D'après une
lecture de :
J. Lacan,
“L’étourdit”, Scilicet, n° 4, Paris, Seuil, 1973
L’utilisation et
en partie la subversion lacanienne de la logique mathématique n’a de sens
que rapportée au problème de la jouissance, puisqu’il s’agit, par l’écriture
logique, d’apporter un démenti à une conception classique qui se voudrait
absolutiste de la jouissance. D’où l’accent mis par Lacan sur l’écriture de
la négation et la petite révolution qu’il a introduite dans ces écritures.
Mais pour cela il doit distinguer deux sortes de jouissances : l’une qui ne
peut être absolue, la jouissance phallique, l’autre qui ne peut qu’être
infinie, la jouissance féminine. Si l’on tient compte de la différence des
sexes, nous nous retrouvons donc avec quatre écritures dont une représente
une affirmation et trois autres différentes sortes de la négation. La
première est la négation privative qui apporte une contradiction à la
proposition universelle affirmative exprimant en l’occurrence que tout homme
ou plutôt l’homme en général satisfait à la fonction phallique. A partir de
là, la logique classique en déduit qu’aucun x contraire ne satisfait à cette
fonction ; tel est l’impossible, telle est donc la négation qui s’applique
spécifiquement à l’autre sexe (les femmes sont privées du phallus, mais
elles possèdent autre chose). Il y a bien un rapport sexuel puisque chaque
sexe prive l’autre de ce qu’il possède en propre, rapport de parfaite
complémentarité que traduit en général l’opposition de l’âme et du corps, de
l’acte de la puissance, etc. Ce qu’il faut remarquer c’est que l’universelle
négative dépend néanmoins de l’universelle affirmative, puisqu’elle n’en est
que la négation, que la privation, ce qui suppose une logique
fondée sur un sujet substantiel qui dans ce système assure justement l’unité
des contraires. A opposer deux universels, c’est l’universel affirmatif qui
l’emporte : “logique” ! Or c’est justement ce que compromet Lacan. Pour lui,
cet équilibre n’existe pas, aussi n’est-ce pas l’universelle négative mais
la particulière affirmative qui apporte la vraie contradiction, à condition
de former celle-ci d’une double négation, l’une portant sur l’existence et
l’autre sur la fonction : impossible qu’il existe une femme qui ne
satisfasse pas à la fonction phallique. En revanche, côté homme,
c’est la particulière négative qui rend possible l’écriture d’une
affirmative universelle, de ce qu’un élément n’appartienne pas à l’ensemble,
y fasse exception: c’est ce que l’on doit appeler maintenant la négation
de castration. Ce n’est pas le sujet-Un comme substance, mais un-sujet
comme exception — à la fois le phallus comme symbole de la castration et le
père réel comme “agent” de cette même castration. “Y a d’l’Un” désigne cet
un comptable qui justement se décompte de l’ensemble, qui ne peut le faire
d’ailleurs qu’en s’adossant à la fonction du zéro équivalente ici au réel,
ce rien à partir duquel l’Etre créateur (ni plus ni moins le Dieu
judéo-chrétien) peut donner lieu à des possibles. En l’occurrence pour que
l’acte sexuel soit envisageable. “Pour l’homme, à moins de castration,
c’est-à-dire de quelque chose qui dit non à la fonction phallique, il n’y a
aucune chance qu’il ait jouissance du corps de la femme, autrement dit,
fasse l’amour" (Lacan, Encore, p. 67). Mais précisément, en guise de
la jouissance du corps de l’Autre il faut se contenter de ce qui est filtré
par le fantasme, soit l’orientation vers les objets partiels. Reste alors à
envisager ce qui véritablement fait rater le rapport sexuel, soit la
négation d’incomplétude. Celle-ci s’appuie sur la proposition
universelle négative révisée par Lacan, c’est-à-dire que la négation porte
cette fois uniquement sur le quanteur, biffant le tout supportant
l’universalisation et promouvant ainsi la célèbre formule du “pas-tout”. La
femme n’est pas toute, pas complètement dans la jouissance phallique ; donc
il n’y a pas “La” femme, mais les femmes, puisque par définition la femme
n’est “pas-toute”. La négation d’incomplétude barre l’Autre — l’Autre avec
lequel la femme entre en rapport — et non le sujet comme dans la négation de
castration. Il manque donc un signifiant ; c’est à ce réel là, incarné par
“une” femme, que l’homme est confronté dans sa vie amoureuse ; c’est à ce
type de négation que nous devons l’ensemble de la conception lacanienne de
la jouissance.
Théorie de la jouissance rime, sinon avec négation de la
jouissance, du moins avec jouissance à partir d’une négation. C’est bien
toute la théorie lacanienne qui pense le rapport entre le signifiant et le
réel comme une négation, une contradiction, et donc essentiellement en
fonction du signifiant. On peut pourtant transmuer cette négation de
(signifiant de) jouissance en jouissance de la négation. L’on peut détruire
le primat de la négation en n’opposant plus d’abord la jouissance et la
négation, mais le “nié” réel et la négation toujours signifiante, via la
jouissance, de sorte que ce n’est pas la jouissance qui est niée mais la
négation qui est “jouie”. En effet ni la négation de castration ni la
négation d’incomplétude ne sont de véritables barrières à la jouissance dans
la mesure où le signifiant est essentiellement auto-négateur. Premièrement
il faut considérer la jouissance comme la condition transcendantale du
signifiant et non le contraire — cette priorité n’étant pas clairement
établie chez Lacan —, et donc la jouissance ne peut être niée à partir d’une
négation de signifiant. Deuxièmement, comme on l’a dit, le signifiant peut
encore moins nier le réel ; en revanche le signifiant nié et même le nié
de la négation comme tel sont intrinsèquement réels, en l’occurrence
jouis, dès lors qu’ils n’interfèrent plus avec la jouissance.