D'après une
lecture de :
J. Lacan,
L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 198
La fonction
mythique du père fut d’abord introduite par Freud dans Totem et tabou
: l’enjeu était de fournir un fondement et une explication, fussent-ils
purement théoriques, à cette grande découverte freudienne issue de la
clinique qu’est le principe de répétition, lequel amène à supposer à la fois
une jouissance absolue mais perdue, recherchée mais jamais retrouvée, et la
détermination essentiellement sexuelle de ladite jouissance en tant que liée
à la castration et à l’impossible possession de la Mère. Or ce qu’apporte la
répétition n’est jamais la trace ou plutôt le signifiant même de la
jouissance primordiale : celle-ci n’a jamais “existé” (sinon dans un pur
réel anhistorique) et il n’existe pas plus de signifiant adéquat pour la
dire. Freud invente donc un mythe qui puisse tenir lieu de référence ; ce
mythe c’est celui du père de la horde primitive se réservant pour lui-même
la jouissance de toutes les femmes, et donc le privilège d’une jouissance
sans fin. De plus elle peut être dite absolue puisqu’elle ne se distingue
pas de la Loi que le père fait régner en obligeant les fils à se contenter
d’expédients, c’est-à-dire d’abord à refouler leur désir pour la mère. Puis
vient le temps historique de l’Œdipe, celui du héros tragique. En tuant le
père et en le mangeant, les fils pensent s’ouvrir enfin un horizon de
jouissance mais, étrangement, ne lèvent pas le refoulement qui au contraire
s’accentue, s’intériorise sous la forme de la culpabilité et parfois de la
névrose. Car le meurtre du père révèle le désir pour la mère, et désormais
la loi du père (mort, mais incorporé) et la jouissance (perdue, mais
obsédante) sont séparés : la jouissance de la mère est interdite et non plus
seulement impossible. La place du père est peut-être vide, mais comme telle
elle est pour le moins dissuasive.
On voit donc que le mythe d’Œdipe — ou le conflit des désirs
— repose sur le mythe du Père primitif dont l’enjeu est la jouissance. Dans
la perspective du premier, le Père se ramène effectivement au Nom-du-Père,
comme l’écrit Lacan, au Père mort qui en tant que Loi ordonne de désirer (et
donc de ne pas jouir de la mère) ; alors que pour le second mythe, le Père
n’a pour lui que son ex-sistence mythique de père jouisseur, lequel ne peut
ordonner de jouir que dans le cadre de la perversion. Tandis que la
jouissance directement intimée par la mère conduirait le fils à la psychose.
Dans tous les cas l’instance du grand Autre (paternel ou maternel) confisque
la jouissance et même inhibe le désir. Déjà, par définition, il n’est
possible de s’identifier au Père, au Nom-du-Père, que dans la position de
fils : le sujet est ce fils et, à moins de lorgner du côté de la fille et de
son “autre jouissance”, s’il existe quelque chose de tel, il est condamné à
ne pas jouir ou à faire résonner la mort dans ce qu’il lui reste de
jouissance. S’avise-t-on pourtant qu’au cœur même du mythe, le sujet de la
jouissance n’est pas comme tel un père mais un fils, c’est-à-dire le phallus
de la mère ? Le père a toujours été le “petit père”, dans les parages de la
psychanalyse, tirant sa jouissance de la mère. C’est bien ce que reconnaît
implicitement Lacan en privilégiant, au travers et au-delà du mythe
freudien, la jouissance maternelle, la jouissance de la Chose. Entre
l’hypothèse théorique de Lacan qui est plutôt, dans le cadre de la psychose,
la dévoration de l’enfant par la mère, et le mythe freudien qui correspond
en fait au viol des filles par le père, la psychanalyse nous présente la
jouissance comme étant tour à tour l’avantage d’un fils idiot et l’apanage
d’un père abruti : tel père tel fils, ou plutôt (comme on l’a suggéré) tel
fils tel père ! Ne verra-t-on pas enfin le fils dans sa position de sujet
assumer la jouissance ...du père, on veut dire jouir de ce symptôme qui
métaphorise le Nom-du-Père et condense sa jouissance en un endroit de sa
chair ? Mais si le sujet de la jouissance revendique à bon droit la
paternité de ce père fantasmatique, cela ne veut pas dire qu’il en soit la
cause réelle, car le réel en l’occurrence paternisé possède sa cause
(en) lui-même.