Etudes lacaniennes 

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Névrose

 

 

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D'après une lecture de :

Nestor Braunstein, La Jouissance

"La névrose c’est cette défense de la jouissance, défense “de” dans le double sens : une protection contre l’accès à une jouissance démesurée et une jouissance qui est protégée, coagulée, exempte du commerce de la parole."

 

 

Le double sens de la défense qui est évoqué ici témoigne de l’attachement de la névrose à une double polarité irréductible : celle de la castration et celle de la jouissance. Le névrosé n’accepte ni la castration ni la jouissance, en d’autres termes il ne parvient pas à atteindre la jouissance castrée qui échoit seulement au sujet humain, au sujet divisé par le langage. Il y a une jouissance que le sujet névrosé entend défendre, préserver, en même temps qu’il s’en défend, s’en protège : c’est la jouissance de l’Autre. Il la défend tout d’abord en refusant la jouissance pour lui-même, se maintenant dans l’insatisfaction permanente ; il s’en défend en multipliant les manœuvres indiquant qu’il refuse également la castration pour son compte. Cette jouissance de l’Autre, s’en ferait-il l’ardent défenseur s’il ne la sentait pas confusément en danger et même en danger d’inexistence ? Par ailleurs ne faut-il pas qu’il l’imagine totale et parfaite pour trembler ainsi devant elle ? Car il est clair qu’il la confond avec la puissance possessive d’un surmoi contre lequel il se révolte en permanence tout en se soumettant à son prestige et à son désir, qu’il confond volontiers avec une demande imaginaire. “Car il se figure que l’Autre demande sa castration” dit Lacan. Il oscille donc entre défense et demande : demande à la place du désir et défense à la place de la jouissance. Ces deux tendances ne sont pas celles du sujet, sujet du désir et sujet castré, mais celles du moi que le névrosé fortifie parce qu’il se fait fort, grâce à lui, de combler les possibles défaillances de l’Autre et en même temps — toujours ce double jeu — de pouvoir se donner “tout entier” à Lui. La fameuse générosité du névrosé ! Et s’il est moins fort que prévu, moins dodu ou moins en forme, ce moi, alors le sujet déprime et se sens coupable d’infâmie : il n’est plus rien et le fait savoir à la ronde, n’hésite pas à compenser ce manque-à-être par le manque qu’il prétend alors être et incarner. Même au creux de la vague, dans la plus profonde détresse, il ne se résout pas à la castration qui signifierait pourtant le vrai désir. Mais ce moi fort, ou fort faible, se montre d’une tyrannie à la mesure de la possession dont il se croit victime par l’Autre. Sans être pervers lui-même, sinon dans ses fantasmes, il est la face cachée du pervers : tantôt il joue à l’interdicteur et tantôt au transgresseur. Dans le premier cas, il atteint sa jouissance limite dans la douleur du symptôme, dans le second il éprouve la jouissance atténuée d’un plaisir fautif, et si ce sentiment diminue trop il n’éprouve plus rien du tout. Mais l’essence de la névrose réside dans cette duplicité même, ce contre-temps d’un désir malheureux face à une jouissance interdite — contre-temps qui peut prendre la forme du retard chez l’hystérique ou celle de la précipitation chez l’obsessionnel. Faute d’être divisé au sens de la castration, le sujet est partagé au sens du refoulement secondaire. Il est parvenu à scinder sa sexualité, notamment, en deux champs opposés et complémentaires : celui de l’interdit et celui de l’obligation. Les institutions sociales et juridiques incarnent en Occident ce malaise. Ainsi par l’institution du mariage, par exemple, est signifiée l’obligation de jouir au civil (c’est-à-dire copuler et reproduire : question de maintenance — pas question de se dérober au devoir génital), mais aussi l’interdiction de (trop) jouir pour préserver le caractère sacré de l’union (ce qui veut dire qu’il ne faut baiser que le conjoint et ne jouir que de Dieu). Observons combien le système est vicieux, dans tous les sens du terme d’ailleurs, et comment il peut être destructeur. Selon cette interprétation névrotique de la jouissance, le principe est donc d’associer la jouissance au péché parce que la jouissance du sujet s’appuie sur le fantasme d’une jouissance de l’Autre, confisquée par l’Autre. C’est inévitable : je ne dois pas jouir de la femme du voisin, mais toutes les femmes appartiennent à un voisin par définition (car en cas d’absence de mari se dresse au moins la figure du père), et donc je ne puis faire autrement que pécher. Dans le principe suivant lequel on ne jouit que sur le dos de l’autre, si l’on peut dire les choses ainsi, il faut repérer une étrange complicité de la perversion et de la névrose, couple qui pour être malaisé n’en est pas moins fort répandu. La Mafia, le Sida, la drogue et autres grands fléaux modernes en sont des figures particulièrement explicites : la compromission, c’est-à-dire le compromis qui fait le symptôme névrotique inclut toujours la dimension perverse de la transgression. Mais ce n’est au fond que la forme structurellement idéale du “malaise” et donc de la névrose qui est bien, pour la psychanalyse, la “maladie universelle”.

Ce diagnostic, comme on sait, est le fondement de la psychanalyse, sa véritable raison d’être, et même son auto-justification si la théorie s’inclut elle-même dans l’universel en question. En tant que telle l’analyse se veut d’abord une théorie du désir, ou théorie du sujet désirant. Entre une castration et une jouissance également absolues et imaginaires, l’analyse pose le désir comme malade — malade de par la jouissance interdite et de par la castration refusée. On pourrait multiplier les exemples de confusion, dans les écrits analytiques, entre le concept de jouissance et celui de désir, comme autant de symptômes qui tendraient à prouver que la “maladie” est entretenue jusqu’au plan doctrinal, justifie la théorie elle-même. Bien sûr la psychanalyse, surtout lacanienne, déclare la jouissance impossible, et non interdite, et se réclame surtout de la castration à travers le mi-dire de sa vérité, mais elle finit toujours par se constituer en éthique du désir parce qu’elle ne reconnaît pas, au fond, l’existence de la jouissance — sinon comme butée théorique, ou bien dans des manifestations que la clinique ne peut pas dissocier de celles du désir (par exemple le symptôme comme désir/jouissance refoulée, etc.). L’analyse n’est pas une névrose ordinaire parce qu’elle ne dénie pas totalement la jouissance, en élabore une version qui compose avec la castration — à savoir ce désir, cette jouissance du désir dont nous parlons — ; une castration largement surestimée puisqu’elle est la condition de la jouissance, non l’inverse, tandis que le désir est le produit de ce rapport. Ramenée à cette épure, on voit que la théorie ne demande qu’à être renversée sans rien perdre de sa cohérence. Si la jouissance est première, maintenant, à la fois le désir et la castration deviennent ses produits incapables de “remonter” jusqu’à elle. Cette “maladie” du désir qu’est la névrose est tenue à l’écart : elle fait partie désormais du champ de la jouissance mais limitée aux tensions interactives entre la castration et une jouissance seconde, “phallique” ou “symptomale” dont la synthèse dans le cadre désormais apriorique de la “maladie universelle” est assurée par le désir. Cette limitation, cette unilatéralisation de la névrose s’appelle justement selon nous la jouissance ; toute névrose, en tant que dualysée, “apriorisée”, est immédiatement et d’abord jouissance de cette névrose. Le sujet névrosé est donc à la fois le produit de la névrose, le sujet du désir avec ses symptômes, etc., et le sujet producteur de cette névrose, soit littéralement le sujet de la jouissance. Il s’agit là d’une identité transcendantale — plus seulement un a priori — qui n’a de commun avec la névrose, au premier sens du terme, que d’être sa cause jouissante. Enfin le statut du névrosé renvoie, en dernière instance seulement, au joui-sans-cause ou au réel., que nous postulons comme une pétition minimale. Le joui-réel n’est pas névrosé mais le névrosé est de toute façon joui, Un, immanent (à) soi, dès lors qu’il ne se pose plus en victime d’une jouissance impossible mais au contraire se posture comme cause réelle à la fois de la névrose et de la jouissance. Pareille traduction de la névrose en termes de jouissance n’est possible que si l’on distingue rigoureusement les trois ordres résumés ici: 1° le névrosé-réel comme cause de dernière instance de tout ce qui suit ; 2° la jouissance (de) la névrose comme déploiement symbolique ou transcendantal, reflet du premier ordre ; 3° la jouissance névrotique que postule la psychanalyse, d’essence imaginaire et unitaire (puisqu’elle confond dès le départ névrose et jouissance en les aliénant toutes deux au sujet du désir).

 

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