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D'après une lecture de :

J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse

 

 

Qui est le prochain ? Pour Freud ce concept n’échappe pas au dualisme foncier qu’impose la médiation de l’inconscient. Il fait l’objet d’un “complexe” propre, une structure conflictuelle telle que l’un des éléments en impose par une structure constante, retient rassemblé en soi comme chose (das Ding), tandis que l’autre élément peut être compris par un travail de souvenirs, c’est-à-dire peut être ramené à une information venant du corps propre. Le conflit et le dualisme consistent dans le fait que ces deux facettes du prochain ne coïncident pas et même s’opposent puisque l’une tend à remplacer et à perdre l’autre. L’Autre initial, celui de l’enfance, que Freud appelle la Chose et qui demeure comme une structure constante, est le prochain proprement dit, à la fois trop proche et trop éloigné pour en faire le tour, et trop étrange pour que sa volonté ne m’apparaisse comme arbitraire et sa jouissance pour le moins inquiétante. L’Autre est l’Autre, il n’y a pas d’Autre de l’Autre et donc aucune garantie concernant son bon désir ou sa jouissance plus ou moins maligne. Tel est bien pour Freud le principe de réalité, soit le pôle de la jouissance réelle face au pôle du plaisir constitué par le biais des représentations inconscientes et par la loi du signifiant. Mais ce signifiant a fini par se substituer à la Chose initiale qu’on a décrite comme étant le prochain. Intervient alors le second aspect du prochain, celui qui par le travail du souvenir peut m’apparaître comme mon semblable. Non seulement il me ressemble mais je puis supposer que son bien et le mien ne font qu’un. Non pas nécessairement que le Bien soit Un, comme le voudrait la doctrine antique du Souverain Bien, mais peut-être est-il possible d’établir ensemble et de partager les biens tels qu’ils apportent le bonheur à tous. Ainsi raisonne l’utilitarisme qui reste à la base de notre société moderne de consommation. Mais si l’on en croit Freud, ce n’est pas ainsi que les choses se passent, parce qu’“en” l’homme il y a un au-delà du principe de plaisir, parce que derrière toute possession et même toute volonté de partage règne l’inévitable privation de l’autre, parce que le semblable n’est pas le prochain comme le plaisir ne se confond pas avec la jouissance.

C’est ce qui rend très problématique le précepte : “tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Le “comme” paraît faire référence à un semblable que justement n’est pas  mon prochain, c’est-à-dire l’Autre mystérieux en sa jouissance. Sa jouissance n’est pas la mienne, d’autant plus que j’ai de bonnes raisons d’imaginer que cette jouissance me prend pour cible ou pour objet, qu’elle est foncièrement “méchante” ou “cruelle” comme le dit Lacan. Comment le saurais-je ? Je n’ai qu’à entrer en moi-même car cette méchanceté, sans être familière — elle est plutôt étrange, effrayante — m’est intime.  Donc l’Autre n’est pas moi mais “cette altérité qui m’échappe et scandalise est d’une étrange proximité à moi-même” écrit Philippe Julien. Comment ne pas reculer devant sa propre jouissance, surtout au regard de ce qu’elle ne coïncide visiblement ni avec mon plaisir ni avec le “bien” d’autrui? Comment gérer l’ingérable ? Comment sortir de cette jouissance et de cette méchanceté fondamentales ? Pour échapper à la méchanceté, qui est toujours au fond une jouissance du Même, un désir de mêmeté, la jouissance réduite à la fusion ou à la possession violente, il faut commencer par prendre acte de ce que les jouissances, notamment entre les sexes, ne sont pas les mêmes. Il faut passer véritablement à la jouissance de l’Autre, ou mieux à une “autre jouissance” qui est la jouissance de l’altérité. Du coup la figure du prochain peut réapparaître positivement, sans porter le masque de l’horrible Chose, ou d’autre part celui de l’“objet banalisé” que raille volontiers Lacan. Cet objet, c’est d’abord l’image du couple idéal où l’un se figure qu’il est le complément de l’autre alors qu’il n’est que sa béquille, et plus précisément son phallus. Ensuite l’homosexualité n’échappe pas à l’illusion au moins en ce qu’elle suppose une forme de mêmeté de la jouissance. La seule solution est donc de prendre acte, non seulement de l’irréductibilité de la jouissance à tous ces semblants, mais aussi du caractère “ex-time” comme l’écrit Lacan, c’est-à-dire à la fois étranger et intime, de la jouissance en tant que “méchanceté”. Ce “prendre acte” constitue un vidage en quelque sorte de la Chose laissant place à la “place” comme telle de l’Autre. “Comment donc rencontrer son prochain ? La seule voie est de se faire assez proche de sa propre jouissance par l’assentiment à ce vide central en son cœur, qui est celui-là même du lieu de jouissance de l’Autre, en tant que ce lieu est le réel de la Chose, hors signifié. Freud l’appelle urverdrängt  (refoulé originaire et irréductible) : un signifiant manque, celui qui permettrait le savoir de la jouissance de l’Autre. C’est cet assentiment-là à la mêmeté de ce vide (un vide en vaut un autre) qui est à engendrer, de sorte que soit répondu à la question : comment être assez proche de sa propre méchanceté pour y rencontrer son prochain”. Là tout semble dit.

Pourtant on s’interroge sur le statut de cet “assentiment”. Il apparaît que, dans la doctrine de Lacan, il est le fruit et même la mise en acte de l’éthique du “bien-dire” qui seule peut relayer les anciennes morales du Bien et du Prochain. Cependant encore, ce “bien-dire” appartient à un registre énonciatif qui n’est pas clair : il est toujours supposé être l’acte du sujet en tant qu’Autre, ou plutôt tenant la place de l’Autre, en ce centre non égocentrique de soi qu’on a appelé l’“extime”. Mais l’antinomie entre le sujet et l’Autre est insoluble et apparaît comme la limite de la théorie : 1° tant qu’on en reste justement à ce mixte d’intimité et d’extériorité, qui met toujours le sujet “en rapport” avec l’Autre de manière à la fois redondante et contradictoire ; 2° tant que l’Autre — ici le Prochain — occupe encore la place vide (et chaude) de la Chose, entretenant la confusion entre deux types de jouissance de l’Autre ; 3° bref tant que la jouissance, le sujet et l’Autre ne sont pas reconnus tous trois comme identiques, tout simplement parce que l’enjeu de cette identité reste fondamentalement secondaire, parce qu’ils ne sont pas eux-mêmes des termes premiers. En effet ils ne se départissent pas d’une ambivalence de principe, chez Lacan, parce qu’ils sont supposés jouxter ou du moins définir négativement le réel (comme impossible). Il manque justement une définition préalable et non équivoque du réel qui “secondarise” la jouissance, l’Autre, etc., en l’occurrence la jouissance du prochain comme Autre. Toute la théorie vise à contourner la jouissance, se contente d’une approche de la jouissance. Aucune jouissance du proche n’est alors envisageable puisqu’il faut toujours préserver le “prochain” ou l’à-venir de la jouissance. Lever ces pseudo-conditions, rien moins que spéculatives, permet une jouissance comme approche même du proche, ce qui suppose l’antériorité radicale de ce dernier — Joui réel — sur la jouissance.

 

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