D'après une
lecture de :
Alain Badiou,
Conditions, Paris, Seuil, 1992
Une fille est
muette quand elle ne dispose pas de l’usage nécessairement fini de la
langue, usage lié au phallus et à la castration, autrement dit de ce qu’elle
fait exception à cet ordre phallique en s’inscrivant dans une autre
jouissance infinie, au-delà du langage. La lecture que Badiou propose de ces
passages où Lacan, dans Encore ou …ou pire, précise ses vues
sur la jouissance féminine à partir des notions d’existence et d’infini
mathématiques, tend à montrer que la conception lacanienne serait en réalité
pré-cantorienne et non infinitiste, voire tout simplement non
mathématicienne car plutôt rattachée aux pensées philosophiques de la
finitude. Avant d’en arriver à cette conclusion, rappelons les deux théories
mathématiques contradictoires convoquées par Lacan et forcées à un étrange
mariage. De la théorie de Cantor qui considère comme valide l’infini actuel,
Lacan retient l’idée d’une jouissance féminine “pas-toute” dans l’ordre de
la castration, une jouissance infinie et comme supplémentaire par rapport à
la jouissance phallique qui, elle, se meut dans le domaine fini à partir de
l’ex-sistence d’Un (correspondant au Père primordial de la psychanalyse).
Cet a priori théorique majeur empêche une adhésion totale de Lacan à la
thèse de l’infini actuel. C’est ici, et sur ce point seulement, qu’il
rejoint la théorie logique intuitionniste pour qui, notamment, d’une
négation de l’universel comme c’est le cas du “pas-tout” lacanien, on ne
peut déduire l’existence d’un cas particulier contraire : ce n’est pas parce
que “pas-toutes” les femmes sont dans l’ordre phallique que “il en existe
une telle que ne pas”. Ce n’est pas cela — en extension — le sens du “pas-tout”.
Il s’agit plutôt d’affirmer que “quelque part” (comme on dit), les femmes ou
certaines d’entre elles (voire certains hommes qui assument cette position)
ne satisfont pas à la fonction phallique. Donc le champ du “pas-tout” est
intrinsèquement infini, d’où le recours à Cantor ; sinon on replonge dans
l’existence, et jusqu’à preuve du contraire on n’a jamais vu d’être féminin
non castré. De fille muette qui jouisse de son mutisme, c’est-à-dire hors
psychose, pour reprendre l’exemple de Badiou, pas davantage. Pourtant Alain
Badiou qui entend déplacer le champ lacanien jusqu’au champ cantorien, se
demande ouvertement si cette fille muette “qui habite infiniment la
jouissance infinie d’une femme(p. 293) ne doit pas vraiment exister comme
soustraite à la fonction phallique. “Nous sommes au rouet de savoir,
écrit-il, si dans les arcanes infinis de la jouissance féminine, il n’est
pas supposé que girl is angel " (id.). La question ne peut se poser
qu’en ces termes, en effet. Rappelant ensuite la formule bien connue
“girl is Phallus”, Badiou ajoute un hypothétique “phallus is angel
" (id.) tout en précisant que “ce n’est pas où Lacan veut en venir" (id.).
On peut se le demander, et en tout cas on peut s’interroger sur cette
remarque en forme de dénégation. Affirmer que les anges n’ont pas de sexe
parce qu’ils sont le sexe, le seul, c’est-à-dire le phallus ; que les
anges soient des phallus “volants” ou idéaux, voilà qui serait en quelque
sorte amusant. Nous y trouverions la clef d’un phallocentrisme qui ne serait
pas tant celui de Lacan (refusant justement l’existence d’un tel phallus
“supplémentaire” et en en quelque sorte “volant”) que celui de Badiou :
celui, insoupçonné peut-être, du méta-mathématicien.
Mais revenons au statut de l’infini chez Lacan. Badiou dit
très bien : “L’infini est ici une puissance de dissymétrie" (p. 294). Il y a
un rapport impossible, il n’y a pas de rapport entre le pour-tout masculin
et le pas-tout féminin ; le second n’est pas la négation du premier puisque,
on l’a vu, il n’implique aucune existence contraire. Bien évidemment,
“l’infini n’est nullement la négation du fini. Il en est la détermination
inaccessible " (id.). C’est justement cette conception de l’infini comme
inaccessible, et non actuel, que Badiou reproche à Lacan. En même temps il y
voit la cause de ce rideau de fumée mystique qui entoure parfois la
fiction de l’autre jouissance. Badiou démontre que l’argument
d’inaccessibilité, derrière lequel s’abrite Lacan, n’a pas de valeur
mathématique ni théorique réelle. Si l’on en croit Lacan, dans ...ou pire,
le nombre 2 serait l’inaccessible par excellence, il ne pourrait être
produit soit par la somme soit par l’exponentiation des nombres plus petits
que lui, en l’occurrence 0 et 1. Or eu égard à la théorie mathématique
l’inaccessibilité du 2 est une invention de Lacan, et comme tel il a valeur
de symptôme : d’abord du fait que Lacan se meut en réalité dans le domaine
fini, où ce qu’il appelle l’inaccessible désigne uniquement la faille
existant entre le 1 et le 2, entendons le S1 et le S2 de la chaîne
signifiante comme structure finie du sujet du désir. Encore l’inaccessible
ne concerne-t-il pas les signifiants eux-mêmes mais le sujet disparaissant
sous ceux-là. Le sujet est ce fini qui n’en finit pas d’être inaccessible,
et ça ne le rend pas infini pour autant. Il devient alors paradoxal de citer
le 2 comme exemple type des nombres infinis inaccessibles, propre à figurer
la jouissance infinie de la femme. Tout laisse à penser que celle-ci “reste
commensurable à la structure fondamentalement finie du désir, et donc du
sujet, tel qu’il est articulé dans la chaîne signifiante" (p. 300). Badiou
voit justement dans la thèse (erronée) de l’inaccessibilité du 2 une
dénégation de la fonction du sujet présente jusqu’au cœur de la jouissance
féminine, puisque si celle-ci se veut jouissance infinie en tant
qu’inaccessible elle ne saurait être que la jouissance du sujet lui-même,
lequel est le seul inaccessible — et c’est pourquoi Lacan ne peut ni
formuler ni bien sûr admettre cette thèse contraire à tout son enseignement.
Badiou propose donc d’abandonner cette problématique du sujet
fini, quitte à la déduire à nouveau un peu plus tard — modifiée — sur des
bases infinitistes recevables. Il faut oser quitter la finitude encore trop
anthropologique des philosophies contemporaines, y compris la finitude
pulsionnelle brandie par le freudisme et développée par Lacan en théorie du
sujet. Dans la jouissance féminine telle qu’il la formule il ne faut voir
qu’une “fiction utile à maintenir la pensée finie du sujet" (p. 303). La
révolution cantorienne était d’une tout autre envergure, selon Badiou : elle
nous engageait, lorsqu’une existence infinie ne pouvait être construite ou
établie, à la décider axiomatiquement. L’axiome est ce moyen le plus
radical de la décision mathématique capable de surseoir à toutes les
opérations, surtout lorsqu’elles sont impossibles. Plutôt que la fiction de
l’inaccessible, la jouissance féminine, comme tout infini, devrait être le
fruit d’une décision ou d’un axiome. “Une femme aurait, comme condition de
sa jouissance, à décider l’inaccessible quant à son existence" (p. 298). Une
question lancinante se pose néanmoins après un tel déplacement théorique :
qu’en est-il réellement de la jouissance pour Badiou ? Lorsque, ailleurs, il
reprend et complète le principe de la disjonction axiomatique en
l’appliquant au réel de la différence des sexes, ce n’est pas la jouissance
qu’il invoque mais plutôt l’amour. Le registre de la jouissance serait selon
lui inexorablement relié et limité à la fonction phallique : d’où les
distorsions et les efforts désespérés de Lacan pour s’en échapper, mais en
vain. Par ailleurs, lorsque Badiou écrit qu’une femme aurait à décider de
son appartenance (ou non) à l’autre jouissance, il reste un mystère
concernant le sujet de cette décision. De deux choses l’une : soit il
préexiste à celle-ci, et son statut risque d’être fort peu défendable en
théorie, soit il est contemporain de la décision, consiste même en celle-ci,
et alors en quoi ce sujet-décision diffère-t-il du sujet (du) signifiant de
la théorie lacanienne classique ? N’est-ce pas le prix à payer — très lourd
par rapport à l’avancement de la théorie lacanienne elle-même — du fait
d’écarter la jouissance au profit d’un registre plus “pur”, celui de la
“vérité disjonctive" (p. 304) ? On peut dire que Badiou frise pourtant une
autre solution aux parages de la décision d’infinitude qui installe selon
lui dans l’autre jouissance. C’est celle qui consiste à ramener la
jouissance — féminine si l’on y tient, et surtout infinie — à cette décision
: une décision sans sujet puisqu’elle est le sujet même de la jouissance.
Cette décision est-elle encore celle du pas-tout dans la fonction phallique,
ou bien cette disjonction elle-même disparaît-elle dans la décision
principale, celle de jouir ? Une distinction demeure en effet entre, d’une
part la jouissance infinie (du) sujet (en sa) décision — axiomatique en un
sens non mathématique du terme, on s’en doute —, d’autre part la jouissance
“phallique” existant néanmoins sous une forme infinitisée, celle justement
qui conjoignait l’inaccessible lacanien (la jouissance féminine, mais en
tant qu’inaccessible) et la jouissance phallique proprement dite,
conjonction qui est plutôt celle du désir. Enfin il reste à préciser que ce
dispositif infinitiste n’a d’existence, c’est le cas de le dire puisqu’il
assure l’existence du sujet de la jouissance, que par l’effet d’une finitude
sans commune mesure avec la philosophique, comme condition réelle —
non axiomatique cette fois — de l’infini de jouissance. C’est peut-être,
n’en déplaise à Badiou, ce que la prégnance de la problématique du sujet
chez Lacan laisse entrevoir, par-delà ses contradictions internes : une
finitude réellement non philosophique et un infini non mathématique qui en
découle — à cela près que le fini réel et l’infinitisé
occasionnel, sous ces conditions, sont rigoureusement identiques en dernière
instance.