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D'après une
lecture de :
J. Lacan, Le
Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, séance du 10
juin 1959.
"Diogène le
cynique affichait, au point de le faire en public à la manière d’un acte
démonstratoire, et non pas exhibitionniste, que la solution du problème du
désir était, si je puis dire, à la portée de main de chacun, et il le
démontrait brillamment en se masturbant."
I l
est bien sûr que si Diogène s’exhibait à la manière d’un exhibitionniste
devant ses concitoyens, il ne serait pas l’hédoniste qui prétendait ramener
la jouissance sexuelle au besoin, mais un pervers authentique conférant une
signification supérieure à cette jouissance, prenant à témoin quelque grand
Autre éternel et plus seulement les spectateurs présents. Le geste lui-même
et la satisfaction obtenue auraient moins d’importance que l’acte par lequel
il s’offrirait à la jouissance de l’Autre, même au prix d’un ratage évident.
Ce dont l’hédoniste prétend faire la démonstration est plutôt l’absence de
jouissance. Démonstration fausse aussi bien, car justement il y a une
jouissance masturbatoire, qui n’est cependant pas la réponse au désir :
“elle en est l’écrasement, exactement comme l’enfant à la mamelle dans la
satisfaction du nourrissage écrase la demande d’amour à l’endroit de la
mère”. La remarque de Lacan se fonde sur une distinction essentielle entre
la pulsion et le besoin. Si la jouissance se définit avant tout comme
satisfaction d’une pulsion, c’est-à-dire non le plaisir immédiat mais la
recherche plus ou moins contournée d’un objet — en quelque sorte le plaisir
de se faire ce plaisir —, la masturbation représente le circuit le plus
court pour ne pas dire le court-circuit de cette quête, soit en réalité
l’exclusion du désir et l’écrasement de la jouissance sur le plaisir.
Pourtant cette pratique fait fond sur une jouissance fondamentale, mythique,
que Lacan appelle d’ailleurs “jouissance de l’idiot” et qui s’explique par
le caractère historique de la pulsion. La pulsion est intrinsèquement
compulsion de répétition, pour cela même tendance destructrice, et fait
référence “à quelque chose de mémorable parce que mémorisé”, quelque “Chose”
mythique qui n’est autre ici que sujet lui-même dans son “idiotie” radicale
et ineffable selon le mot de Lacan, ou encore le “moi-réel” selon Freud. La
jouissance masturbatoire, la jouissance de l’idiot se présente comme un
retour tendanciel à cet être-dans-le-réel, avec toute l’impossibilité que la
tautologie même comporte, et qui se résout donc en une fixation — en
elle-même plus névrotique que réellement perverse — à la pulsion phallique.
Précisons donc que
cette évaluation clinique de la masturbation repose dans son ensemble sur
les constructions théoriques, ici psychanalytiques, concernant la pulsion et
la libido avec leurs a priori et leurs limites. Notamment elle considère
comme allant de soi le caractère localisé de cette pratique à la sphère
génitale, alors que la sexualité infantile, la plus concernée semble-t-il,
tend justement à illustrer le contraire : elle est bien plutôt générale et
dispersive que locale et uniquement phallique. Si l’on prend la pulsion par
le biais de sa source, qui est la zone érogène, plutôt que par le bout de
l’objet, toujours en effet plus ou moins phallique, on voit que la “caresse”
érotique se situe forcément à la source de la pulsion et ne génère la
compulsion obsessionnelle à la laquelle on réduit en général la masturbation
que secondairement. On objectera peut-être que la caresse émane toujours de
l’Autre : mais une partie corporelle quelconque, qu’on peut bien appeler
objet avant même toute noèse pulsionnelle, n’est-elle pas nécessairement
“autre” par rapport à une seconde, et du reste son érogénéité ne
provient-elle pas d’abord de là ? Le “se masturber” au sens à la fois plus
précis et plus large du “se caresser” semble bien la condition de toute
jouissance possible, de toute relation-à, dont le caractère réfléchi (le
“se”) qui semble contenu dans l’idée de masturbation n’est nullement
déterminant. La masturbation est le nom de la subjectivité jouissante,
laquelle ne se définit nullement comme rapport à soi puisqu’il n’y a pas de
soi particulier au départ. Le mythe de l’“idiot” aura donc été l’instrument
d’une complicité tacite entre la psychanalyse, la morale, et sans doute
aussi la médecine pour interdire la jouissance. Il n’empêche que ce rapport
à soi est empirique et, d’une certaine façon, réel. Il ne semble vraiment
idiot que lorsqu’il prétend à la jouissance ; en se disant seulement “joui”
et non “jouissant”, le masturbé lève toute l’ambiguïté de son acte... passé.
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