D'après une
lecture de :
Jacques Lacan,
Ecrits
"A casser
l’œuf se fait l’Homme, mais aussi l’Hommelette. Supposons-la, large crêpe à
se déplacer comme l’amibe, ultra-plate à passer sous les portes, omnisciente
d’être menée par le pur instinct de la vie, immortelle d’être scissipare.
Voilà quelque chose qu’il ne serait pas bon de sentir se couler sur votre
visage, sans bruit pendant votre sommeil, pour le cacheter."
Lacan a fait de
la libido un organe, un simple organe dont il nous narre ici la mythique
apparition et comme un avant-goût de ses vagabondages futurs. En effet il
faut voir dans la libido, si on l’assimile purement et simplement à la
jouissance, cette “chose” qui s’écoule et qui erre, accompagnant les sujets,
aimant se fixer en symptômes ou fantasmes et générant des comportements
étranges. Bref, les manifestations “libidineuses” sont, comme on le sait,
inépuisables. Il faut néanmoins revenir sur la genèse de ce concept,
véritablement au cœur de la doctrine analytique et gros de quelques unes de
ses ambiguïtés, au point que selon certains “la théorie de la libido est la
théorie de la jouissance”. Au départ de cette genèse l’on trouve évidemment
Freud et sa thèse d’une “énergie psychique” comme moteur des phénomènes
inconscients. Pour compenser le naturalisme pesant des premières
formulations freudiennes, Lacan précise que la notion de libido “se situe
dans la ligne traditionnelle de toute théorie comme telle”, en l’occurrence,
elle n’est rien moins qu’“une forme d’unification du champ des effets
psychanalytiques”. Plus tard, dans La relation d’objet (Séminaire
IV), il justifie la métaphore énergétique en soulignant que, tout comme la
notion d’énergie en physique, il s’agit d’une simple pétition de principe,
un outil conceptuel permettant de poser de façon au moins virtuelle comme
équivalentes des manifestations qualitativement différentes, et de les
évaluer à l’aune d’une commune mesure. Il s’agit précisément de la libido et
l’on comprend dès lors qu’elle soit unique, sous la forme du désir génital
masculin. Car c’est bien du désir qu’il s’agit en réalité : “La
libido permet de parler du désir en des termes qui comportent une
objectivation relative”, même si en psychanalyse toute objectivation et
toute conceptualisation partent en réalité du désir plutôt que l’inverse. Il
faudra au moins l’invention du mythe de l’“hommelette”, que Lacan surnomme
encore “lamelle”, pour que la problématique de la jouissance se greffe
réellement sur cette libido plutôt décrite d’abord en termes de désir. Ce
qui se trouve mis en avant désormais, ce n’est plus la propension de l’être
humain à se complémenter d’une moitié, comme dans le mythe d’Aristophane,
voire à se complimenter, si l’on peut dire, narcissiquement, mais c’est
plutôt la part de l’Autre et de son désir, voire de sa jouissance,
directement dans la partition et la perte originelle du sujet voué à la
recherche “non du complément sexuel, mais de la part à jamais perdue de
lui-même”. D’où la définition de la libido comme cet “organe essentiel à
comprendre la nature de la pulsion” ; entendre donc que cet organe, comme
“irréel” ou mythique, est à situer au champ de l’Autre et de sa jouissance
(irréel étant ce qui nous échappe du réel : l’Autre). Celle-ci, peut-on
dire, prend le pas sur le désir à s’incarner dans le corps de quelque
scarification, de quelque matérialisation de l’organe : c’est le cas par
exemple du tatouage où il est clair que “l’entaille a bel et bien la
fonction d’être pour l’Autre”.
Peut-on pour
autant résorber la notion de libido, avec toute son ambiguïté de départ,
dans celle de “jouissance de l’Autre”, dont rien ne dit d’ailleurs qu’elle
soit plus simple ? Ce serait oublier un peu vite l’affinité première de la
libido avec la jouissance phallique, ou plus exactement avec le couple formé
par la jouissance phallique comme décharge et le plus-de-jouir comme
renouvellement de la tension interne. Le problème demeure que toutes les
ambiguïtés s’attachent à ce terme de libido, à la fois jouissance de l’Un et
de l’Autre, désir et jouissance, mythe et théorie. Pour s’en tenir à ce
dernier point, la jouissance ne saurait être un mythe, son ancrage sur
l’Autre ne le justifie nullement : c’est au contraire le double ancrage sur
le sujet et sur l’Autre qui justifie le passage de l’amibe, si l’on peut
dire, bref le passage par le mythe. La théorie de la jouissance,
elle, expose simplement l’Autre comme sujet de la jouissance : c’est
l’organe “libidinal” non séparé, le corps-organe vivant de la théorie. Il
n’est pas besoin de casser celle-ci pour obtenir l’hommelette, la libido
selon Lacan, qui est le vrai objet de jouissance toujours déjà donné —
“répandu” — en tant que mythe psychanalytique et bien sûr fantasme
individuel. Elle est même plus que cela, en tant que donnée première,
antérieure à la parturition, elle se confond avec l’homme réel ; elle n’est
plus seulement support pour la jouissance du sujet, mais joui humain réel.