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D'après une
lecture de :
Gérard Pommier,
L'ordre sexuel, Champ Flammarion, 1995
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avons longuement commenté ailleurs que “la jouissance est interdite à qui
parle comme tel”, mais d’autre part qu’il n’y de jouissance que du
signifiant, car “le signifiant, c’est la cause de la jouissance”.
Tenons-nous en à la spécificité de la fonction de parole comme acte de
discours concret. Il est essentiel de la caractériser comme participant de
la jouissance phallique, par opposition à la “jouissance de l’Autre”
et/ou à l’autre jouissance considérée comme jouissance “supplémentaire”.
Gérard Pommier distingue ces deux “autres”, tandis que certains préfèrent
appeler la première “jouissance de l’être”, ou bien confondent les deux —
assurément à tort. Pommier inclut dans la jouissance phallique la jouissance
sexuelle stricto sensu, puis la jouissance du symptôme (pulsionnelle), enfin
la jouissance de la parole. Elles correspondent dans le champ de la
jouissance supplémentaire (la première, celle de l’Autre ou de l’être,
restant indicible) à la jouissance féminine, la sublimation, et la
jouissance mystique. La parole est évidemment jouissance parce que les mots
se chargent d’une valeur érotique et parce que cet acte satisfait tout
simplement un désir : celui de parler. En quoi maintenant est-elle
particulièrement phallique ? Parce que, de même que pour le symptôme (qui en
un sens est une parole et même une parole de vérité), on retrouve dans le
parler cet effet de “lettre dont la valeur phallique exhibe ce qui reste du
corps après le refoulement”. La valeur du phallus, en tant que symbole
primordial, est double : elle consiste à récupérer dans le symbolique ce qui
s’est perdu de la jouissance du corps (il est fait référence ici à la
jouissance de l’Autre, originelle et mythique). Le phallicisme est donc ce
mélange de satisfaction “charnelle” localisée, en tant qu’organisée et
dominée par le symbolique (dont le “phallus” est l’épicentre), et de
répression généralisée puisque l’essentiel du corps reste “en souffrance”
dans l’opération, soufflé pourrait-on dire par la parole désincarnée. Mais
il y a aussi une chair du symbolique, une consistance concrète de la parole
et toute une matérialité phonique ou visuelle du langage qui engendre
plaisir et jouissance chez le sujet. Le propre du phallicisme est d’ailleurs
d’entretenir l’ambiguïté entre plaisir et jouissance, notamment au niveau de
l’acte sexuel. Le symptôme mêle quant à lui jouissance et douleur, tandis
que la jouissance de la parole est alternance à peu près égale de plaisir et
de douleur. Et cependant une vraie jouissance, une décharge ou une
“libération” : “ça fait du bien de le dire” même si ça fait mal !
Bien qu’elle ne soit
donc nullement réductible au symptôme, la jouissance de la parole, en tant
que phallique, demeure néanmoins toujours le “symptôme d’elle-même”, un
symptôme s’auto-interprétant. Car à la différence du symptôme pur (certains
lapsus, ou certaines difficultés d’élocution aussi bien, comme le
bégaiement), les paroles jouissantes telles que le mot d’esprit ou
l’invention poétique comportent toujours une dimension consciente donc
auto-répressive ; elles sont justement la jouissance dans la conscience de
ses limites, avec une butée qui est la signification phallique, soit la
signification elle-même. Toute parole a du sens. Il est impossible de “dire
n’importe quoi”, etc. Limite que la jouissance mystique, de l’“autre côté”,
du côté de l’“autre jouissance”, a pour sa part résolue : elle reste muette.
En bref il reste donc “difficile” de jouir de la parole car celle-ci
représente toujours à la fois le sujet et l’objet de la jouissance : c’est
toute la scission du parlêtre que l’on retrouve là. Il ne faut pas davantage
compter sur l’autre jouissance, par exemple la sublimation ou l’écriture,
pour autoriser une jouissance “de” cette jouissance de parole, car l’autre
jouissance reste supplémentaire et ne supplée à rien sinon directement à
l’absence de rapport sexuel ; plutôt a-t-elle besoin elle-même de la
jouissance phallique, notamment parolisée, pour prendre son “envol”
mystique. Tant que l’on pourra définir le sujet comme sujet de la parole, il
sera impossible de jouir de la parole, c’est assez clair. Or justement il
n’y a pas, du moins originairement, de sujet de la parole car le sujet est
d’emblée jouissance, et même “autre jouissance”. La parole n’est qu’une
occurrence dont on peut jouir en effet, une occurrence du
corps-sujet-de-la-jouissance. Mais la jouissance, comme sujet, ne peut pas
justement se réduire à cette occurrence ; il n’y a pas non plus de
concurrence entre la jouissance unilatérale du sujet et la jouissance
considérée maintenant comme objet, cet objet dont on peut jouir et qui est
ici très précisément le mixte de la parole et de la jouissance de la parole.
Celle-ci ne se vivant elle-même que sous la forme générale du symptôme qui
est celle du phallicisme et de l’équivoque, comme sujet et objet, désir et
jouissance, etc., selon un schéma que nous retrouvons aisément à tous les
étages de la théorie analytique. Le mixte que nous retenons désormais au
titre d’objet de jouissance ne peut plus s’accoupler au sujet, ne se
renverse pas lui-même en jouissance. Pourtant la jouissance peut bien
identifier, disons plutôt “unidentifier” la parole comme sujet
transcendantal de la jouissance ; simplement il ne s’agit plus de la parole
transcendante servant habituellement de support pour l’analyse. Davantage
encore le mixte a priori, formé par le complexe analytique lui-même
(jouissance/parole), se rapproche maintenant du quotidien de l’expérience de
parole, ce quotidien et cette expérience qui sont évidemment le “parlé”
comme tel. Celui-ci relève d’un “joui” et d’un réel des plus simples, des
plus élémentaires, précédant toute jouissance et même la dualysation subie
par ailleurs. Mais l’ayant subi, l’ayant-toujours-subi, il la précède comme
le Joui précède la jouissance.
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