D'après une
lecture de :
Spinoza,
L'éthique, Paris, G.F
L'occasion de
rapprocher Joie et Jouissance nous est offerte par l'étymologie, puisque ces
deux mots viennent du même verbe latin Gaudere qui signifie "se
réjouir". La "réjouissance" serait donc le dénominateur commun, le point de
convergence entre joie et jouissance. Cependant rien n'est acquis d'avance :
une telle condensation suppose la transformation préalable de ces concepts
philosophico-analytiques en termes simples nommant le réel. C'est en ce sens
qu'on va chercher à les identifier, non pour les assimiler, mais pour les
rendre à leur identité qui est l'identité ou l'immanence du réel. La
philosophie traite ces phénomènes de joie et de jouissance d'abord comme des
problèmes, et la psychanalyse plutôt comme des symptômes ; d'un côté il n'y
en a pas assez, il en manque, de l'autre il y en a trop et c'est suspect.
Elles sont respectivement soumises aux conditions d'un "effort" et d'un
"désir" qui représentent leur dénégation davantage que leur affirmation, et
ne parviennent guère à se rejoindre dans la pensée contemporaine. La
philosophie, qui s'intéresse depuis longtemps à la joie comme une
expression de la sagesse ou une qualité morale, évacue parallèlement la
jouissance en tant que corporelle. La psychanalyse, elle, fait grand cas de
la jouissance (en tant qu'originellement nocive) mais évacue complètement la
signification et la réalité de la joie. D'où l'intérêt de ressusciter, en
parallèle ou en synergie, quelques éléments de l'histoire de ces concepts
pour forger celui de réjouissance, en radicalisant toutefois le "passif"
d'où il procède : en l'occurrence l'identité réelle du "réjoui" (-sans
réjouissance) plutôt que le manque d'une jouissance (sans joie) ou d'une
joie (sans jouissance).
D'un point de vue métaphysique, de quoi jouit-on
essentiellement ? De l'être. La jouissance est d'abord possession de son
être et de soi-même, par le biais d'une maîtrise plus ou moins naturelle ou
rationnelle. Les philosophies de l'antiquité assimilent au fond la
jouissance et le bonheur, mais font peu de cas de la joie réduite à une
simple allégresse. Or on sait que l'ontologie métaphysique ne va pas sans
une théologie, que l'être en tant qu'être se laisse interpréter comme Etant
suprême. Dans l'optique chrétienne, l'être qui vraiment jouit et dont on
jouit vraiment est le créateur lui-même, l'être cause de soi, qui jouit de
sa propre perfection et des perfections qu'il donne. Dieu donne et crée par
amour. D'où cette fois un lien entre jouissance et amour plus qu'entre
jouissance et bonheur (la jouissance n'est pas de ce monde, contrairement au
bonheur). Il est clair également que l'amour pour la divinité comporte une
joie synonyme de paix spirituelle, d'état dépourvu d'inquiétude. Joie et
jouissance peuvent ici se confondre. Mais l'homme aussi est capable de
perfections, d'acquérir des perfections, et c'est la raison principale pour
laquelle il éprouve de la joie. C'est la thèse de Spinoza qui privilégie ce
que Descartes appelait la "joie intellectuelle". Rappelons le début de la
citation : "La joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus
grande perfection..." indiquant que c'est la connaissance, l'accroissement
des connaissances qui procure la joie et non directement une perfection de
ce type. On en restera longtemps à cette idée, en philosophie, que la joie
n'est pas un état (fût-il profane comme le bonheur, ou mystique comme la
contemplation) mais un mouvement dynamique, un transport de l'âme tout
entière essentiellement passager. D'où une certaine déception quand même
dans le sillage de la joie, dans la mesure où elle alterne avec des moments
d'attente, de doute, voire de tristesse... Bref, si la joie et/ou la
jouissance est une possession, elle reste inévitablement en défaut, car dans
la pensée métaphysique l'homme se compare toujours avec plus puissant, plus
jouissant que lui...
Le point de vue moral et juridique contredit cette idée de
possession. En morale, il est question de nos relations avec autrui.
Tenons-nous en à un exemple, celui de l'amitié. Qu'est-ce que jouir de ses
amis ou éprouver de la joie à cause d'eux ? On peut dire que cet amour
consiste à se réjouir de leur présence, voire plus abstraitement de leur
existence (ainsi que l'affirme Aristote). C'est conforme à la thèse qui
associe jouissance et existence, mais l'on ne peut plus identifier
jouissance et possession. En effet, selon Kant, l'amour du prochain en
général et des amis en particulier se fonde moins sur le désir de les
posséder (comme dans la passion amoureuse) que sur le respect d'une
distance. Si je perds cette distance et ce respect, je perds mon ami. De
même le prochain, pour rester prochain, ne doit pas être trop proche. Et il
n'est pas question que je jouisse de mon prochain, qui est une personne
morale, comme d'une chose. Il en va de même dans le domaine juridique où la
jouissance se dit "usufruit". Ici le "droit de jouissance" entre en
contradiction avec le "droit de propriété". Cela veut dire que l'on peut
user d'un bien, en profiter, en bénéficier, mais qu'il ne nous appartient
pas : il est interdit d'en abuser, de l'user irrémédiablement, de le
détruire ou de le vendre. On a donc la satisfaction d'un bien sans en avoir
la propriété. C'était déjà implicite dans le sens religieux : on dit que
Dieu nous "prête" vie, et après cela on peut effectivement jouir de la vie,
mais sans en disposer soi-même. De la même façon il est agréable de jouir
d'une bonne santé, mais la vie peut nous la donner comme nous la retirer,
sans crier gare. On trouve encore usage de cette jouissance-usufruit dans le
langage amoureux ou matrimonial. Jusqu'au 18è siècle la femme est condamnée
à être la propriété de quelqu'un, elle n'a pas de droits attachés à sa
personne. Le premier propriétaire, avant le mari, étant le père. Ainsi le
galant, le fiancé, n'a que la jouissance ou l'usufruit de la fille... ce
qui, bien entendu, nous amène au sens proprement sexuel de la chose.
Selon l'usage malgré tout le plus courant du terme, la
jouissance c'est le plaisir, l'extase, voire précisément l'orgasme. Un
renversement d'importance se produit : l'on passe en effet d'un sens
objectif de la jouissance (où l'on jouit de quelque chose, le
mystique jouit de Dieu, Dieu jouit de l'être, le galant jouit
de sa fiancée) à un sens subjectif : c'est le sujet qui jouit (de son
corps ou d'une partie de son corps). Il est évident que, historiquement, la
jouissance physique s'est heurtée à la morale. Le discours de la morale
laisse entendre que c'est mal et que ça ne peut apporter aucune joie
véritable. Témoin la masturbation. Tout le monde s'y est mis pour la
condamner : la religion qui y voit une forme de possession démoniaque ; la
morale au nom des valeurs spirituelles et du tabou de la consommation, de la
dépense gratuite ; et de façon plus hypocrite, la médecine qui pendant des
siècles a diagnostiqué les pires maladies et les pires débilités pour ceux
qui s'adonnaient à la masturbation (cela rend sourd, etc.). Cette hypocrisie
médicale prend la forme d'un paradoxe, révélant bien les limites du discours
de la science : comment la masturbation pouvait-elle passer pour
contre-nature au moment précis où, scientifiquement, son caractère naturel
et universel devenait parfaitement observable ? Parce que justement ce
discours contient un impensé, plus exactement se fonde sur un refoulement
(Lacan dira une forclusion) qui n'est pas sans rapport avec la pensée du
sujet (Lacan y situera le cogito cartésien). C'est en partie contre ce
discours (même s'il s'en réclame stratégiquement) que Freud avance son
concept d'inconscient.
Quelque chose change radicalement avec Freud et la
psychanalyse. Celle-ci ne s'intéresse pas à l'être, à l'homme, ou au monde
en général, mais toujours à un sujet particulier. Et précisément à ce qui
ne va pas chez un sujet, notamment dans son rapport avec la jouissance ; il
y va aussi d'une déperdition extérieure de "joie", cette fameuse
"dépression" qui conduit le plus souvent les sujets chez un psychiatre ou un
psychanalyste. Pour autant on va voir que quelque chose, en théorie, ne
change pas : la jouissance reste globalement négative, non plus
problématique mais symptomatique. Quant à la joie, il n'en est presque plus
question — sinon indirectement à travers l'intérêt pour le mot d'esprit, un
certain "bonheur de l'expression" lacanien voire le thème tardif d'une
"éthique du bien-dire". Le psychanalyste (du moins dans l'exercice de sa
fonction) n'est pas quelqu'un de "joyeux", c'est le moins que l'on puisse
dire. Cela se comprend puisque sa fonction, d'une certaine manière, est de
"faire le mort", ou de tenir la place du mort. La place de la jouissance,
justement, en tant qu'elle manque.
Freud ne confond jamais la jouissance et le plaisir. Il y a
un au-delà du principe de plaisir qui tient au fait que l'homme parle. Freud
n'emploie pas vraiment le concept de jouissance, mais il explique comment
dans ses expériences de satisfaction, l'être humain est toujours amené à
rechercher la répétition. Or une satisfaction ne se répète jamais à
l'identique ; entre la première et la deuxième fois il s'est glissé
mentalement un signe, un symbole de l'objet désiré. Prenons le cas des soins
qu'une mère apporte à son enfant. Celui-ci éprouve le plaisir de la
satisfaction de ses besoins, mais il éprouve quelque chose en plus du
fait que c'est sa mère, prévenante, aimante, parlante, qui le lui donne. La
jouissance se situe à ce niveau. (Il en ira évidemment de même dans l'acte
sexuel : la jouissance ne se distingue nullement par sa globalité par
opposition à la localité du plaisir, mais comme ce qui provient de l'Autre
ou ce qui a été ravi à l'Autre.) Si l'enfant veut se remémorer et
ressusciter cette jouissance, et plus seulement ce plaisir, il faut qu'il en
passe par tout un univers symbolique qui est apporté par la mère. De ce fait
sa jouissance est totalement dépendante de cette mère qui fait figure de
grand Autre absolu. D'une certaine façon on peut dire que la mère jouit de
l'enfant : c'est sa chose ; et de fait elle imprime sur cette chose (d'abord
par le toucher) des marques de jouissance indélébiles (toute une carte
érogène qui sera à déchiffrer ou à lire plus tard... par d'autres). Mais
l'on peut dire aussi que l'enfant jouit de sa mère comme d'une Chose
extraordinaire, ou cherche à en jouir absolument, le plus possible.
Or justement ce n'est pas possible, et même interdit. D'abord
parce qu’ordinairement une mère ne s’en laisse pas compter, elle met
naturellement un frein à ce désir, désir de jouissance transmué en demande
d’amour. Surtout cette jouissance de l'Autre, de la Chose maternelle (au
double sens du génitif, objectif et subjectif), reviendrait dans l'absolu à
réaliser l'inceste. Cela existe chez certains animaux : on voit par exemple
des femelles ravaler leur progéniture... Retenons, pour ce qui nous
concerne, ce grand principe : on ne jouit pas de l'Autre — c'est-à-dire du
corps de l'Autre — comme tel. Pas seulement de la mère : on ne jouit jamais
complètement du corps d'un autre homme ou d'une autre femme. On n'a jamais
vu ça, on voit pas comment. Sauf à le dévorer, donc. Or on sait que le
cannibalisme même correspond à une pratique rituelle, donc symbolique (le
cannibale ne "mange" son semblable ni par faim ni par plaisir, mais par
croyance). La seule jouissance autorisée et possible sera donc filtrée par
le symbolique: Lacan la nomme "jouissance phallique". Ce concept de Phallus
indique que la jouissance de la mère est à jamais inter-dite par une parole,
qu'elle provienne directement de la mère, du père, ou mieux encore de
l'échange entre ces derniers témoignant clairement que la (jouissance de la)
mère n'est pas toute pour l'enfant. Evidemment "phallus" fait plutôt
référence au père, et à l'homme en général, car c'est la mère qui est
originellement désirée, donc le père qui dans le réel fait barrage à la
jouissance. Mais sa signification reste d'abord symbolique, à savoir que la
jouissance de l'Autre est toujours traversée, déviée, contrariée par le
langage. Ceci a des conséquences sur la jouissance corporelle de tout un
chacun. Comme on ne peut pas posséder l'Autre dans sa globalité, le corps
de l'Autre est en quelque sorte découpé symboliquement et fantasmatiquement
par le langage. La jouissance se trouve réduite à une partie du corps de
l'Autre, mais aussi de son propre corps, en tant que fantasmée. Lacan
appelle cela "objet 'a'" ou "plus-de-jouir" — "plus" parce que situé au-delà
du principe de plaisir. Cela peut d'ailleurs prendre la forme d'une douleur,
d'une souffrance. C'est bien ainsi que les psychanalystes le repèrent :
cela se confond avec le symptôme, avec le mal dont souffre le patient. Son
mal est psychique parce que sa jouissance est essentiellement psychique. Le
névrosé, en général, s'interdit de jouir, mais il jouit surtout de
s'interdire : c'est le corps (symptôme) qui fait les frais de cette
contradiction.
Dans un tel contexte la joie se trouve réduite à une simple
manifestation d'humeur, accompagnant éventuellement les aléas de la
jouissance phallique, plutôt "phaïllique" comme on l'a vu. Au niveau de la
jouissance sexuelle, en tant que phallique, chacun connaît le "spleen
post-coïtal" ! ; le symptôme qui appartient à la même catégorie engendre,
cela va sans dire, moins souvent la joie que le dépit et le désespoir ;
enfin la jouissance de la parole (phallique bien entendu) semble à part
égale, ou alternativement, excitante et déprimante, aisée et éprouvante. Le
statut de la joie serait-il mieux servi par ce que Lacan appelle enfin
l'"autre jouissance", une jouissance supplémentaire hors langage (donc non
phallique et non fantasmatique) que seules les femmes semblent connaître ?
La thèse de Lacan est que toutes les femmes sont concernées par la
jouissance phallique, et donc aussi par le plus-de-jouir, mais elles ne le
sont pas-toutes, pas entièrement. En réalité cette jouissance supplémentaire
soulève un problème de fond concernant le statut du corps dans son rapport
avec le signifiant, qu'on ne saurait réduire au symbolique. La notion d'un
"corps joyeux" ne laisse pas d'être séduisante ni même adéquate avec celle
d'un corps expressif ou signifiant, si l'on admet que la joie est malgré
tout expression, communication... Mais cette définition du "corps parlant"
(qu'on trouverait aussi bien chez un Merleau-Ponty) reste pour le coup très
idéaliste et très problématique, largement en deçà des avancées promises ou
effectives du concept analytique de jouissance, ancré sur le réel de la
clinique.
Il reste que le point de vue analytique se complaît lui-même
dans la frustration et le vertige d'une jouissance essentiellement divisée,
ou indéfiniment repoussée. Cet a priori de la perte, plus important que la
jouissance elle-même, en efface presque tout contenu de plaisir et de joie
au regard du sujet. La psychanalyse se montre exemplairement névrosée dans
la mesure où elle substitue à la jouissance un pur désir de jouissance — une
jouissance refoulée dans les limbes et les mystères de la sexualité féminine
(la jouissance "supplémentaire" de Lacan), à tel point que la psychanalyse,
en parfaite hystérique, se résout à interroger l'"autre femme" (une
quelconque Diotime) sur ce qui la fonde. On peut compenser ce déficit de
jouissance, patent en psychanalyse, par le caractère traditionnellement
positif de la joie et former en associant les deux le concept de
réjouissance. La réjouissance ne peut se laisser décrire comme
interdite, névrosée, crispée, fantasmée, etc. ; elle est réelle ou elle
n'est pas ; on est réjoui ou pas Mais la joie au sens philosophique
avait ce défaut d'être outrageusement spiritualisée, idéalisée : la
jouissance apporte une dimension corporelle. Elle se conjugue même, inutile
de le nier, avec les « plaisirs de la vie » ; elle réconcilie la
psychanalyse avec un hédonisme toujours à réinventer. La réjouissance
pourrait ainsi se définir comme la joie du corps tout en comblant une
double incapacité : d'une part celle de la philosophie à penser la joie
comme corporelle, d'autre part celle de la psychanalyse à entendre la
jouissance comme effective, et à préserver la joie. Mais par-dessus tout, ce
dont témoigne le "réjoui" (condensation du joyeux et du joui, comme
identiques) dans son être-donné initial et ordinaire, c'est que joie,
jouissance ou réjouissance ne sont pas d'authentiques "problèmes" (seulement
des concepts ou des théorèmes opérants) : c'est bien "tout le reste", les
problèmes !