D'après une
lecture de :
S. Leclaire,
Psychanalyser, Paris, Seuil, 1968
La valeur
formelle de la lettre tient à ce qu’elle est une matérialité abstraite du
corps et non simplement un terme oppositionnel, comme sa confusion avec le
signifiant pourrait le laissait penser. Si l’ordre de la lettre peut à bon
droit qualifier l’ordre inconscient tout entier, alors même que la
fonction littérale, telle qu’elle opère à l’intérieur du système
de l’inconscient, est corrélée à d’autres fonctions comme celles du sujet et
de l’objet, ce n’est pas au nom d’un quelconque formalisme mais plutôt à
cause de la réalité même du refoulement et de la jouissance comme cause.
Mais il est un fait que le maniement de la lettre est le seul moyen, pour le
psychanalyste, d’accéder concrètement à l’économie pulsionnelle du patient.
Tâchons de montrer cette dimension libidinale de la lettre, forgée sur sa
double nature d’abstraction et d’inscription corporelles. Il y a deux façons
de présenter l’instance de la lettre, ou plutôt deux moments dans cette
présentation, selon S. Leclaire.
La première consiste à en faire un intermédiaire entre
l’objet pulsionnel et la simple différence érogène, présente à même le
corps. “D’un côté elle peut être dite zone érogène, bord qui limite et fixe
“in situ” l’écart où s’ouvre la possibilité du plaisir ; et d’un
autre côté elle est ce trait, détachable, tel un objet, du corps qui le fait
apparaître”. Mais justement elle n’est ni absolument zone érogène, mais
plutôt son bord matériellement isolable et saisissable, ni objet proprement
dit, mais plutôt sa limite ou sa figure toujours reproductible. “En fait la
lettre est, pourrait-on dire paradoxalement, la matérialité du trait dans
son abstraction”. Mais la référence corporelle est ici obligatoire pour
pouvoir parler de lettre, et non de signe fantôme comme c’est le cas pour le
psychotique, chez qui l’absence de fixation érotique des éléments formels
est proprement “criante” : un formalisme du signifiant ne parviendrait ici
qu’à se rendre complice du fait psychotique en tant que système de renvois
et de connexions désordonnés, autodestructeurs. A vrai dire cela témoigne
d’un disfonctionnement voire d’une carence de l’inconscient en tant que
celui-ci est fondé sur la jouissance. Comment s’effectue cette “fixation”
par la lettre de l’insaisissable différence génératrice de plaisir ainsi que
sa répétition ultérieure dans l’ordre inconscient ? Réponse de Leclaire :
“la connexion qui s’établit se fait sur le mode de la scansion du temps
faible d’une syncope”. Plus explicitement, ce trait formellement repérable
qu’est une lettre “scande le temps vide d’une syncope et connote en un autre
lieu, de façon paradoxale, l’insaisissable écart d’une différence ; elle est
ce trait qui fixe en un registre étranger ce qui semble ne pas pouvoir
s’inscrire, à savoir l’annulation de la jouissance que réalise de façon
évanescente le temps du plaisir”.
Cette dernière formule, “l’annulation de la jouissance”, nous
oblige à passer à une seconde présentation pour rendre compte de la réalité
proprement inconsciente de la lettre, comme antinomique cette fois au
principe de jouissance. On ne parle pas du corps jouissant au sens où il
satisfait ses pulsions, et en autorise la marque, mais de la jouissance
absolue ou “pure différence” qu’annule justement le temps du plaisir,
essentiellement limité. Or dans la doctrine lacanienne, le symbole de cette
annulation de la jouissance, ou tout au moins la “fonction alternative
susceptible d’engendrer tour à tour son annulation et l’effacement de cette
annulation même”, échoit à ce qu’on appelle le “sujet”, justement le “sujet
de l’inconscient” ou de la parole : “Ce à quoi il faut se tenir, écrit
Lacan, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel”. Ainsi
l’ordre inconscient ou “de la lettre” est-il structuré à partir de ce point
zéro de la jouissance, en comprenant les trois fonctions spécifiques du
sujet, de la lettre, et aussi de l’objet. Ce dernier remplit une “fonction
stable”, à l’extrême opposé de la “pure différence”, de sorte qu’il rend
possible une jouissance corporelle mais locale, semblant “tenir son pouvoir
du zéro qu’il masque, de cette réalité de la jouissance qu’il tempère
pour en maintenir la différence d’avec la mort” écrit très bien Leclaire.
On observe cliniquement une certaine réversibilité entre l’objet et la
lettre : objectalisation de la lettre, caractéristique de la névrose
hystérique, ou littéralisation de l’objet, propre à la structure
obsessionnelle. La fonction sujet, fonction précédemment décrite comme
commutation alternante, semble au contraire, par-delà tout objet, dévoiler
le zéro ou l’annulation de la jouissance. Mais là encore, selon deux
directions ou plutôt deux temps simultanés : soit pour en offrir et en
exiger la béance, comme à l’excès dans la non-satisfaction hystérique, soit
pour la réduire dans la production — et éventuellement la répétition
obsessionnelle — de la lettre. La fonction thétique de la lettre
constitue le troisième aspect du système inconscient, dit aussi système
“littéral” car la lettre en occupe véritablement le centre, étant en
corrélation avec les deux autres, et surtout assurant par cette fonction
“thétique” le lien avec les éléments pulsionnels — éléments proprement
“déterminants” pour le système. C’est d’ailleurs pourquoi la fonction
littérale se pose comme la condition même de la fonction d’alternance,
puisqu’il faut bien une lettre pour poser cette annulation du zéro
qu’est le sujet. Sans pousser plus avant l’analyse, il faut admettre
l’existence d’une corrélation entre chacune des fonctions du système :
lettre-sujet, sujet-objet, lettre-objet.
Nous avions décrit d’abord un premier système comprenant la
zone érogène primitive, l’objet détaché du corps, et la lettre comme trait
formel intermédiaire. Mais pour affirmer la causalité propre de la
jouissance, il fallait faire apparaître ensuite la structure inconsciente
comme un ensemble corrélé de trois fonctions : subjective, objectale et
littérale. Il reste à expliquer maintenant le rôle central de la lettre dans
ce système. D’après Leclaire le point inaugural n’est autre que celui du
refoulement. N’est-il pas lui même refoulé lorsque la lettre, de par son
abstraction, devient prétexte à ignorer toute corrélation avec les fonctions
subjective et objectale, soit donc, systématiquement, avec l’ordre sexuel et
la jouissance ? Ce qu’il ne faut jamais oublier, selon Leclaire, c’est que
l’ordre inconscient est tout entier dominé par le refoulement, et que la
lettre est l’instance refoulante elle-même (au point, on l’a suggéré, de se
prendre parfois à son propre piège). D’ailleurs il serait utile de
distinguer d’une part la fonction littérale, incluse dans le système, et
d’autre part l’instance de la lettre comme autre nom du système inconscient.
Que signifie ce redoublement ? Est-ce la contre-partie du refoulement ? Mais
celui-ci n’est-il pas mieux décrit et représenté par la fonction subjective
? A moins qu’il ne faille introduire — ou rappeler — une “instance du sujet”
plus englobante et plus décisive que celle de la lettre ? C’est ce que nous
tenterons d’établir — malgré Leclaire — après l’examen du problème du
refoulement.
Celui-ci se concentre dans la littéralité même de l’interdit,
à interpréter non comme une sentence significative mais comme un effet de la
lettre dans sa matérialité formelle ou son articulation : “L’interdit, c’est
l’articulation littérale considérée dans sa fonction de limite à la
jouissance” écrit S. Leclaire. Mais comme par ailleurs “la jouissance est la
cause de l’ordre inconscient”, il faut bien que la lettre conserve un
rapport à sa cause, où l’on s’aperçoit que l’interdit est inséparable de sa
transgression, au principe même du désir et de son renouvellement. Donc ce
que la lettre refoule dans l’ordre de la jouissance, elle le récupère d’une
autre façon dans sa répétition même ; le fonctionnement du système dépend de
cette dualité fondamentale, dualité sérielle qui fait s’opposer interdit et
transgression, jouissance et désir, refoulement et retour du refoulé, ou
encore refoulement “primaire” et refoulement “secondaire” (puisque le
premier porte directement sur la jouissance et le second davantage sur le
désir). Mais il faut soutenir que ce clivage, dont le refoulement est si
l’on veut le terme originel, est orchestré proprement par la fonction
subjective en tant que fonction d’alternance. Cela apparaît clairement dans
la structure psychotique où le défaut du refoulement originaire se manifeste
par une confusion de l’objet et de la lettre à cause d’une carence de
la fonction subjective. On ne peut pas, en théorie, parler d’un “clivage
premier entre la lettre et la jouissance” et situer ce clivage lui-même au
niveau de la lettre, sauf à considérer, comme nous l’avons fait, deux
“niveaux” de la lettre : l’instance de la lettre, qui n’est autre que le
refoulement qui n’est autre que le sujet, et la fonction littérale au sens
restreint de “signal” de jouissance. Lorsque Leclaire explique enfin
l’origine du refoulement par un rapport de jouissance entre la mère et
l’enfant, de sorte “qu’une zone érogène vienne à projeter son écart, ou
l’index de sa lettre, sur la différence sensible d’un autre corps”, nous
n’avons pas spécialement à louer ou à critiquer le bien-fondé empirique de
cette remarque : l’important est qu’il faille du deux, un deux qui explique
le refoulement et qui implique la lettre, mais qui nécessite surtout le
sujet comme lieu (ou nom) de la division.
Si l’on peut
dire d’une certaine façon que la lettre est à la fois refoulante et
jouissante, le sujet s’en distingue en tant que purement exclu de la
jouissance. Aussi le sens propre du refoulement doit-il être réservé selon
nous au sujet, du moins dans sa définition strictement analytique. Si le
trio — unitaire — formé par la lettre, le sujet/refoulement et la
jouissance, constitue une bonne formule du “principe d’analyse suffisante”,
il est aussi résumé par ce même sujet en tant qu’instance théorique dont la
fonction est de refouler la vraie pensée de la jouissance. On voit
pourtant qu’il suffit de lever l’hypothèse du refoulement originaire — c’est
chose faite dès lors qu’on ne confond plus le sujet avec l’instance de la
lettre — pour “récupérer” un sujet-jouissance à titre de fonction
transcendantale — fonction de rapport-à : ici à la lettre,
jouissance de la lettre —, qu’il est donc inutile de fantasmer comme
une entité autistique ou la grimace d’un réel impossible. La jouissance
n’est pas un “état” mais une fonction, dérivée d’un “joui” qui par ailleurs
n’a aucun rapport avec la lettre, pour la bonne raison que la lettre,
n’étant pas jouissante (et délivrée de cette mixité) est elle-même jouie,
unarisée et littéralisée par une opération de jouissance qu’elle précède
“maintenant”, réellement.