant prendre le problème par le seul bout qui tienne, selon Lacan, celui de la logique. Des femmes, c’est la logique qui en parle le mieux, pourrait-on dire... Pas La femme, car La femme n’existe pas, d’être pas-toute. C’est parce qu’elle n’existe pas, parce que le signifiant “La” fait défaut, qu’il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible : il y faudrait deux signifiants également universels, celui de l’homme et celui de la femme, or il n’y en a qu’un. La place est prise. La place de l’exclu (celle du mort...) est et reste celle du Père, unique fondateur de la Loi phallique, dont l’ex-sistence nécessaire fonde par ailleurs l’Homme universel et ses possibles indéfinis. Le tour de force de Lacan est d’appliquer les principes de la logique moderne à la logique propositionnelle d’Aristote, et ceci pour s’inscrire finalement dans le cadre d’une théorie du sujet. Ce n’est pas qu’il retrouve l’ontologie fonda-mentale, subjective au sens substantialiste du terme ; plutôt opère-t-il une double subversion d’Aristote et de la logique mathématique au moyen de la théorie freudienne  du sujet. Celle-ci repose sur le principe d’exclusion d’Un en position de sujet (mythique) de la jouissance — jouissance et sujet à jamais barrés par la castration — mais aussi de grand Autre symbolique pour les sujets du désir. Cette position de sujet correspond à celle de l’homme dans l’ordre sexuel, dont le propre est de vivre comme interdite une jouissance en réalité seulement impossible. C’est bien sûr la rivalité et l’assujettissement direct au Père qui en sont la cause. Il n’en va pas de même pour la position femme qui incarne au contraire l’impossible de cette jouissance, rendant inutile l’interdit, puisqu’il n’existe pas de leur côté (il ne peut pas y en avoir deux) d’exception à la règle. De ce fait la femme n’est pas seulement en rapport avec le signifiant phallique, le signifiant de la jouissance comme interdite : elle n’est pas-toute dans la fonction phallique. Elle incarne directement le manque de signifiant relatif à la jouissance impossible. Mais ce manque de signifiant n’est pas a-signifiant, il symbolise plutôt le signifiant dans son infinité. Et d’être pas-toute soumise à la fonction phallique, c’est-à-dire à la castration et à l’interdit de la jouissance, la femme connaît une jouissance supplémentaire, au-delà du Phallus et donc du symbolique, une jouissance en-corps qui n’est pourtant pas, on l’a vu, a-signifiante. Plutôt qu’absolue ou plénière, l’on dira tout simplement qu’elle est infinie. Comme la femme est à la fois sujette et non sujette (n’étant pas en position de sujet) à la castration, ce n’est pas la castration mais la division entre deux jouissances qui la définit essentiellement. Cette division ou cette dualité est aussi celle du non rapport sexuel tel que le conçoit Lacan. Il n’y a pas de rapport sexuel universellement inscriptible, mais il est bien possible d’écrire cette division,  soit le mathème du non-rapport sexuel ou encore les formules de la sexuation (sinon de la sexualité). C’est même là tout le “savoir du psychanalyste”, contenu dans ces deux formules : “La femme n’existe pas” et “Il n’y a pas de rapport sexuel”, la seconde découlant de la première comme on l’a vu. Enfin il y a bien un rapport sexuel joué dans les limites de la castration, bien qu’il n’existe là encore aucune réciprocité entre les sexes. Si une femme représente généralement le phallus pour un homme, étant mise en position d’objet ‘a’ dans le fantasme, une femme ne met pas l’homme à cette place mais plutôt ses enfants qui servent alors de “bouchons de la jouissance”, comme le dit à plusieurs reprises Lacan. C’est pourquoi Lacan précise qu’une femme entre dans le rapport sexuel comme mère uniquement, puisque l’enfant représente alors pour elle le Phallus.

Cependant relevons encore une ambiguïté — elle aussi supplémentaire, et fondamentale — car ce n’est pas seulement au titre de la jouissance phallique, stricto sensu, que la femme s’inscrit dans ce rapport ; il faut supposer également un rapport entre l’enfant et le signifiant (absent) du manque dans l’Autre, et donc directement avec l’“autre jouissance”. On pourrait presque dire que l’enfant est le bouchon, non de la jouissance, mais de la division même des jouissances de la femme. La femme est pure différence, ou pure division, et c’est pourquoi elle n’existe pas. Mais l’impensé de la théorie analytique tout entière, son présupposé anthropologique majeur reste le statut central qu’elle accorde à  l’enfant et par conséquent à l’homme défini essentiellement comme enfant, infans. Comme tel, dans l’absolu, l’infans n’est pas sujet. Il n’est donc pas si sûr que la psychanalyse réalise pleinement la “théorie du sujet” ; elle achoppe sur une dernière décision (en réalité première) qui place la mère et l’enfant dans un face-à-face originel. Au fond, la jouissance de la femme reste la jouissance de l’enfant, soit qu’elle “fasse” l’enfant (comme on fait la bête) et jouisse de son partenaire infantilisé (comme dans le film de Bunuel, Cet obscur objet du désir), soit qu’elle enfante et cela justifie tout ce que la dialectique analytique élabore autour de l’“enfant-phallus”, le “phallus maternel”, etc. Mais il est clair que, pour entrevoir ce chiasme, le ternaire habituel femme-enfant-phallus apparaît tout à fait insuffisant ; un terme supplémentaire (l’Autre et plus précisément le signifiant du manque dans l’Autre : S(A)) déplace le centre de cette dialectique du phallus à l’enfant. D’un côté, celui de la femme-enfant, s’imagine le champ infini de l’autre jouissance, qui n’est certes pas sans rapport avec la coquetterie ni même avec la mascarade hystérique ; de l’autre côté, celui de la mère, la jouissance phallique reprend ses droits et avec elle les droits, non moins écrasants et surdéterminants, de l’enfant lui-même. Cependant éclairer le préjugé infantile de la psychanalyse devrait suffire à le lever partiellement, du moins à désamorcer la culpabilité et la charge de violence qui s’y attachent inévitablement. N’avons-nous pas dit que la jouissance féminine était très clairement, très évidemment la jouissance de l’enfant, au sens le plus absolu, au sens où c’est l’enfant qui jouit ? Il faut donc s’y tenir : au lieu d’un chiasme à quatre termes (où les génitifs objectif et subjectif sont réversibles), nous pouvons établir une dualité unilatérale de la jouissance à la femme, de l’enfant à la femme. L’idée parcourt les fondements, les souterrains, les non-dits et les complexes de la psychanalyse. Dévoilons l’identité de l’enfant comme étant le seul sujet de la jouissance possible ; et de la femme, ou de la mère — cela n’a pas plus d’importance — comme ce qui est à jouir et qui est joui. Quand bien même serait-ce le propre de la femme ou de la mère d’occuper cette place de la jouissance, d’incarner l’“autre jouissance” pour faire droit à l’expression de Lacan, puisque cette place ou plutôt cette fonction “infantile” est celle d’un sujet transcendantal et non évidemment d’un sujet empirique. Cependant l'enfant jouit vraiment de la mère, de sa mère, qui est aussi sa “femme” . Il n’y a pas de “risque” pervers dans la jouissance (la perversion n'est que volonté de jouissance), la jouissance se rit du risque (et de tous les mixtes transcendants, coupants) dans la mesure où précisément elle en jouit. Il jouit de quoi, l’enfant qui est tout sauf “infans” (demeuré) ? Il jouit de la division de la femme, de l’Autre femme et de la femme phallique, de la femme et de la mère, de son trouble.... Notons que l’enfant, ou plutôt la femme qui fait l’enfant n’est pas divisée en tant qu’elle jouit, mais seulement en tant qu’elle est jouie — et quand elle ne fait pas l’enfant, donc. Femme-enfant quand elle jouit, mais femme seulement féminisée en tant que jouie. Mais surtout : féminisée pour pouvoir jouir, et non féminisée à cause de la jouissance...

 

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