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D'après une lecture de :

Alain Juranville, Lacan et la philosophie, PUF, 1984

 

 

Au prime abord l’opposition paraît tranchée et totalement acquise entre d’une part le principe de plaisir, homéostatique, régulateur et visant à terme ce “sommeil des organes” qui définit classiquement la “santé”, et d’autre part son au-delà essentiellement transgressif, visant tendanciellement la plus grande violence, la destruction et la mort, et auquel on prête parfois le nom de jouissance. Ce pourquoi on nous répète que la jouissance absolue est interdite “à qui parle comme tel” (Lacan). Ce n’est pas qu’elle soit absolument inexistante ni qu’elle ne s’éprouve subjectivement, c’est-à-dire corporellement. Lacan écrit : “Ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s’expérimente est toujours de l’ordre de la tension, du forcement de la dépense, voire de l’exploit”. L’essentiel n’est pas tant cet aspect énergétique de dépense que la radicale violence qui est faite au sujet lui-même, éprouvant, souffrant, reculant une impossible relation avec l’Autre. La jouissance se définit comme un état limite lié comme tel au symbolique, où le sujet peut affirmer l’absence-présence de l’Autre. Ce n’est pas un hasard si le texte de “Au-delà du principe de plaisir” commence par le jeu du “fort-da”, soit le rapport de l’opposition de deux syllabes avec la répétition de la perte et de l’apparition d’un objet. On voit par-là que la jouissance, même si elle est refusée au parlêtre, se constitue néanmoins dans les mailles du langage, avec pour résultat qu’elle ne s’oppose pas unilatéralement au plaisir — c’est donc une erreur de présenter les choses comme cela — mais se fonde plutôt sur l’opposition plaisir/douleur (présence/absence, vie/mort, etc.) qu’elle relaie et intensifie au moyen du symbolique.

On peut aussi aller plus loin et contester la validité même du principe de plaisir, en tant qu’opposé à la jouissance. “Au-delà” du principe de plaisir désignerait bien un au-delà du principe, une refonte théorique véritable, et sans doute un au-delà du plaisir lui-même mais plus nécessairement en terme d’“opposition” du plaisir et de la jouissance : le principe de plaisir, comme abaissement de la tension et homéostasie, serait tout simplement un mythe, voire une erreur. A la fois le plaisir reprendrait toute sa positivité et la jouissance cesserait, corrélativement, d’être décrite en termes énergétiques comme extrême tension, etc. C’est le point de vue d’Alain Juranville qui refuse d’abord la disjonction voulue par Lacan entre pulsion et plaisir. Celui-ci écrivait dans Les quatre concepts : “Le chemin de la pulsion est la seule forme de transgression qui soit permise au sujet par rapport au principe du plaisir”. Cela ne se soutient que de rabattre le plaisir sur la fonction homéostasique, comme s’il existait quelque chose comme un stade originel du Moi, comme si cela pouvait fonctionner sans d’abord pulsionner au niveau de l’humain. Bien entendu l’hypothèse même du signifiant, l’incidence première du grand Autre nous interdit de verser dans ce naturalisme, justement révisé par Freud. Le plaisir comme la pulsion participent de la même trame imaginaire qui constitue le monde du sujet, et préservent ce monde au moyen d’un “plus” (que Lacan appelle “plus-de-jouir”, donc en le rapportant abusivement à la jouissance) qui est proprement l’objet de la pulsion partielle. Ce temps mondain s’analyse comme “temps imaginaire préservé de l’effraction du réel comme non-sens pur, grâce à la présence dans le réel dans l’objet". Présent dans le réel veut dire sans doute absent du monde, mais aussi soutenant le monde par son envers, qu’est le fantasme : “Monde et pulsion partielle se rejoignent dans le terme du fantasme, dont Lacan dit qu’il “fait le plaisir propre au désir””. Comme le fantasme et la pulsion, le plaisir supporte le monde tout en dépassant son finalisme. C’est ce qu’affirmait déjà Aristote : “Le plaisir achève l’acte, non pas comme le ferait une disposition immanente au sujet, mais comme une sorte de fin survenue par surcroît, de même qu’aux hommes dans la force de l’âge vient s’ajouter la fleur de la jeunesse”. Donc, pour affirmer l’originalité et la situation hors-monde de la jouissance (ce qui est le propre de la psychanalyse, en cela très éloignée d’Aristote), il n’est pas besoin de réduire le plaisir à quelque fonction organique et de le séparer de la pulsion. Citons encore Juranville : “Le plaisir se produit alors comme activité pulsionnelle faisant le tour de l’objet et marquant l’investissement des surfaces du corps”. Le plaisir a son existence propre, liée à la pulsion, et se distingue bien de la jouissance. Celle-ci n’est pas en rapport avec l’objet mais avec la Chose, et l’objet ‘a’ représente ce qu’il en reste dans le champ du plaisir. Logiquement la Chose doit être pensée avant l’objet, et la jouissance avant le plaisir, comme d’ailleurs le désir avant le fantasme. La priorité de l’ordre signifiant — et donc de la jouissance — sur le monde de l’imaginaire est ainsi respectée ; mais cela n’empêche pas de qualifier la jouissance qui va au-delà du principe de plaisir comme jouissance “phallique” (jouissance du signifiant phallique), jouissance seulement sexuelle provoquée par la rencontre de deux désirs (et non simplement pulsions), réservant la possibilité d’une jouissance “autre” lorsqu’advient la rencontre avec la jouissance “de” l’Autre qui est celle du signifiant pur (ou du savoir). En résumé, Juranville surenchérit sur le thème de la jouissance en tant que liée au signifiant, et sous un certain angle accentue l’écart entre le plaisir et la jouissance, mais cette opération passe paradoxalement par une “réhabilitation” du plaisir centré désormais sur la pulsion : plutôt le vacarme des pulsions partielles que le silence des organes... Pareille tentative porte à son maximum la gémellité des concepts de jouissance et de signifiant, auxquels se rapportent ceux de Chose et de Sujet. Le Sujet de Juranville n’est pas le simple produit du symbolique qu’on rencontre parfois chez Lacan : il est co-extensif au signifiant et le signifiant n’est pas le symbolique (il lui est transcendantalement supérieur ou antérieur). Le Sujet et la Chose sont strictement corrélatifs, mais non identiques ; quand l’Un jouit on peut dire que l’Autre pâtit, et réciproquement. Tout deux représentent le corps, le corps inévitablement castré, et l’on s’en tient à cette jouissance partagée, une nouvelle fois impossible. Il était pourtant facile, dans la voie originale tracée par Juranville, de séparer plus radicalement encore le plaisir et la jouissance à condition de libérer celle-ci du signifiant, ou bien de “déphalliciser” ce dernier. L’on pouvait notamment envisager la jouissance comme rapport au plaisir qui n’implique pas une relation dialectique entre les deux (comme c’est le cas dans l’analyse via la pulsion et le signifiant), mais un rapport vraiment unilatéral qui définisse la jouissance comme condition de possibilité du plaisir. Mais Nasio a bien tort (dans la phrase citée en exergue) d’écarter le “ressenti ” (et donc le plaisir) de la jouissance comme telle. Certes il n’est pas constitutif de la jouissance, mais il lui est nécessairement et réellement antérieur (comme à tout mécanisme de sensations-pulsions) dès lors que toute confusion avec le principe de jouissance est justement écartée.

 

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