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D'après une
lecture de :
Juan-David Nasio,
Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan
Sous la rubrique
de “pathologie” on entend ici les troubles essentiellement corporels que
l’on peut attribuer à une production de la jouissance, et plus précisément,
comme le dit Nasio, à un “débordement” de la jouissance. Cette question
avait déjà été abordée par Freud au titre général de la “conversion”,
notamment hystérique, afin d’expliquer certaines affections physiologiques
pouvant aller du simple dérèglement psycho-somatique jusqu’aux atteintes
fonctionnelles et aux lésions organiques les plus graves. Freud avait alors
émis la thèse d’un investissement massif de l’organe par l’énergie
libidinale, ayant pour effet de conférer une signification érotique et même
génitale à l’organe en question, dont le fonctionnement normal se trouve
ainsi perturbé. Lorsque la libido s’y accumule et y stagne en quelque sorte
trop longtemps, il n’est pas rare qu’elle provoque des “modifications
toxiques”, selon l’expression même de Freud, de nature certes pathogène mais
n’en relevant pas moins d’une jouissance qu’on peut qualifier d’excessive.
D’ordinaire, le symptôme hystérique “classique”, se manifestant comme retour
du refoulé, maintient néanmoins le refoulement avec lequel il se confond
d’ailleurs, comme l’a dit Lacan. Le symptôme garde une dimension symbolique
et plus précisément métaphorique : le “père symbolique”, synonyme du désir,
s’y trouve désigné sinon librement parolisé. La thèse de Nasio, concernant
ce qu’il appelle “les formations de l’objet a”, c’est que ces formations, à
l’origine psychiques, ces flux de jouissance ont passé outre la barrière du
refoulement pour se manifester dans le réel organique et cellulaire.
La grande différence avec le symptôme réside dans le fait que sa production
ne dépend plus de l’économie interne et purement signifiante du sujet. Il ne
s’agit pas de signifiants représentant symboliquement le sujet pour un autre
signifiant, mais d’objets ‘a’ représentant réellement le sujet en sa
jouissance, et ce vis-à-vis d’un grand Autre dont il prétend colmater
directement la faille. Du point de vue de l’analysant, c’est l’analyste qui
pendant la cure tient lieu de grand Autre, et les débordements de jouissance
constatables parfois au plan pathologique ne sont pas sans lui être
destinés. L’analyste ne peut cependant intervenir que s’il quitte la place
idéale que lui assigne le patient et s’il incarne au contraire l’objet ‘a’
lui-même, soit en l’occurrence l’organe ou la portion de chair affectés.
Mais comme le fait observer Nasio, la place de l’analyste est en réalité
double : il faut qu’il soit à la fois l’organe en tant qu’objet et sa
perception, et sa dénonciation, et plus encore l’énonciation
intervenante qui fournira au patient la preuve et l’épreuve de l’essence
subjective de son mal. De même qu’il a incorporé un excès de jouissance pour
compenser le manque dans l’Autre, il lui faut maintenant reporter et rejeter
ce trop-de-jouir sur le corps de l’autre présent.
Cependant il y a bien
une contradiction inhérente aux deux facettes du lieu occupé par l’analyste
: à la fois comme Autre (d’abord la vision qui repère l’affection puis la
parole intervenante — sous forme d’interruption de séance ou autre) et
comme objet ‘a’. Disons que cela fait trop bien système pour
l’analysant qui peut ainsi confondre les deux, avoir l’image d’un grand
Autre complété par un bout de réel dont il fournit, par son affection, la
matière même. Si bien qu’au fond le “corps” et l’"Autre” (dans l’expression
“corps de l’Autre) restent séparés, également pris dans une dialectique
unitaire qui est ordinairement celle du patient (c’est lui le corps,
l’objet, attendant tout de l’Autre...). Le corps et l’Autre doivent au
contraire être restitués au Même, c’est-à-dire à l’Autre-comme-corps
purement et simplement. Mais ce n’est pas l’avis de la psychanalyse qui
épouse d’emblée le point de vue empiriste de la pathologie, selon lequel le
sujet est d’abord le corps malade. Il faut lui substituer un point de vue
soutenant que le corps est d’abord globalement celui de la jouissance,
tandis que le mal et la pathologie ne sont que l’impossible accord entre une
chair et un signifiant. La notion de plus-de-jouir ou, pathologiquement,
d’excès de jouissance, est alors invalidée. C’est bien l’absence de
jouissance, la non-jouissance qui rime avec la non-corporéité propre au
règne généralisé du symbolique et du symptôme. On ne veut pas dire que le
corps pathogène, celui du symptôme et plus encore celui des “formations de
l’objet ‘a’”, comme dit Nasio, soit entièrement coupé de la jouissance. S’il
n’en est pas le siège ou le moteur, il faut bien qu’il en soit le support ou
l’occasion en tant que “matière” à jouir, soit ce qui se présente exactement
comme jouissance dans l’analyse au niveau du corps. Ce corps en quelque
sorte empirique — quoique ici réduit à la “forme” pathogène — témoigne de la
réalité d’une jouissance vraiment autre, subjective, mais aussi du réel d’un
Joui qui, lui, n’est pas seulement sujet, pas vraiment jouissance — mais sa
cause —, pas directement non plus corporel — mais d’abord réel et Un.
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