D'après une
lecture de :
Roland Barthes, Le
plaisir du texte, Seuil
"Ce sont ces raisons
mêmes qui rapprochent la peur de la jouissance : elle est la clandestinité
absolue, non parce qu’elle est “inavouable” (...), mais parce que, scindant
le sujet en le laissant intact, elle n’a à sa disposition que des
signifiants conformes : le langage délirant est refusé à celui qui l’écoute
monter en lui."
Comme le dit Barthes,
le proximité de la peur et de la jouissance, pourtant indéniable, ne va pas
de soi. On associe tellement la jouissance à une douleur ou à un plaisir
excessifs, on en fait quelque chose de tellement ineffable et mystérieux,
qu’on répugne à la rabattre sur un sentiment somme toute aussi médiocre et
ordinaire que la peur. On lui préfèrerait l’angoisse, ou la folie, ou encore
mieux le suicide. Or comme l’écrit quelque part Cioran, “le sublime du
suicide est de mauvais goût” ; Lacan rappelle pour sa part que “n’est pas
fou qui veut” ; enfin quiconque fait l’expé-rience de l’angoisse ne peut la
confondre, de près ou de loin, avec une sorte de jouissance. L’angoisse est
une expérience de dé-subjectivation, à mi-chemin entre le désir et la
jouissance d’après Lacan, tandis que dans la peur, le sujet reste intact et
même tout à fait conscient. Où la jouissance vient-elle se loger alors ? La
jouissance apparaît de façon inéluctable dans la tension même du sujet
soumis à la peur, qui n’est pas un enveloppement comme l’angoisse mais une
transe et un saisissement de tout l’être. Elle est le bougé, le tremblé
émotionnel de l’être, sa manifestation la plus indubitable, son cogito le
plus apodictique. La peur nous accompagne donc dans notre existence de
sujets ; elle est notre plus proche, notre plus fidèle compagne. Elle est la
vie même du sujet et la preuve matérielle, charnelle, émotionnelle de
son existence. Pour toutes ces raisons elle ne peut être décrite ou narrée :
elle n’est pas un contenu mais la forme, l’apparence sous laquelle un sujet
se décrit et se manifeste. “Qui pourrait écrire la peur (ce qui ne voudrait
pas dire la raconter), demande Barthes ? La peur ne chasse, ni ne contraint,
ni n’accomplit l’écriture : par la plus immobile des contradictions, toutes
deux coexistent — séparées”.
Disons donc que la peur
étant la sœur jumelle de l’écriture, et réciproquement, la jouissance porte
sur cette gémellité et ce principe d'une double extériorisation. La
jouissance est ex-tériorité et ex-sistence du sujet, et la peur et/ou
l’écriture apparaissent en effet comme une formulation possible de cette
jouissance. Ceci nous parait acceptable mais ce n’est pas tout à fait ce
qu’affirme Barthes. Sa position ne tiendrait sans doute pas sans une
référence première et nécessaire à l’écriture : s’il n’y a pas d’écriture
possible de la peur, selon lui, c’est parce que la jouissance
incarnée par cette peur est elle-même écriture. Pour Barthes il y a une
jouissance de l’écriture, qu’il appelle d’ailleurs le “plaisir du texte”. La
peur est donc reléguée au second plan : elle accompagne seulement
l’écriture, qui surdétermine même la jouissance. Il s’agit de renverser
l’ordre des priorités : la jouissance est le sujet, qui n’a besoin d’être
éprouvé ni comme peur ni comme écriture, mais qui peut aussi bien l’être ;
la peur est justement une façon de vivre la jouissance, une simple métaphore
humanisante ; enfin l’écriture a les prétentions de la jouissance, mais si
la jouissance est effectivement écriture, la réciproque n’est pourtant pas
vraie — notamment car il n’y a pas de sujet de l’écriture alors qu’il y a un
sujet de la jouissance. Définissons alors le “plaisir du texte”, à notre
manière, comme la jouissance de cette peur-écriture que nous avons mieux
décrite comme le “tremblé de l’être”, ou tout simplement l’apeuré. En
un sens peut-être inédit, l’apeuré précède même la peur, l’attend, la
provoque — et c’est l’Autre qui rencontre la peur.