D'après une
lecture de :
Nestor Braunstein,
La Jouissance, un concept lacanien, Point-Hors-Ligne
Il est d’autant plus
indéniable que le psychotique ne peut accepter, c’est-à-dire choisir, de
perdre une partie de sa jouissance qu’il n’a pas davantage fait le choix de
la psychose, comme d’autres peuvent faire par ailleurs le choix de la
névrose. Les conditions du choix, appartenant au discours, ne sont en effet
pas remplies. Le psychotique est considéré par Lacan comme hors discours,
hors sociabilité, au sens où justement le discours fait lien social. Etant
exclu de ce semblant qui règle les échanges sociaux, du fait, on va le voir,
de la forclusion du Nom-du-Père, le sujet ne gagne pour autant aucune
liberté absolue puisqu’il se retrouve alors “soumis à la servitude du désir
de la Mère”. Tâchons de voir comment, à partir de la structure du discours
dégagée par Lacan, le sujet psychotique y faisant défaut se trouve confronté
directement à l’objet de la jouissance et, par-delà la médiation du
fantasme, livré au réel le plus menaçant. Le discours est globalement une
identification imaginaire, ou si l’on veut une structure existentiale (et
non purement symbolique) faisant intervenir quatre termes : l’agent, la
vérité, l’autre et la production. Appliquée au discours du maître, qui est
la matrice originelle de tout discours, cette structure se met en place
selon l’enchaînement suivant : un signifiant (S1, signifiant maître) à la
place de l’agent, représente le sujet ($) (matérialisé sous le S1 et
sous la barre du refoulement, en position de vérité) pour un autre
signifiant (S2, constitué en savoir), l’articulation S1—>S2 laissant comme
production un reste réel (‘a’, l’objet) échappant au discours. Entre le
sujet et l’objet, nulle articulation, mais plutôt une séparation [//] ou une
disjonction [à] qui donne lieu à la “réalité imaginaire” du fantasme. Si
l’on tente d’appliquer maintenant le phénomène de la psychose au mathème ou
à la structure du discours, nous établissons tout d’abord que S1 ne
représente pas ici le sujet pour S2 : c’est cela — ce lien manquant —
qu’il faut entendre par “forclusion du Nom-du-Père”, non pas l’inexistence
proprement dite de S1 (Lacan est explicite sur ce point), mais sa
coagulation ou bien sa désarticulation d’avec S2. Du coup S1 se met à
représenter le sujet comme s’il était vraiment le sujet : c’est
le fait de se “prendre pour ce que l’on est” (sans ajouter “pour un autre”),
souvent décrit par Lacan comme la folie elle-même. Cette rupture signifiante
a pour conséquence sur le plan “inférieur” de la jouissance (situé “sous” la
barre) que la séparation maintenue par le fantasme entre le sujet et
l’objet, autrement dit la barrière du fantasme devant la jouissance, est
directement remise en cause. Le sujet n’est plus séparé de la jouissance,
est envahi par elle, et l’hallucination où sujet et objet, perceptum et
percipiens se confondent, prend le relais du fantasme. Il faut bien
comprendre qu’une telle confusion se produit parce que dans la perturbation
du discours, le signifiant paraît lui-même identique au signifié ; on
assiste donc à un franchissement de la barre du refoulement, tel que “les
mots sont les choses du psychotique, ils ne laissent pas ce solde
fugitif qui oblige à poursuivre l’enchaînement du discours”. Les
conséquences cliniques sont ainsi décrites par Braunstein : “Dans les
psychoses, la jouissance ne se localise pas dans une région du corps, elle
n’est pas freinée et limitée par le signifiant phallique, représentant de –
j, de ce qui manque dans le corps à l’image désirée. Elle envahit le corps
tout entier qui devient alors le théâtre de métamorphoses qui horrifient et
qui laissent le sujet pantois, (...) obéissent à l’obscure volonté d’un
Autre omniscient qui commande et ordonne les événements organiques”. Au
fond, pour Lacan, la structure psychotique incarne l’hypothèse d’une
jouissance du sujet, et le psychotique est lui-même ce sujet de la
jouissance. Mais en même temps il ne l’est pas, puisque le vrai sujet est la
Chose maternelle et dévorante, enveloppant le corps de l’in-fans
psychotique. Or cette Chose absolument jouissante est réputée impossible,
mythique, de sorte que la jouissance — du moins psychotique — désigne
seulement l’investissement du corps du sujet par la Chose.
Cette ambivalence
montre qu’il n’y a pas de vrai sujet de la jouissance, pour Lacan, et que ni
le sujet du désir ni cet Autre réel qu’est la Chose ne sont prêts à
l’incarner : le sujet parce qu’en matière de jouissance il ne fait que se
coaguler à l’objet dans l’hallucination, ou bien reste à distance dans le
fantasme, la Chose parce qu’elle représente justement le réel ou la
jouissance mais sans sujet, sans existence. La première ambiguïté qu’il faut
lever, car non nécessaire, est cette différence originelle entre un sujet et
une Chose plus ou moins réels, calquée sur la confrontation empirique
de la naissance entre mère et enfant à laquelle la psychanalyse revient
toujours. On pourra toujours appeler “psychose”, mais en sens forcément non
analytique, l’identité sans identification et sans fusion du sujet et de
l’Autre en tant qu’ils accomplissent la jouissance. Mais en vérité il n’y a
plus d’Autre pour causer l’aliénation et aucun réel hallucinatoire pour
envahir le sujet, lequel ne se définit comme Autre que par rapport à un Réel
— l’Un du réel — dont il s’écarte et diffère absolument (mais à qui il est
indifférent). Le propre de ce sujet jouissant est de rendre au réel — un
réel absolument déterminé, psychotisé en l’occurrence — les données
hallucinatoires du pseudo-sujet analytique, et d’en jouir.