D'après une
lecture de :
Dictionnaire
de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1993
Lacan note que
pour les philosophies du bonheur et l’éthique en général, le terme de
jouissance évoque sans doute quelque rencontre remarquable avec la
perfection et la plénitude de l’être. Or l’ontologie de Lacan ramène ce
qu’il en est de l’être au “parlêtre” humain, à l’homme en tant qu’il parle.
En tant qu’il parle, l’homme n’“est” pas sous les auspices de la plénitude
mais plutôt sous celles de la castration, car le langage équivaut à un trou
dans le réel, à une altérité irrémédiable atteignant l’être. Par le langage
l’homme n’est d’ailleurs pas en rapport avec l’être mais plutôt avec
l’Autre, un Autre symbolique dont l’essence est le manque ; et comme “il n’y
a pas d’Autre de l’Autre”, pas de complétude à attendre, on ne peut que
manquer toujours cet Autre qui manque. L’essentiel de la thèse lacanienne se
concentre dans le fait que la jouissance du sujet humain n’est justement
possible qu’adossée à ce manque, dû au signifiant, en quoi elle fuit
heureusement l’impossible jouissance de l’être. En toute rigueur, il faut
distinguer trois Autres, chacun faillible à sa manière. L’Autre réel ou
l’Etre que Lacan appelle aussi la Chose, tout d’abord, est atteint d’un
manque radical, à savoir son impossibilité effective. Ce manque est
justement causé par l’existence de l’Autre symbolique, dans l’ordre du
langage et du discours, synonyme du phallus et de la castration (représenté
par S1 ou le Nom-du-Père). Mais lui-même “boite” ; frappé d’une impuissance
structurelle il ne peut fonctionner comme ordre signifiant (et proposer
corollairement une jouissance) que s’il est en manque d’Un : il manque en
lui un signifiant, le signifiant de la femme (noté S(A). S’ouvre alors le
champ énigmatique de la jouissance féminine, hors-langage, au-delà du
phallus. Mais cet Autre et sa jouissance sont proprement indécidables
(puisqu’ils “manquent”, eux aussi) ; il reste à les imaginer, c’est-à-dire
les corporiser, puisqu’impossibles au champ du langage. — Bref, l’Autre
manque et l’on peut dire que pour Lacan l’Autre manque avant de
jouir, même s’il donne accès à la jouissance du sujet grâce à son
manque. Mais ni l’Autre ne jouit vraiment, ni le sujet ne jouit en tant
qu’Autre, en tant que sujet de la jouissance, ni d’ailleurs ne jouit de
l’Autre. Le sujet désire en tant qu’Autre, mais jouit en tant qu’Un,
c’est-à-dire pour Lacan en tant qu’être — au niveau de cet ersatz d’être
qu’est l’objet —, c’est d’ailleurs pourquoi il le fait si mal.
Quittons
maintenant ces critères lacaniens. Il tombe immédiatement sous le sens que
“jouir” c’est directement “aller à l’Autre”, conjuguant tous ses possibles,
les multipliant même à l’infini. Ce n’est pas aller à l’Un, encore moins
revenir à soi. Or justement, pour définir convenablement l’Autre, il faut
poser clairement l’Un. Chez Lacan, c’est l’Un qui “manque” d’abord, au sens
où il est soustrait ou rajouté (d’où l’instance véritablement première du
“sujet” en tant que “plus-ou-moins-l’Un”), de toute façon le résultat d’une
opération nécessaire de l’Autre. L’Autre manque, mais il est premier. Or une
pensée de l’Un est possible, qui pose l’Un d’abord, sans faire pour autant
la moindre concession à l’être, à la complétude ou à l’unité, pour déduire
ensuite l’Autre non plus comme manquant mais comme existant, et plus
directement encore comme jouissant. Etre synonyme de jouissance, cela
n’est vrai pour l’Autre que parce que l’Un est déjà (en lui-même) “joui”,
sans le moindre apport de l’Autre : un joui-sans-jouissance, hors-rapport,
inconcevable, prenant dans cette nouvelle théorie la place qu’occupait la
Chose ou le Sujet initial — le sujet de la folie — chez Lacan.
Fondamentalement, il ne “manque” pas car seul l’Un-comme-Unité est
susceptible de faillir et son corollaire lacanien, l’unaire, de manquer
(définissant à partir de lui l’Autre du manque). Mais l’Autre qui se déduit
unilatéralement de l’Un (en tant qu’Un) n’est pas affecté par le manque,
puisqu’il jouit du manque, ou de l’Autre du manque justement comme objet
mixte. En dernière instance cependant, celui-ci est Un ; son être-manqué
n’est pas en soi divisible ni même manquant.