D'après une
lecture de :
Jacques Lacan
"L’inconscient,
ce n’est pas que l’être pense, comme l’implique pourtant ce qu’on en dit
dans la science traditionnelle — l’inconscient, c’est que l’être, en
parlant, jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus."
Ce que Lacan
vise par “science traditionnelle” est principalement l’aristotélisme, soit
une pensée où l’être individuel se pense, éventuellement est pensé, à
l’intérieur d’une “classe” en vue d’une fin plus ou moins naturelle. La
faute de cette science “est d’impliquer que le pensé est à l’image de la
pensée, c’est-à-dire que l’être pense” écrit Lacan. Mais l’être ne pense pas
au sens où ça proviendrait, comme cela, naturellement de lui ; en revanche
il se sert de la pensée, quand c’est utilisable, comme il se servirait d’un
manche. Cette pensée dont on se sert, dans cette nouvelle conception que
Lacan développe dans ces années 1970, il préfère l’appeler le "savoir".
Ainsi l’inconscient ne pense pas, au sens où il produirait des pensées, mais
plutôt il pense au sens où il sait et jouit d’un savoir. Un savoir qui n’est
pas désiré, précise-t-il : il n’y a pas de désir de savoir. Un savoir dont
précisément le sujet ne veut rien savoir de plus, voire rien du tout, moins
parce qu’il est inconscient que parce qu’il est jouissance. D’où encore
cette vérité fonda-mentale, comme ironise Lacan : “Tout indique — c’est là
le sens de l’inconscient — non seulement que l’homme sait déjà tout ce qu’il
a à savoir, mais que ce savoir est parfaitement limité à cette jouissance
insuffisante que constitue qu’il parle”.
Lacan précise sa pensée notamment dans un passage de
Télévision : “Ce qu’articule comme processus primaire Freud dans
l’inconscient (...) ce n’est pas quelque chose qui se chiffre, mais qui se
déchiffre. Je dis : la jouissance elle-même”. La nouveauté, c’est donc que
l’inconscient n’est pas ce réservoir de pensées inconscientes qu’il faudrait
déchiffrer ou interpréter, mais qu’il est directement déchiffrage — et non
d’un désir mais de la jouissance. Ce qui laisse supposer que le chiffre, le
chiffrage est antérieur au phénomène de l’inconscient, comme s’il renvoyait
à un état premier de la jouissance. Nous verrons qu’il n’y a pas d’état
premier de la jouissance, puisqu’ainsi que le dit Lacan il n’y a de
jouissance (d’ailleurs interdite) que du fait que l’être parle. Mais pour
l’instant il est utile de préciser la place de l’inconscient dans le
processus d’écoulement de la jouissance, et pour cela il faut distinguer
avec Nestor Braunstein cinq phases. En associant la terminologie freudienne
aux concepts lacaniens, nous obtiendrions la liste suivante : 1° les
impressions sensibles, qui correspondent chez Lacan à la jouissance comme
perdue ; 2° le Ça serait le lieu propre du chiffrage, du marquage de la
lettre pas encore signifiante ; 3° l’inconscient ou le lieu même du
déchiffrage, qui n’est autre que le processus primaire, opérant par
condensation et déplacement jusqu’à ce que la lettre passe au stade du
discours et de la parole adressée à l’Autre : “On indique ainsi un passage
de ce que l’on ne peut dire [S(A)] à l’articulation signifiante [S(A)]” ; 4°
puis l’on passe au domaine du sens, soit le préconscient pour Freud, qui est
aussi celui de l’interprétation et de l’intégration dans le lien social ; 5°
enfin arrive le “fading” du sujet et la jouissance enfin “récupéré”,
disponible, d’abord bien sûr dans le langage. L’ensemble du processus
concerne la jouissance ; l’inconscient n’est donc pas le lieu privilégié —
sinon le plus visible ou le plus criant, peut-être, à cause des symptômes et
autres (é)preuves de déchiffrage. Mais il n’existe pas non plus de
jouissance originaire — sinon justement perdue — et pas davantage de
récupération totale : jouissance “insuffisante” dit bien Lacan. Cette
jouissance, Freud lui avait donné le nom mythique de “libido”, et Lacan
celui de “lamelle” : terme qui évoque bien l’indicible, en quelque sorte,
d’une chose ou d’une substance qui suinte et entoure le sujet comme une bave
et que l’inconscient, par le jeu du déchiffrage, tente de cerner, de
contourner, de canaliser, peut-être d’évaporer dans le discours. Mais il y a
un reste, un incontournable : c’est le cas de le dire. Cette “lamelle” est
donc assez dégoûtante, traumatisante, mais corrélativement fascinante, pour
que le sujet ne désire rien en savoir — pas plus d’ailleurs de son vidage ou
son passage dans l’inconscient et la parole —, et d’ailleurs il ne le
pourrait pas. Le seul désir de savoir connu, et encore il s’agit plus d’une
demande acharnée, est celui du névrosé ; mais justement, dans son cas, on
peut dire que la jouissance est bloquée au niveau du déchiffrage.
L’inconscient du névrosé est un déchiffreur hors paire mais le déchiffrage,
c’est-à-dire le symptôme, n’est pas une fin en soi : il a besoin de l’Autre
et que le désir de l’Autre lui soit présentifié. Dans le symptôme, la
jouissance se sédimente en quelque sorte et ne circule plus, n’accède pas à
la parole. La “lalangue” du névrosé (c’est-à-dire son style propre de
déchiffrage, prélinguistique et pré-discursif) tourne en rond, ne dit rien
qui vaille, ou plutôt dit que rien ne va… Elle se charge de sens et de
compréhension, beaucoup trop lourdement. Le névrosé ne connaît que la
jouissance du sens, la “jouis-sens” qui ne laisse pas moins échapper l’objet
‘a’ comme reste (et produit de l’articulation signifiante, c’est-à-dire le
référent en deçà du signifié), semblant de réel qui devient alors
l’obsession du névrosé (ou l’hallucination du psychotique). Mais l’erreur du
névrosé c’est d’imaginer la jouissance comme antérieure au langage et par
conséquent au déchiffrage. Or la jouissance, que l’on dit successivement
perdue, chiffrée, déchiffrée, interprétée et enfin récupérée, n’existe que
par et dans la parole. Si l’on y voit un passage de la vérité de l’Un à la
vérité de l’Autre, nous verrons que cet Autre est depuis toujours, en même
temps, l’Autre séparant l’Un de l’Autre. C’est qu’il s’agit toujours, en
psychanalyse, de l’Autre du désir. Il y a toujours une grande difficulté,
chez Lacan, à penser et à décrire l’Autre comme le lieu de la jouissance —
même insuffisante, s’il le faut —, car dans sa pensée le désir prédomine. Ce
n’est certes pas un désir simple, tel qu’il s’opposerait au plaisir par
exemple, puisqu’on a vu que l’inconscient était gouverné par la jouissance
et non, finalement, par le principe de plaisir. Et certes l’éthique de la
psychanalyse se veut autant une éthique de la jouissance qu’une éthique du
désir : la fameuse “éthique du bien-dire”, le “mi-dire de la vérité”, etc..
Lacan parle explicitement d’un “jouir du déchiffrage” qui est “rasage du
sens”, et c’est seulement cela qui permettrait la récupération de la
jouissance perdue. Pas de jouissance réelle non plus avant ou en dehors de
ce jouir, que décrit bien ici Braunstein comme gai sçavoir quasiment
vertueux : “Jouir au littoral de l’impossible, jouir du déchiffrage de la
jouissance chiffrée, numérée, comptabilisée ; jouir d’un savoir qui ne
préexiste pas au dire mais qui se l’invente”.
Mais voilà que
cette vertu demeure néanmoins “pécheresse”. Pourquoi ? Parce qu’un élément
essentiel demeure refoulé, dénié, et finalement œdipianisé : c’est la
question de la Chose, qui est aussi celle du sujet et celle du réel. La
jouissance ne peut pas être conçue comme l’acte du sujet, car il est supposé
que son objet réel (la Chose) n’existe pas. Tout comme le réel est alors
impossible, le sujet est barré, etc.. Mais le fait de rabattre
systématiquement la jouissance sur son objet est tout simplement
incompréhensible du point de vue strictement théorique. On ne peut y voir
qu’une appréhension — dans tous les sens du terme — elle-même névrosée de la
jouissance et un acquiescement coupable à l’empirisme freudien (le mythe
d’une jouissance originelle comme perdue, au niveau sensitif). Non que la
jouissance ne soit très bien décrite comme “jouissance du déchiffrage”, mais
c’est toujours d’un déchiffrage... de la jouissance (perdue) qu’il s’agit.
Comprenne qui pourra ! Nous restons prisonniers d’une dualité interne à la
jouissance : le couple désir/jouissance en général, et plus précisément ici
inconscient/jouissance. Pire encore, à quelque niveau qu’on se place
(chiffrage, déchiffrage, récupération...), un doublon du type “jouir de la
jouissance” ne manque pas de se former, parfaitement vicieux et propice à la
dénégation. Pour sortir de cet engluement de jouissance, il faut commencer
par disjoindre celle-ci en son identité (ce n’est nullement spéculer sur son
“origine”) du déchiffrage inconscient. Maintenant la jouissance porte
explicitement sur l’inconscient ou le déchiffrage “apporté”
occasionnellement, y compris dans son aspect local de “jouissance du
déchiffrage”. La jouissance en général prend pour objet cette dialectique
même de la jouissance perdue/récupérée, déchiffrée comme telle. En
tant que dialectique cette dernière se laisse ramener au rapport analytique
par excellence désir/jouissance ; mais en tant que déchiffrée, elle n’est
rien moins qu’un terme identique au réel.