Etudes lacaniennes

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D'après une lecture de :

J. Lacan, Encore

 

 

De toutes les conséquences du christianisme, l’art baroque n’est pas la moins remarquable en ce qu’il nous fait toucher, si l’on peut dire, ce que c’est qu’être un corps. La passion du Christ fut d’abord d’être un corps avant même de connaître les inconvénients du fait d’en avoir un. Donc le Christ ne vaut que par son corps : un corps sacrifié, supplicié, mais exprimant aussi sans la moindre retenue l’obscène jouissance de l’Autre. Ce qui dépasse  les canons du goût voire de l’entendement, dans le baroque, c’est cette recherche d’une jouissance entièrement en dehors de la scène phallique, puisque toute copulation ou même suggestion d’icelle en est bannie. Quête perverse d’une jouissance et d’une souffrance également absolues ; corps boursouflés et tordus comme agités d’une violence (d’un vide) intérieure qui les porterait à une assomption paradoxale ; corps sans âme ou ayant avalé leur âme comme on avale sa langue ; corps mâchant du vide eux-mêmes dévorés par un grand Autre monstrueux, livrés à une pulsion orale sans fin.

L’obscénité c’est que cette jouissance absolue de l’Autre n’existe pas ; l’art baroque c’est de le montrer. Lacan peut donc écrire : “nulle part comme dans le christianisme, l’œuvre d’art comme telle ne s’avère de façon plus patente pour ce qu’elle est de toujours et partout — obscénité”. Ceci dit l’absence de copulation ne signifie pas un manque phallique, comme le sait très bien Lacan, puisqu’aussi bien ces corps — et leur modèle, le corps christique — sont  d’une certaine façon le phallus. Alors pourquoi privilégier autant le christianisme dans cette approche de l’obscène jouissance de l’Autre ? Sans doute parce que l’Autre y apparaît comme Un Autre, lieu de la parole et de la Vérité, suppléant idéal au non-rapport sexuel et possibilité de le dire. Si bien que l’art est reconduit à sa fonction expressive, celle d’exprimer la jouissance impossible, c’est-à-dire la souffrance-jouissance. Ce n’est pas sans raison que Lacan se reconnaît lui-même dans ce baroquisme qui est dénégation autant qu’exhibition de la jouissance. Mais il faut cesser de dire que le baroque “exprime” ou évoque quoi que ce soit, y compris une obscène jouissance. Si tout art est obscène (l’art et non les corps représentés), comme le dit Lacan, alors tout art est essentiellement baroque, parce que le baroque est obscène ; non pas expression (ambivalente) de la jouissance, mais expressivité obscène ou obscénité expressive en tant  que jouissance. Mais celle-ci outrepasse déjà les conditions prescrites par l’analyse. En ce sens tout art, mais le baroque en particulier, est obscène car jouissance de  la scène — scène de la jouissance phallique et de l’impossible jouissance de l’Autre. Récapitulons : en un sens l’obscène et le baroque sont jouissance, mais celle-ci ne se résume pas à ceux-là car elle n’est absolument pas liée à l’art en général. Il n’y a pas de mise en scène, en abîme, etc., de la jouissance, mais une jouissance possible de la scène, de l’obscène aussi bien, et de l’art baroque. Si ces derniers peuvent à leur tour, comme on l’a dit, fonctionner comme jouissance, ce n’est pas en vertu d’une ambivalence qui serait due à la jouissance elle-même, mais parce que leur premier statut et leur cause réelle précédant toute jouissance, toute obscénité, etc., est l’être-obscène individual, le Joui comme tel.

 

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