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un site de Didier Moulinier |
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D'après une lecture de : J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse "Problème de la jouissance en tant qu’elle se présente comme enfouie dans un champ central, avec des caractères d’inaccessibilité, d’obscurité et d’opacité, dans un champ cerné d’une barrière qui en rend l’accès au sujet plus que difficile, inaccessible peut-être pour autant que la jouissance se présente non purement et simplement comme la satisfaction d’un besoin, mais comme la satisfaction d’une pulsion, au sens où ce terme nécessite l’élaboration complexe que j’essaie ici d’articuler devant vous."
C haque terme de cette longue citation mériterait s’être soupesé, réinscrit scrupuleusement pour que sa quintessence ne se résume dans cette simple formule : “la jouissance est la satisfaction d’une pulsion”. Formule qui a eu un certain succès dans le milieu analytique, mais qui justement, sous la forme de cette courte phrase reconstituée, n’est pas “de” Lacan. Il s’agit de considérer la séquence dans son ensemble, et notamment sa chute où il est fait clairement allusion à un certain sens de “ce terme” de pulsion, explicite quelques lignes plus loin : “C’est aussi là que s’enregistre, qu’entre dans le registre de l’expérience, la destruction”. Lacan assigne donc l’origine et le sens de toute pulsion à la pulsion de mort, en tant que répétition incessante, insatiable quête toujours déçue de l’objet primordial du désir. Bref le propre de la pulsion, contrairement au besoin, est qu’elle ne se satisfait pas, si ce n’est qu’elle satisfait au principe de la pulsion par excellence qu’est la pulsion de mort, soit l’absence de l’objet, la répétition. La jouissance, en tant qu’impossible ou inaccessible, pourrait donc désigner la satisfaction de cette pulsion. Pour être précis, le problème peut se poser de deux manières différentes voire divergentes. De deux choses l’une : soit l’on tient que la pulsion (au sens de pulsion partielle) se satisfait, en trouvant et contournant un objet, dans le plaisir, et l’on distingue soigneusement jouissance et satisfaction, mais aussi jouissance et pulsion (c’est la thèse de Juranville) ; soit l’on pense que la jouissance a affaire avec un “pulsionner” éthique, mais il faut soutenir que la pulsion ne se satisfait pas pour maintenir ouvert le champ de la jouissance, et alors on ne voit pas bien en quoi ce champ se distingue de celui du désir (c’est la position de Braunstein). Paradoxalement c’est le premier point de vue qui écarte le plus la jouissance de toute “satisfaction d’une pulsion”, en accordant justement une satisfaction à la pulsion (le plaisir), alors que le second qui rend la satisfaction impossible au niveau de la pulsion rabat la jouissance sur cette satisfaction, mais en tant qu’impossible. Notons bien que dans les deux cas on ne confond pas l’ordre de la pulsion, dont l’essence est la pulsion de mort comme “volonté” de destruction, avec le simple principe de Nirvâna ou principe de plaisir qui conduit directement à l’inanimé; confusion d’autant moins possible que ce principe n’a aucune justification autrement que dans son opposition avec le principe de réalité, et surtout dans l’opposition de cette dualité elle-même (constituant un principe de plaisir “supérieur”, le plaisir du plaisir “réaliste” et “positif” en somme : “Eros” lui-même ; c’est là qu’intervient le plaisir chez Juranville alors que Braunstein prend le plaisir au premier sens, d’où son radicalisme quant à la pulsion) avec la véritable pulsion de mort qui relève d’un principe autrement transcendantal, sans lien avec des considérations biologiques ou psychologiques d’ailleurs douteuses.C’est justement ce que souligne Lacan en faisant du signifiant la cause véritable de la pulsion de mort, le signifiant en tant que désir d’Autre chose, volonté de destruction et de recommencement, grand interdiseur de jouissance en même temps que fondateur de l’ordre de la jouissance. Au fond c’est cela qui situe théoriquement la pulsion par rapport à la jouissance, et peu importe les nuances qu’on peut introduire par la suite entre satisfaction et jouissance, plaisir et satisfaction, etc. La pulsion est “le trait de la demande face à laquelle le sujet s’évanouit (S à D) et dont la réalisation est impossible”[2] car il y a un manque dans l’Autre irréductible (S(A)) ; ce qui est récupéré autour de l’objet est autant une jouissance partielle (plus-de-jouir) qu’une insatisfaction fondamentale, autant une satisfaction pulsionnelle qu’une jouissance éprouvée comme manquante. La pulsion n’est en aucun cas naturelle, elle est le résultat d’une transaction avec l’Autre, un effet du signifiant qui oblige à un contournement sans fin du réel, et en même temps la pulsion signifie le refus de cette transaction, de ce passage obligé par le discours (jouissance phallique). Plus exactement, elle cherche à retourner la négativité du langage contre le langage lui-même, cherche l’être ou la Chose derrière l’Autre symbolique. Mais par sa face positive, celle où elle doit néanmoins toujours faire appel à l’Autre, la pulsion se présente comme une activité, un “conatus” lié non pas à l’essence mais à l’ek-sistence d’un sujet confronté au manque de la Chose, et dont le pulsionner retrace l’histoire de ses inscriptions en l’Autre. C’est pourquoi l’éthique du pulsionner s’oppose à la morale du “bien-être” dérivé du plaisir, comme paradigmatiquement l’Autre s’oppose à la Chose. On pourrait faire jouer à nouveau la différence d’interprétation relevée plus haut entre Braunstein et Juranville. Il est clair que pour ce dernier, le pulsionner doit s’élever jusqu’à la sublimation justement pour “élever l’objet à la dignité de la Chose” (Lacan), de sorte que la dualité initiale n’est pas celle de l’Autre (symbolique) et de la Chose mais celle du Sujet (signifiant) et de la Chose. Quant aux conséquences sur l’analyse, on dira dans le premier cas que l’analyste fait “semblant” à la place de l’objet pour maintenir le mouvement pulsionnel ; dans le second cas l’analyste occupe la place de la Chose, justement pour éviter l’attachement compulsif du sujet à l’objet. Mais quoi qu’il en soit de ces différences, sans doute importantes pour une “interpré-tation” de Lacan, la pulsion se trouve toujours déterminée par un ordre différent de celui de la jouissance. Elle reste fondamentalement un effet du signifiant. Dans ce système, inversement, la jouissance est un principe d’indétermination, un reste évanescent, un solde hypothétique dont on peut dire qu’il sert de caution, de par sa soustraction même, au système patronné par l’Autre. Que la pulsion puisse dériver de la jouissance, soit de la même “veine” que la jouissance (et non cette fois au sens négatif de la pulsion de mort), ne semble pas effleurer les théoriciens de la psychanalyse alors que cela nous paraît au contraire une option prometteuse. De sorte qu’il n’y a pas grand chose qui ait été dit de la jouissance que nous ne puissions appliquer maintenant à la pulsion. A ceci près toutefois : il y a une jouissance de la pulsion, y compris de la pulsion de mort (cette pulsion de la jouissance), justement parce que celle-ci avec ses attaches signifiantes semble un mythe au regard du réel. Il n’y a aucune vocation de la pulsion, pas plus que de la jouissance d’ailleurs, à constituer ou à limiter le réel. Mais parce que la pulsion est jouie, comme a priori de ses formes analytiques elles-mêmes, c’est ce joui ou ce pulsionné réels — c’est-à-dire “unidentifiés” au réel, abstraction faite maintenant de ces formes et de cet a priori, nécessaires à la jouissance mais non au joui comme tel — qui sont cause de la pulsion.
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