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D'après une
lecture de :
J. Lacan,
Ecrits
"Ce à quoi il
faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel,
ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est
sujet à la loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même."
Quand la psychanalyse
pose la jouissance comme interdite, inter-dite, ce n’est pas parce qu’un
tiers élément viendrait s’interposer entre le désir et sa réalisation ou
entre la pulsion et ses objets. Le langage n’est même pas cet élément.
Beaucoup plus fondamentalement — c’est d’ailleurs ce qui distingue le
plaisir et la jouissance — le langage dans sa texture même est constitutif
de la jouissance de même que le désir ne se conçoit pas en dehors de
l’exercice de la parole. Et si la jouissance fait “languir” l’Etre, comme
l’écrit Lacan, sans doute le sujet lui-même n’est-il que langage. Ce qui, au
sens du signifiant lacanien, ne veut pas dire forcément incorporel. Quand on
dit que le sujet de la psychanalyse est “parlêtre”, l’être en tant qu’il
parle c’est-à-dire en tant que soumis à la loi du langage, cela signifie
qu’il pâtit du langage dans son corps — et rien de plus. Ce pâtir suffit à
définir la jouissance. Si celle-ci est réputée interdite ou partiellement
inaccessible, c’est parce que le langage repose sur un principe
d’incomplétude qui garantit son fonctionnement même et dont le symbole
approprié n’est autre que le phallus. Le fait de parler nous égare, nous
dévoie d’une jouissance univoque, parce que justement nous ne maîtrisons pas
l’équivocité inhérente au langage : d’où le terme de “j’ouis sens” forgé par
Lacan pour marquer cette sujétion. Quant à l’“autre jouissance”, la
jouissance féminine hors langage, elle ne fait que désigner à la fois
l’infinité et l’inactualité d’une jouissance qui n’est pas plus symbolique
que corporelle, puisqu’elle n’a d’autre justification que le manque de
l’Autre, les défauts de la jouissance phallique, et n’existe que par
celle-ci. Donc soit elle n’a d’existence que négative et s’identifie à la
faille qui fait ex-sister la première jouissance en empêchant son
auto-fétichisation, et donc elle renvoie au symbolique ; soit elle désigne
positivement un en-corps qui ne doit rien au phallus et au symbolique, mais
on ne peut guère l’envisager que comme jouissance d’un signifiant pur dont
le statut (corporel) n’a pas vraiment été élaboré par Lacan.
Quoi qu’il en soit le
“langage” reste une catégorie générale pouvant très bien inclure (entre
autres) le symbolique, le signifiant, l’écriture ou la parole, et Lacan
n’évite pas toujours les risques confusionistes qu’elle comporte, notamment
par rapport au terme de parole. Que la jouissance soit interdite à qui
parle comme tel, Lacan s’y tient en effet. Doit-on pour autant
s’interdire de penser autrement ? Le premier préjugé, le plus enraciné
philosophiquement, c’est que le signifiant soit langage (cause d’une
confusion assez fréquente chez Lacan du mot et du signifiant). Or que le
signifiant soit la condition du “langage”, du langage articulé, comme étant
cette articulation même à la fois matérielle et logique, c’est pourtant ce
que la théorie lacanienne faillit découvrir. Le second préjugé, bien ancré
chez Lacan, c’est que le langage soit d’abord parole, autrement dit que le
dit soit inter-dit, échange. Or rien n’est moins évident. Si bien que
l’illusion théorique, ici, repose sur cette première confusion entre dit et
interdit, laquelle se répercute ensuite en collusion parole/jouissance. Il
faut soutenir plutôt que la parole et le signifiant n’existent que sous
condition de la jouissance, unilatéralement, et ne sont que le “dit” (reflet
simple) de la jouissance. Le langage ne sert pas d’abord à “communiquer”,
encore moins à exprimer ou à dévoiler l’être, à signifier le sujet, à jouir
ou à empêcher de jouir, etc. ; il reflète surtout la jouissance, lui servant
de support (certes indispensable) mais non de condition
nécessaire. Par support de “langage” nous entendons exactement ce que
la philosophie et la psychanalyse désignent par là, soit les mixtes
parole/langage, signifiant/langage, etc., et bien sûr la dualité centrale
parole (inter-dit)/jouissance. Par le terme de “reflet”, on ne soutient donc
pas qu’il existe un langage de la jouissance, toujours inadéquat en effet
(mais cette inadéquation n’est plus le problème majeur), mais bien
une jouissance possible du langage. Celui-ci, en tant que joui, n’est plus
seulement cet être inventé par la philosophie contaminant et limitant la
jouissance (considérée justement comme jouissance de l’être) ; mais il est
bien “réel”, c’est-à-dire qu’il n’a plus à justifier son existence — le
langage justifiant l’existence en général se faisant appeler “philosophie”.
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