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D'après une
lecture de :
J. Lacan,
L’angoisse, séance du 13 mars 1963
A vant
de commenter cette duplicité manifeste de l’objet qui, dans la théorie
lacanienne, noue de façon très symptomatique le désir et la jouissance,
essayons de cerner l’objet comme symbole et structure d’un manque
fondamental affectant l’Autre en général. C’est parce l’Autre fait défaut et
qu’il est inconnaissable comme tel (n’est-ce pas en rapport avec cette
sensation que Freud caractérise comme deuil et mélancolie, au moment
de la disparition de l’être aimé ?), c’est parce que personne ne peut dire
“qui est l’Autre” (avec ou sans majuscule) que Lacan réduit celui-ci à la
lettre ‘a’ (la première du mot “autre”) comme symbole de l’absence ou de
l’énigme de l’Autre. Il s’agit d’un geste théorique, par lequel l’objet ‘a’
est construit ou inventé par Lacan lui-même (“c’est mon invention”, dit-il),
n’ayant d’autre fonction a priori que de nommer le problème non résolu de
l’Autre et, grâce à ce “forçage”, permettre le renouveau de la théorie.
Stratégie audacieuse : “l’objet ‘a’ est finalement une ruse de la pensée
analytique pour contourner le roc de l’impossible : nous passons outre le
réel en le représentant avec une lettre" (Braunstein). Cependant une lettre
n’est pas tout à fait un signifiant, en particulier comme lorsque le ‘a’
elle désigne ce qui se dérobe à l’ensemble signifiant, “ce qui se présente
toujours comme perdu, comme ce qui se perd à la significantisation" (Lacan).
Il ne s’agit pas d’une exclusion, comme c’est le cas pour le signifiant S1,
mais d’une hétérogénéité radicale entre le signifiant et l’objet qui fait de
ce dernier un produit vraiment résiduel, un “plus” donnant cependant sa
consistance à l’ensemble signifiant (fonction d’ailleurs également assumée
par le S1, en tant que bord, mais à un niveau très différent). Voici
maintenant des précisions importantes concernant la fonction de trou de
l’objet ‘a’ : “Nous dirons que l’objet ‘a’ est le trou dans la structure de
l’inconscient, si nous admettons trois préalables : le trou est d’abord le
pôle attracteur qui anime le système (cause) ; la force de ce trou se nomme
jouissance (plus-de-jouir) ; et enfin, la jouissance, plutôt qu’un
tourbillon d’énergie au centre du creuset, est un flux constant qui parcourt
les bords du trou" (Nasio). Or ces bords dernièrement évoqués revêtent une
importance considérable puisque ce sont eux, à proprement parler, qui
“forment” le trou et donc causent la jouissance. Si l’on se souvient
maintenant de cet axiome de Lacan selon lequel “le signifiant, c’est la
cause de la jouissance”, l’on en déduit aisément que le bord, c’est le
signifiant lui-même “au niveau” de la jouissance.
A partir de là il y a
plusieurs façons de distinguer — s’il faut les distinguer — l’objet ‘a’
proprement dit et le “plus-de-jouir”. L’on peut réserver plutôt
l’appellation de “plus-de-jouir” à la tension interne ou “en-soi” de la
jouissance, mettant ainsi en valeur l’aspect énergétique, et rapprocher
l’objet ‘a’ de ce que la tradition nomme “objets partiels”, et plus
confusément “objets du désir” : il s’agit d’entités corporelles d’ailleurs
plus fantasmatiques que réelles, produits d’un détachement ou d’une
séparation à partir du corps, et d’abord du corps de l’Autre. En effet
l’objet de jouissance doit être considéré comme étranger au corps, ne
serait-ce que pour le distinguer de la simple “zone érogène”, sur laquelle
il se forme cependant, mais qui renvoie davantage au plaisir autogène plutôt
qu’à la jouissance (hétérogène par essence). Serge Leclaire écrit très bien
: “L’objet, c’est fondamentalement l’autre corps dont la rencontre actualise
ou rend sensible la dimension essentielle de la séparation. Si la zone
érogène peut être conçue comme cette limite qui cerne la différence sensible
dans son irréductibilité essentielle, l’objet, lui, constitue le terme d’une
séparation mesurable, et, d’une certaine façon, réductible jusqu’à
l’annulation d’une rencontre" (Leclaire). Cette condition d’entre-deux-corps
qui est celle de l’objet relève de critères à la fois imaginaires et
symboliques. L’objet revêt une dimension imaginaire dans la mesure où sa
sécabilité ne va pas sans quelque saillance ou proéminence (exemples faciles
: seins et fèces), le caractère de “ce qui dépasse” constituant le schème
imaginaire par excellence connu sous le nom de phallus. Une première
dimension symbolique de l’objet correspond ensuite à ce que nous avons déjà
désigné comme “bord signifiant” du trou, fentes ou contours supportant (ou
mieux : impulsant) le flux de jouissance (la glotte pour l’objet vocal ou
les paupières pour le regard). Enfin une deuxième dimension symbolique se
déduit du fait que ces objets ne se séparent du corps que par l’action de la
parole, plus exactement sous l’effet d’une double demande (du sujet à
l’Autre et de l’Autre au sujet) : la demande est en effet séparation,
coupure signifiante du fait qu’elle rate toujours son objet (ce n’est jamais
“cela”). Ce qui reste de ce ratage, ou plutôt le fait qu’il y ait reste,
constitue l’objet ‘a’. On pourrait évoquer rapidement les liens qui unissent
l’unité de parole, l’énonciation, et le fond de tout énoncé qu’est le nom,
ainsi que son rôle dans la formation de l’objet ‘a’. Notons en effet que si
ces traits distinctifs ou signifiants que sont les bords dans leur ensemble
forment ce qu’on peut considérer à la fois comme le nom et le corps d’un
sujet, le “petit” ‘a’ chutant de cet “a-utre” n’a d’abord pas d’autre but
que d’en masquer la dislocation essentielle (à la fois sous l’aspect du nom
et sous celui du corps), en proposant un substitut qui identifie de façon
stable le sujet à un objet électif, lequel objet mérite alors vraiment la
définition d’objet ‘a’, cause du désir dans le fantasme. En théorie il ne
faut donc pas confondre l’objet ‘a’, produit d’une opération symbolique
complexe, avec le sein, l’excrément ou autre objet de la pulsion se
réduisant à une forme prédominante, dont la nature n’est pas
rigoureusement fantasmatique (prenant structure et réalité dans fantasme)
mais tout au mieux hallucinatoire. Et donc nous devons rectifier ici-même la
distinction dont nous partions entre “objet ‘a’” et “plus de jouir” : il
semble désormais que ‘a’ désigne l’ensemble du concept d’objet, opérations
imaginaires et symboliques comprises, comme symbole d’un manque réel et donc
cause du désir ; tandis que le plus-de-jouir conserverait son statut plus ou
moins clair de surplus énergétique, tension psychique interne, etc.
Mais en réalité cette
apparente clarification ne fait qu’obscurcir davantage les choses. Peu après
avoir lui-même proposé cette dernière solution, J.-D. Nasio affirme que
l’objet ‘a’ “est l’énergie, le plus-de-jouir indéfinissable ou encore le
trou habillé par le semblant halluciné d’un sein”. Comme si tout d’un coup
il devenait impossible de distinguer réellement les deux facettes de
l’objet. Et en effet cela paraît inévitable, car une fois écartée la
confusion de l’objet véritable avec ces masques, ces semblants d’être que
sont les figures hallucinées de l’objet partiel, rien ne vient plus séparer
le trou ou le ‘a’ lui-même — cette perte fondamentale nécessaire à la
théorie du symbolique et de l’Autre incomplet — du “plus” d’énergie
résiduelle qui n’est que l’effet produit par le manque sur le sujet, le
manque c’est-à-dire bien sûr l’objet ‘a’ mais en dernier ressort l’Autre.
C’est cet Autre, ce manque qui est signifié de toute façon. On pourrait dire
que le ‘a’ dépend directement du sujet, qu’il représente dans le fantasme,
mais se définit proprement comme cause du désir de l’Autre (et non du sujet)
; tandis que le plus-de-jouir est la jouissance du sujet, auquel il reste
foncièrement inassimilable, mais dépend de l’Autre puisqu’il n’y pas d’autre
cause de la jouissance que le signifiant (rappelons-nous la fonction locale
des bords au niveau des “zones érogènes”). Le sujet lui-même ne désire pas
l’objet ‘a’ : il désire directement l’Autre réel (la Chose, pour Lacan),
mais comme il y échoue, son désir se porte en fait sur ces semblants
d’objets que sont par prédilection le sein, le regard et autres images.
Que l’objet ‘a’ et le plus-de-jouir soient rigoureusement la même chose
prouve une nouvelle fois combien la jouissance et le désir restent
imbriqués, au point même de se confondre alors que la psychanalyse nous les
présente plutôt comme complémentaires, se limitant l’un l’autre. On en veut
pour preuve simplement ceci : lorsque l’on dit que le désir humain est
foncièrement incestueux (hypothèse de départ de la psychanalyse), autrement
dit que l’enfant désire sa mère, qu’est-ce que cela signifie sinon
qu’il la désire comme cet être réellement jouissant — qu’elle n’est
pas, d’ailleurs, puisqu’il la désire comme telle —, et donc comme
la jouissance elle-même ? Ainsi, fondamentalement, le désir vise
la jouissance, et l’on désire jouir (à travers l’Autre : de lui et
par lui). Nasio l’écrit en toutes lettres : “D’abord, soulignons encore une
fois que la demande de l’enfant vise le corps nourricier et le rate, tandis
que le désir, lui, vise l’inceste impossible, et trouve le sein
érotique”. Mais il y a plus probant encore, à partir de ce semi-échec qu’est
l’hallucination : “C’est-à-dire qu’au-delà de la demande, le petit être
désire. En quoi cela consiste-t-il, qu’il désire ? En rien d’autre qu’à
halluciner. L’hallucination du sein est le désir, c’est la forme la
plus pure peut-être de la réalisation d’un désir”. Au fond, ce que rappelle
ici ce psychanalyste, à la suite de Freud et de ses remarques sur le rêve,
c’est que désirer et jouir sont le même puisque satisfaire son désir
(hallucinatoire) est en soi équivalent à désirer. Cela n’est concevable,
bien sûr, que parce tous deux connaissent un manque qui les transcende et
les maintient comme impossibles : il s’agit de l’Autre, synonyme du manque
en psychanalyse, et aussi de l’objet ‘a’ qui n’est que le double du premier.
La conclusion générale, c’est qu’il n’y a pas de théorie psychanalytique de
la jouissance, d’une part parce que la jouissance ne se distingue pas
suffisamment du désir, d’autre part parce que la jouissance de l’Autre est
impossible. Ajoutons ceci : elle n’est impossible que parce que l’Autre
n’est pas sujet et lui reste antinomique. Le sujet et l’Autre forment une
dualité irréductible, bien que l’Autre soit double à son tour : en effet
étant toujours l’Autre du sujet, il faut distinguer l’Autre “en face”
du sujet ou transcendant, et l’Autre “dans” le sujet, ou immanent
(c’est-à-dire qu’il l’affecte et le représente — représente à la fois
l’Autre et le sujet — : c’est l’objet ‘a’). Enfin cette unité d’immanence et
de transcendance qui définit l’Autre (comme d’ailleurs en toute philosophie)
forme encore une unité “supérieure” avec le sujet (c’est maintenant le
propre de toute théorie comme telle), soit l’altérité la plus radicale plus
ou moins déniée dans sa fonction théorique générale, mais où il faut
voir un véritable “principe d’analyse suffisante”.
Mais revenons à l’objet
pour parvenir à une conclusion plus positive. Ce concept opère une synthèse
qui permet à la théorie analytique de concilier sa conception d’un Autre
fondamentalement déceptif, fondé sur l’Un manquant, et la fonction centrale
voire inaugurale de la jouissance pour le sujet de l’inconscient. La
solution réside donc dans cet objet qui, représentant soit le sujet pour
l’Autre dans le fantasme (objet ‘a’) soit inversement l’Autre dans le sujet
(plus-de-jouir) au niveau du symptôme par exemple, est parfaitement commun
au désir et à la jouissance. Autant dire aussi qu’il est le vrai “objet” de
la psychanalyse — puisque celle-ci ne saurait se reconnaître comme sujet
(comme théorie) véritable. Mais c’est l’essence de la théorie analytique que
d’être aveugle sur elle-même, étant trop engagée dans le voir, trop
désirante sans doute pour s’imposer comme théorie (de) la jouissance et
“jouir” véritablement de ses objets. Le sujet divisé, l’Autre manquant, le
phallus, l’objet ‘a’ lui-même et d’autres sont ses objets — ou devraient
l’être. Il est vrai qu’il faudrait commencer par réformer le statut de
l’Autre afin qu’il soit vraiment l’Autre et non l’éternel moins-Un — Autre
“à la manque” ou Autre à la solde du manque — et que cette affirmation de
Lacan selon laquelle “il n’y a pas d’Autre de l’Autre” ait enfin un sens.
Sous ces conditions nouvelles, l’Autre vraiment transcendantal et non
simplement transcendant, ou à la fois transcendant et immanent, devient
synonyme d’une part de la jouissance et d’autre part du sujet, donc sujet de
la jouissance. On accordera que les requisits freudiens et lacaniens sont
radicalement inversés, mais sur ces bases une authentique théorie de la
jouissance peut commencer et une non-psychanalyse opérer. Pour que l’Autre
jouisse enfin de l’objet, but de la non-psychanalyse, il ne faut plus que
l’objet représente l’Autre (et/ou le sujet) mais au contraire que l’Autre,
en tant que sujet, présente cet objet non plus comme séparé de lui
mais plutôt comme “isolé” (à la fois de lui et du monde) : la jouissance
consiste alors en cette présentation et cet isolement même. En tant
qu’isolés et dualysés, ces objets acquièrent eux-mêmes un statut
transcendantal qui les réduit à une “forme-mixte”, celle justement qu’ils
avaient dans l’analyse mais que la non-analyse seule expose ou présente, en
la neutralisant. Mais cette forme n’est pas seulement réduite, symbolisée,
immobilisée. Il faut rappeler maintenant que son statut réel, sa véritable
cause, n’est pas la dualyse jouissante mais son immanence d’être-joui, soit
le réel lui-même en tant que joui, et dont la jouissance en tant que
fonction transcendantale n’est que le reflet.
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