D'après une
lecture de :
J. Lacan,
Ecrits
Par-delà les
paroles et les silences, ou plutôt à travers eux, c’est de la jouissance qui
s’échange et se redistribue avant tout dans la cure. Ce à quoi le névrosé
est confronté dans ce réel n’est autre que son fantasme de jouissance
absolue, projeté sur un analyste qui lui répond d’abord par la “pureté” de
son désir puis par une expérience de la déréliction. La structure
hystérique, davantage encore que l’obsessionnelle, illustre l’horreur du
sujet pour une jouissance — la sienne ou celle de l’Autre — qui signifierait
la perte du désir ; mais ce désir qui est demandé par l’hystérique, au point
d’être confondu avec la demande, est lui-même refoulé ou plutôt identique au
refoulement, de sorte que par ses refus l’hystérique se garde en réalité de
la castration beaucoup plus qu’elle ne protège son désir. Quand on dit
qu’elle hait la jouissance de l’Autre, ce n’est pas faute de la provoquer
voire de se mettre à son service : mais ce qui arrive au bout du compte est
toujours la même parodie, la même déception face au manque et à
l’insuffisance de l’Autre, ou pour parler concrètement les manquements et
les marques de suffisance de ces “petits” autres que sont ses partenaires.
Contrairement au pervers, ce n’est pas la jouissance (de la mère) qui est
posée au départ chez l’hystérique, mais plutôt le manque (du père). C’est
pourquoi ses interrogations portent sur ce manque — qu’elle ne peut manquer
de voir, car il n’y a aucun déni comme dans la perversion — et les moyens de
le combler. Elle ne peut ni supporter le manque dans l’Autre ni tolérer la
suffisance phallique commune qui ne répond pas à l’amour porté à ce père ;
sa marge de manœuvre est alors étroite, il ne lui reste plus qu’à servir
elle-même de bouchon, devenir le symptôme vivant de ce père et c’est
d’ailleurs précisément de cela qu’elle jouit — du symptôme. D’où le
dévouement sans fin de l’hystérique à la cause de l’Autre, et le sacrifice
de son désir pour Son désir — qui est nié par là-même dans son principe.
Elle acceptera momentanément les menues perversions qu’implique son statut
d’objet de jouissance, statut contre lequel elle s’insurge pourtant bien
vite dans la réalité, car c’est le désir de l’Autre qu’elle veut voir et non
sa jouissance. Mais au niveau de la structure du fantasme, c’est cette
jouissance seule qui lui renvoie une image d’elle-même non castrée.
Finalement elle rejette le phallus comme inadéquat, mais dans sa position
elle est le phallus. “Elle inflige un démenti à son pas-toute ; la
consécration absolue à la figure du Père Idéal ressuscité l’amène à un
toute-dans”, écrit Braunstein. Mais dans sa dialectique du tout-ou-rien, en
général elle n’y “croit” pas longtemps et “on passe ainsi de la toute-dans à
la toute-pas dans le rapport avec le phallus” : elle se tourne alors vers
l’autre femme, comme Dora vers Madame K., et l’interroge sur sa jouissance.
Mais le trait majeur reste quand même ce mélange de
complaisance et d’impatience qui place son désir sous le signe d’une
insatisfaction radicale. “En effet, l’absence et l’indifférence face au
désir élèvent la jouissance à la condition d’un absolu inaccessible qui
permet l’exploit de jouir au carré grâce au fait de pouvoir jouir de ne pas
jouir”. Désir innommable et jouissance indicible se le disputent en elle,
afin qu’elle ne soit pas reconnue et nommée comme “une” femme (ou bien comme
un homme, puisque l’hystérie concerne aussi les hommes), ce qui serait
admettre sa castration et, dans sa logique, une jouissance de l’Autre à trop
bon compte. Aussi se cantonne-t-elle dans la jouissance indicible du
symptôme, du moins tant qu’elle ne dénoue pas les identifications et ne
dévoie pas le plus-de-jouir qui s’y attache vers la personne de l’analyste,
comme c’est le but dans une analyse. Encore le déroulement de celle-ci
peut-il voir la jouissance du symptôme se doubler ou être remplacée par une
jouissance du transfert lui-même qui fournit bien, si l’on s’y attarde, le
cadre d’une demande indéfinie confondue avec le désir voire l’occasion d’une
plainte savamment entretenue. Entre la jouissance du transfert d'une part,
comme dans toutes les occasions de l’existence où il est possible de parler
pour ne rien dire et surtout pour ne pas désirer, et la jouissance de la
conversion symptomale d’autre part : là se situe l’écartèlement du désir et
de la jouissance pour l’hystérique. Mais s’il y a quelque plaisir à parler,
et si le plaisir et la jouissance s’opposent — jamais autant que dans la
structure hystérique (tandis qu’ils se rejoignent peut-être dans la
perversion) —, c’est que la vraie jouissance, celle qui est invivable et qui
fait mal, bien qu’on y soit attaché plus que tout parce que sans doute on y
voit en condensé toute sa “vie”, cette jouissance reste celle du symptôme.
Rappelons que le symptôme se définit comme l’effet du signifiant sur le
corps, justement lorsque le corps n’est pas vécu (joui) comme signifiant :
il le devient alors malgré soi. Et le symptôme représente cette séparation,
d’une part entre le signifiant (telle marque) et le corps, d’autre part
entre la jouissance et le corps (qui a mal). Rappelons également que la
jouissance se définit, en psychanalyse, comme jouissance du signifiant ou en
tout cas du corps significantisé. La première séparation mentionnée est
normale puisqu’elle définit en propre la jouissance phallique, qui n’est que
césure. En revanche la seconde, tout en étant également phallique, est en
outre hystérique ou “symptomale” car elle étend et généralise la césure, de
sorte que la jouissance devient jouissance d’un signifiant abstrait (le
Phallus lui-même, l’élément symbolique) pendant que le corps, de son côté,
se délite et se découpe, se désensibilise et s’offre volontiers en pâture au
bistouri — il n’est plus que déchet, c’est ainsi qu’elle le laisse à la
“discrétion” de l’Autre, métaphorisé si l’on veut par le bistouri, tout en
lui refusant sa jouissance. D’où le côté à la fois “cassé” et “cassant” de
l’hystérique, tant au physique qu’au moral, mais c’est de castration qu’il
s’agit : “C’est de cette façon qu’elle se présente comme “castrante”, en
étant l’image vivante de la castration, avec son corps de lézard fait de
pièces qui se mutilent et qui repoussent”.
Que peut attendre l’hystérique d’une analyse menée à terme?
Essentiellement que la jouissance du symptôme se déplace sur la personne de
l’analyste, que le corps de l’analyste devienne comme le corps de ce
symptôme, désormais extérieur à elle. Parallèlement l’analyse elle-même et
l’intérêt qu’elle y prend deviennent son principal symptôme, son “péché
mignon” : d’une certaine façon on peut dire qu’elle en jouit. Il faudrait
faire l’hypothèse d’une jouissance de l’analyse, comparable si l’on veut à
la jouissance de l’hystérie, mais à la condition de briser la
réversibilité de ce “de”, du génitif objectif et du génitif subjectif, afin
que toute équivoque avec la jouissance du symptôme (plus-de-jouir) soit
écartée. Seul le premier est réel, car il n’y a aucune jouissance de la part
de l’hystérique malgré l’équivoque entretenue par la théorie analytique. Il
faut prendre acte du fantasme de l’hystérique dans lequel elle se propose
comme objet de jouissance, mais en relativisant ou en réservant l’effet de
plus-de-jouir au contexte strictement hystérique. Il y a donc une jouissance
de l’hystérie qui n’est pas elle-même hystérique, une position du symptôme
qui n’est pas auto-positionnelle ou elle-même symptomale. L’objet de
jouissance posé dans ce nouveau contexte n’est pas homologue au premier
objet de la jouissance hystérique, qui voyait se confondre le sujet et
l’objet dans la forme symptomale du plus-de-jouir ; désormais l’objet se
réduit très précisément à la dualité ou à la mixité apriorique de la forme
symptomale. C’est la réversibilité même du symptôme qui se présente
cette fois comme objet.
Curieusement, un
des effets de cet emplacement est de libérer le mot “hystérie” de ses
propres implications dans l’économie de la jouissance, puisque les mixtes et
les corrélations sont définitivement écartées du côté de l’objet. Dès lors
qu’est-ce qui nous empêche de revenir sur l’une de nos allégations, à savoir
l’impossibilité d’un sujet hystérique de la jouissance ? Le sujet hystérique
remplit une fonction de jouissance, c’est-à-dire qu’il jouit et hystérise
identiquement, moins en faisant exister par lui seul le joui et l’hystérisé
du symptôme qu'en constituant leur reflet dans l'ordre transcendantal.